Il aurait pu passer à côté de ses Jeux. Mais, derrière un calme apparent, le Grison de 23 ans a su aller puiser au fond de lui la force de remporter une médaille d’or lors de sa dernière course. Portrait d’un garçon aussi talentueux que pudique.
Par
Yan Pauchard - Mis en ligne le 03.03.2010
Le rituel est bien rodé. Chaque médaillé olympique frappé de la croix blanche a rendez-vous le lendemain matin à la Maison suisse pour y être interviewé en direct par la télévision alémanique. L’or en slalom géant autour du cou, Carlo Janka n’y coupe pas. Même lui qui évite au possible les médias. Sur l’un des écrans, on lui passe alors un petit reportage tourné chez lui, à Obersaxen (GR). On y voit son père Reto, fou de joie. Devant ces images, Carlo Janka peine à retenir ses larmes, soudain submergé par l’émotion. Oui, Iceman a un cœur, un cœur gros comme ça.
Car cette médaille d’or, Janks a été la chercher avec les tripes. Malgré un talent aussi précoce qu’insolent, le Grison de 23 ans a bien failli rater ses Jeux olympiques. Certains «spécialistes» ne se privaient d’ailleurs pas de l’enterrer avant l’heure. Seulement onzième en descente et huitième en super-G, il avait encore terminé à un rageant quatrième rang au combiné. Indigne d’un tel talent. Ne restait alors plus que le géant pour sauver ses JO. «J’étais extrêmement fatigué après mes trois premières courses et je savais qu’il s’agissait de ma dernière chance de podium. J’avais beaucoup à perdre», reconnaît- il aujourd’hui.
Alors, quand il se retrouve en tête de la première manche du slalom géant, avec une avance dérisoire de deux petits centièmes de seconde, lui l’homme de glace, si calme, si imperturbable, se laisse gagner par la nervosité. «Les minutes avant mon deuxième passage ont été difficiles à vivre. J’ai cogité, un tas de scénarios me sont passés par la tête. J’ai eu le temps de penser à ce qui pouvait se passer si je manquais la médaille.» Carlo Janka admet n’avoir retrouvé sa sérénité que dans le portillon de départ. Juste à temps pour remporter en grand seigneur l’or en géant, la plus noble des disciplines alpines.
«Ma sœur est la seule de la famille qui aime parler»
Carlo Janka
Le soir même, pourtant, c’est peu dire que sa médaille a été fêtée sans excès: une fondue à la Maison suisse, puis une courte promenade dans les rues animées de Whistler. «C’est très bien comme ça. Je ne suis pas fatigué», glisse-t-il le lendemain matin, avant de descendre à l’aéroport de Vancouver prendre l’avion. A un officiel de Swiss Olympic qui lui demande si une grande réception sera organisée à Obersaxen, il répond: «J’espère pas.» Il préférerait, comme à chaque fois, juste s’arrêter taper dans un ballon avec les enfants du village, tout heureux de côtoyer de si près leur champion.
«Il intériorise beaucoup»
Il est comme ça, Carlo Janka, simple et timide, lui qui avoue ne s’enflammer que devant un match de Manchester United ou lors d’une partie de poker. Il a la réserve des gens de la montagne. C’est un enfant d’Obersaxen, 18 remonte-pentes pour 800 âmes, un village accroché à la vallée de Surselva, sur la route qui mène de la Furka et l’Oberalp à Coire. On est loin ici de l’ambiance jet-set des stations voisines de Flims ou Laax. A Obersaxen, tout le monde se connaît et connaît les Janka. Les parents, Reto et Ursula, tiennent le restaurant Zum Stai, où l’on sert le meilleur «poulet im Köberli». Il y a aussi le grand frère, Pirmin, employé de commerce à Coire, et la petite sœur, Fabienne, qui vient de faire ses débuts en Coupe du monde. «C’est la seule de la famille qui aime parler, une vraie pipelette», relève Carlo Janka.
«S’il y aura une grande réception dans mon village? Je n’espère pas»
Carlo Janka
«Déjà, enfant, Carlo ne causait pas beaucoup. Il était très calme», se souvient Pius Bärni, son premier entraîneur, au ski-club d’Obersaxen. «C’est son caractère, reconnaît son coéquipier Didier Cuche. Il intériorise beaucoup. Mais c’est aussi une façade.» Une protection, une manière de ne pas trop se livrer, car cette timidité cache une vraie sensibilité. Il y a une année, le jeune Grison était sérieusement affecté par l’accident survenu à Kitzbühel à son ami et compagnon de chambrée Daniel Albrecht. Son premier titre de champion du monde sur la neige de Vald’Isère, c’est à Dani qu’il le dédiera. «Les gens ont raison de m’appeler Iceman», a souvent répété Carlo Janka. Peut-être pas.
