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L'interview de Mgr Genoud
«Le côté mercantile de Noël me chagrine»
Il a accepté de nous parler de Noël, de la crise, de la votation contre les minarets, malgré une lourde chimiothérapie qui diminue passablement ses forces. Pourtant, Mgr Bernard Genoud a gardé son acuité et son humour. Serein et confiant dans sa confrontation à la maladie et à la mort.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 15.12.2009
Bureau de l’évêque, un vendredi après-midi froid et ensoleillé, centre- ville de Fribourg. Bien sûr, il y a ce petit choc à le voir diminué physiquement, alors qu’on avait gardé en mémoire l’image d’un homme vif, massif, taillé autant pour le foot que pour la prêtrise. Certes, la maladie a gagné du terrain, mais ne pas se fier à cette apparente faiblesse. L’œil reste vif, le sens de la répartie et la capacité à mobiliser l’attention sont toujours intacts. Victime d’une récidive cancéreuse en octobre dernier, Mgr Genoud, 67 ans, évêque du diocèse de Lausanne, Genève, Fribourg et Neuchâtel, avoue supporter étonnamment bien la lourde chimiothérapie sans souffrir des effets secondaires. A ses côtés, son vicaire général, Nicolas Betticher, veille au grain. Interdiction est faite d’évoquer la maladie, le cancer du poumon de l’évêque est non gratus dans la conversation. Il a fallu faire attention aussi durant la photo dans la cour de l’évêché, ouverte à tous les courants d’air. Il ne faudrait pas que l’évêque prenne froid, s’inquiète le vicaire. Le 25 décembre, Mgr Genoud célèbre la messe de Noël à la cathédrale de Fribourg.

On a fait vite. Patient, chaleureux, le chef du diocèse a néanmoins évoqué devant le sapin décoré sa joie de Noël. Il le passera en famille, avec ses frères et sœurs et ses cinq neveux, dans la maison familiale de Châtel-Saint-Denis. L’homme de foi est serein. On fête la vie, il n’a pas peur de la mort, qu’il n’a jamais perçue comme «un grand trou noir». «Quand Dieu estimera qu’il est temps, je m’en irai», confie-t-il. Ne pas imaginer qu’il se rende en 2010 à Lourdes pour invoquer sa guérison. Il y a tellement d’autres choses à demander avant de s’occuper de sa petite personne, proclamet- il. «Et puis, si la Vierge Marie veut me guérir, ajoute-t-il avec malice, elle peut le faire autant à Fribourg qu’à Lourdes!»

Noël, au-delà de la crèche, du sapin, des cadeaux, qu’est-ce au fond?

Les prémices de la révolution que sera Pâques. C’est le début de la grande histoire qui, pour moi, est la seule intéressante, c’est l’histoire du salut. Jésus arrive et va monter avec cette grande discrétion de Dieu qui l’a fait naître fils d’un artisan. Quand le temps sera venu, il portera ce message avec toute sa force.

Avez-vous remarqué que le Billet Le million de la Loterie romande, gratté chaque jour de décembre, a remplacé un peu le calendrier de l’avent?

Hélas oui, le consumérisme est toujours plus grand. Je suis peiné par la laïcisation des fêtes religieuses. Noël, c’est le père Noël, Pâques, le lapin, Pentecôte est un pont, et la Toussaint est supplantée par halloween. On veut nos fêtes, mais on ne les vit pas comme des fêtes avec leur sens profond. Les gens sont tristounets et veulent se donner l’illusion de la joie. Mais la joie, ce n’est pas se pendre au lustre et crier youpie! Il y a plus de joie parfois dans la chambre d’un grand malade que dans les discos.

Vous parlez en connaissance de cause. Savez-vous que je n’ose pas vous demander comment ça va, on m’a prié de ne pas évoquer votre maladie!

Parce que j’ai décidé que je ne voulais pas faire de moi le centre du monde. Je l’ai souvent dit, les malades sont nos maîtres à prier, ils font partie du monastère invisible, mais je ne veux pas développer ce thème pour l’instant.

Votre démission est-elle malgré tout à l’ordre du jour?

Non. Il y a tellement de personnes qui ont passé par là sans renoncer à leur travail. On verra. Si je ne me remets pas bien et que le Bon Dieu me fait comprendre que c’est le moment de me retirer, j’obéirai!

Plus symboliquement, cette épreuve vous a-t-elle fait encore grandir spirituellement?

Dans tous les contes d’amour du Moyen Age figurent des épreuves. Parce qu’en amour il n’y a jamais de preuve, c’est donc l’épreuve qui est le substitut de la preuve. Parce que l’amour, vous ne le voyez pas, vous ne pouvez que l’induire. Je suis donc plein d’espérance. Il ne peut y avoir plus grande espérance que le fait que l’on parle encore, en 2009, de ce gosse de charpentier pauvre. Ce n’est pas de l’espoir, qui est plus rase-mottes, plus humain. C’est de l’espérance. C’est-à-dire savoir avec ma foi que ce Dieu-là ne peut pas m’abandonner.

C’est ce que vous direz le 25 décembre à vos fidèles, durant la messe du jour, à 10 h 15 à la cathédrale de Fribourg?

Oui, et que la vie chrétienne est au fond très simple. Comment utiliser le mode d’emploi? Comment savoir ce que Jésus veut? me demande-ton souvent. Il suffit de dire à Jésus oui d’avance à tout ce qu’il me demande, du moment que je sais qu’il veut mon bonheur.

En période de crise, de chômage, de licenciements, n’est-ce pas un message plus difficile à faire passer?

Je ne crois pas. De plus en plus de jeunes sont en recherche de sens et de vérité. Ils ont bien compris que le fric n’est pas tout et que la vie ne se termine pas sur l’horreur du trou noir. Qu’on ne peut pas claquer comme des bêtes.

La crise comme la maladie peuvent avoir un effet positif sur notre âme?

Oui, elles nous révèlent notre capacité de résilience, même si je suis révolté par le fait que ce sont toujours ceux qui n’ont pas pu profiter de l’abondance insolente des riches qui trinquent les premiers. Peut-être que l’affaire Madoff a valeur de purification. Qu’elle incitera à changer les comportements. J’en appelle à une gouvernance économique mondiale éthique.

Que fait concrètement l’Eglise catholique pour l’avènement de cette ère nouvelle?

Elle s’engage par ses activités ici et ailleurs dans le monde. La générosité des personnes au niveau des quêtes est magnifique. Les gens se rendent compte que la société matérielle est en crise, le fric squatte l’âme, il y a une crise du sens. Nicolas de Flüe avait déjà dit ça quand il parlait de l’annexion de nouveaux cantons, en affirmant que la Suisse ne peut s’agrandir que dans la hauteur et pas en largeur.

Vous m’offrez une belle transition pour évoquer la votation contre les minarets. Qu’aurait dit Jésus, le soir du vote?

«Pourquoi, vous, chrétiens, qui portez mon nom, avez-vous peur de l’autre dans la mesure où l’autre est honnête et cherche aussi la transcendance, c’est moi qu’il cherche.» Il aurait été déçu que les Suisses se soient montrés si peu confiants, si peu aimants, si peu fraternels. Pour moi, la peur n’a jamais engendré quoi que ce soit de grand. Quand on a peur, on essaie de liquider ce qui fait peur. Cependant, cette votation a rappelé l’identité chrétienne de ce pays. Mais je dis courage aux musulmans, ils vont y arriver. N’oubliez pas que, chez nous, les articles d’exception contre les catholiques ont été abolis il y a moins de dix ans! Espérons quand même que nos amis ne doivent pas attendre comme nous cent cinquante ans!

Vous souriez. L’humour est toujours présent, malgré les pépins de santé?

«Un jour sans rire est un jour perdu», disait mon père. Ces tempsci, le rire se mêle à la tristesse. Notamment quand je constate l’hypocrisie ambiante, notamment par rapport à la tricherie. On a fait toute une histoire à cause de cette main peut-être involontaire de Thierry Henry, le pauvre, alors que dans un match de foot une foule de fautes ne sont pas sanctionnées. C’est fou comme les hommes peuvent être moralisateurs dans certains domaines et totalement laxistes dans d’autres. C’est-à-dire Dieu!

Quels sont les vœux de l’évêque du diocèse de Lausanne, Genève, Fribourg et Neuchâtel pour 2010?

La Paix, l’Amour dialoguant et l’Amitié efficace… avec des majuscules.




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Tags: interview, Mgr Bernard Genoud, évêque, Noël, maladie Aller en haut de page Haut de page

 

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