«Carlo est quelqu’un d’authentique»
Marie-Thérèse Nadig
Double championne olympique en 1972
«Carlo et son père sont des types tranquilles, repliés sur euxmêmes. Sa manière d’être empêche ses adversaires de l’évaluer avec exactitude. Son caractère correspond à sa façon de skier: calme, réfléchie. A l’intérieur de lui, il retire certainement une joie immense de sa victoire olympique. Je crois surtout qu’il ne peut se livrer que dans un cercle très restreint. Carlo est quelqu’un d’authentique, un garçon réservé qui ne parle pas d’office à tout le monde et choisit ses amis. Dans un sens, cela le rend extrêmement attractif. Mais je trouve aussi bien qu’un sportif puisse montrer ses sentiments, du moment que cela se passe naturellement et que cela corresponde à sa personnalité. Je préfère cependant les hommes qui peuvent montrer leurs émotions en face de moi, et pas face au monde entier.»
«Mes premiers Jeux à 17 ans: c’est énorme!»
Fanny Smith
Dans le camp suisse, elle restera comme le sourire de ces JO.
Pétillante, la toute jeune Vaudoise, petit prodige du skicross, a
déconcerté son monde par sa fraîcheur et sa joie de vivre. Rencontre
avec une fille qui vit à 100 km/h.
Des cheveux blonds au vent, un large sourire, d’immenses lunettes de
soleil sur le nez, Fanny Smith n’en revient toujours pas d’arpenter
Robson Street, la célèbre artère de Vancouver. Elle porte jean et
baskets, n’ayant pas encore reçu la totalité des habits officiels
estampillés Swiss Olympic. Elle n’a même pas son accréditation
définitive. Qu’importe. Pas question, pour la pétillante Vaudoise de 17
ans, de passer sa première journée des Jeux à attendre cloîtrée dans le
village olympique.
Fanny veut tout voir. Vite, passer à la
boutique officielle pour acheter des souvenirs. Vite, s’offrir une
descente en tyrolienne entre les gratteciel. La passionnée de parapente
n’allait pas manquer pareille attraction. De retour sur terre, enfin
pas encore complètement, elle lance: «Depuis toute petite, c’était mon
rêve de venir skier au Canada. Alors, en plus aux Jeux olympiques!
C’est énorme!» A Vancouver, Fanny est l’une des plus jeunes athlètes,
la benjamine de son sport, le skicross, la nouvelle et spectaculaire
discipline olympique.
Il y a quelques mois encore, personne
n’imaginait que la jeune Vaudoise puisse se qualifier pour Vancouver
lors de sa première saison en Coupe du monde. «Nous visions Sotchi en
2014», confirme son père, Christophe Smith, prof de ski et de parapente
à Villars-sur-Ollon, venu soutenir sa fille avec la mère, Fiona,
institutrice enfantine, et Lou, la petite sœur de 8 ans. Mais Fanny,
née avec des spatules aux pieds, a bluffé son monde. Elle pointe
aujourd’hui au cinquième rang du classement mondial du skicross. «Elle
a un talent hors norme», n’hésite pas à affirmer son entraîneur,
Guillaume Nantermod, ancien champion du monde de snowboard cross.
L’histoire
s’emballe il y a une année, alors que Fanny termine l’école
obligatoire. «Je voulais faire un apprentissage, peut-être dans un
magasin de sport. Mais je me suis dit que j’avais le temps.» Elle prend
une année sabbatique pour se consacrer entièrement au ski, une passion
dévorante. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à regarder sa page
Facebook, où elle a écrit «ride» sous presque toutes les rubriques:
«activités», «loisirs» et «à propos de moi».
Commence alors pour
Fanny Smith une vie de rideuse nomade. Elle passe une partie de l’été à
skier en Nouvelle-Zélande. L’hiver est consacré aux compétitions, en
Europe puis en Amérique du Nord. Elle ne s’arrête plus qu’en coup de
vent à la maison, à Villars. «Elle adore ça. Pour Fanny, il faut que ça
bouge, raconte encore Christophe Smith. Le ski alpin, ça l’ennuyait. Tu
fais une descente, puis tu attends que les autres soient en bas. En
skicross, tu peux en faire quatre ou cinq de la journée. Dans cette
discipline, il y a aussi un côté joueur et bagarreur qui convient mieux
à son caractère.»
Au final, sur la piste de Cypress Mountain,
Fanny termine à une prometteuse septième place. «Au début de la saison,
je n’aurais jamais pu espérer un tel résultat», relèvet- elle, dans
l’aire d’arrivée, avec néanmoins une pointe de déception. La médaille
olympique n’était pas si loin. Mais pas le temps de gamberger. Le
lendemain de la course, la skieuse est déjà dans l’avion, direction
l’Europe. Vite, vite, il y a une course agendée en Norvège.