En football, tout va très vite. Parlez-en à Frank Ribéry. Il y a peu, le milieu de terrain offensif français du Bayern de Munich était un ch’ti gars sympa, un sacré farceur adepte des blagues Carambar et du jet de dentifrice dans les chaussettes, un grand joueur qui avait su rester humble, simple, nature. Franky le balafré (il a traversé un pare-brise lorsqu’il avait 2 ans) avait su aussi rester avec Wahiba, copine des années de galère, épousée en même temps que l’islam.
Or, voilà que l’image de Frank Ribéry est salement amochée par une histoire de mœurs. Comme au moins deux autres joueurs de l’équipe de France, il a entretenu une liaison sexuelle régulière et tarifée (jusqu’à 3000 francs la passe!) avec une prostituée mineure, Zahia Dehar. Ribéry a reconnu les faits mais assure avoir ignoré que la jeune fille avait moins de 18 ans. Le détail a son importance: il peut lui valoir trois ans de prison.
De Madrid à Genève
Ce scandale jette une lumière crue sur la vie dissolue des enfants gâtés du foot business, repus avant d’avoir fait carrière, gavés de sollicitations, de flatteries, d’invitations, de propositions, pas toujours décentes. Leur vie paraît ressembler à un clip de rap pour la trilogie cul-fric-bagnole. «C’est en permanence L’île de la tentation», lance un observateur. Zahia, prototype de la bimbo (blonde, filiforme, outrageusement siliconée), devait, paraît-il, figurer au casting de Secret Story 4…
Karim Benzema est l’un des autres Tricolores impliqués dans ce scandale. Le 29 septembre dernier, l’attaquant du Real était au Bypass, à Genève. «Il n’a pas bu d’alcool et il n’y a pas de filles faciles chez nous», précise d’emblée le gérant, Angel Aparicio. Mais Benzema entrait dans cette boîte quelques heures après un match à… Madrid. Ça, c’est éclairant! «J’ai reçu un appel me demandant s’il y avait une bonne table pour quelqu’un de spécial», se souvient Angel Aparicio. Et c’est quoi, une bonne table? «Exposée, dans un endroit en vue.»
Voilà le tableau. Comment est-il apprécié chez nous? C’est la question que nous avons posée à différents acteurs du football romand. Les réponses sont très diverses en fonction de l’âge de l’interlocuteur.
«Franchement, en Suisse, on est très loin de tout ça…»
Anthony Favre, gardien de but du Lausanne-Sport
Quand on a à peine 16 ans, l’espoir d’une carrière professionnelle est d’abord celui de réaliser un rêve d’enfant. Kevin Ben, Ferid Matri et Kevin Tsimba sont tous trois nés en 1994, ils jouent en M16 à Servette et ont déjà porté le maillot de l’équipe de Suisse. Ils ne le savent pas mais des émissaires de Lyon, Bâle ou Tottenham assistent parfois à leurs matchs. «Ce qu’a fait Ribéry, ce n’est pas bien, un footballeur doit être exemplaire», assure Ferid Matri, le capitaine de l’équipe. Son joueur préféré, l’Anglais John Terry, a pourtant été au cœur d’un scandale sexuel il y a quelques mois. «Il m’a déçu, il n’avait pas le droit. Mais ça reste un très bon joueur…» Kevin Tsimba, lui, peut s’appuyer sur l’exemple de son frère, Cédric, ancien pro à Sturm Graz. «Il me dit que le foot, c’est les montagnes russes et qu’il faut rester très fort dans sa tête.» Kevin Ben ne rêve pas d’être une star, juste «un bon joueur de Superleague» pour vivre «à fond sa passion». Les tentations qui les menacent ne sont pas liés au foot, à en croire leur entraîneur, l’ancien professionnel Denis Duchosal. «Dans l’équipe, certains sont issus de milieux difficiles. Les dangers qui pèsent sur eux sont plus ceux de la vie quotidienne.» Et son souci à lui, coach passionné, est d’obtenir les moyens financiers de les aider à progresser. Afin de devenir les pros modèles qu’ils imaginent en rêve.
Quand on a 18 ans et que l’on appartient à la première équipe suisse sacrée championne du monde (en M17 l’an dernier), on est déjà une petite star. Leur entraîneur, Claude Ryf, ne craint-il pas pour leur équilibre? «Pas du tout, parce que ces jeunes sont conscients qu’ils sont encore loin du but. Les pièges du métier se referment plutôt sur les stars qui se croient arrivées au sommet.»
«Je ne surveille pas mes joueurs, ils sont adultes»
Jean-François Collet, président du Lausanne-Sport
La Challenge League, ce n’est pas encore le sommet. Les tentations sont rares. Anthony Favre, le gardien de Lausanne-Sport, a été héroïque en demi-finale de Coupe de Suisse à Saint-Gall. Cela n’a pas changé grand-chose… «Il faudrait déjà que les gens sachent qui l’on est…» Est-ce l’anonymat de la catégorie de jeu ou la froideur de la ville? Un peu des deux sans doute. Lorsqu’ils mirent prématurément la clé sous la porte de leur night-club, en 2003, les footballeurs Karlen et Diogo soupirèrent: «Ah, si le club de foot avait mieux marché…» A Neuchâtel, le Rodolphe (un «avant-club») tourne bien. Comme Xamax. Son responsable, Jean-Marc Rohrer, préside le club amateur de Serrières après avoir été un dirigeant xamaxien. N’y a-t-il pas mélange des genres? «Je n’ai pris le Rodolphe qu’après avoir quitté Xamax, assure-t-il. Les joueurs viennent, parfois en couple. Ils sont jeunes, beaux garçons, ils savent s’habiller, donc forcément ils plaisent, mais à Neuchâtel on est à des années-lumière des dérives dont vous me parlez…»
Lorsque le niveau s’élève, les tentations augmentent. A 25 ans, Guilherme Afonso a déjà pas mal traîné son sac de sport. Twente, Sion, Grasshopper, il peut comparer. «Les footballeurs sont des fêtards, c’est connu. Après une victoire, il y a le repas avec les sponsors et déjà de la musique, une ambiance de fête. A Zurich, récemment, une boîte de nuit qui ouvrait a invité un joueur en lui demandant de venir avec d’autres gars de l’équipe. Il est plus facile de sortir discrètement à Zurich qu’à Sion. Aux Pays-Bas, il est possible de sortir tous les soirs – pas seulement le week-end – et les clubs ne fixent pas de règles. Un joueur peut facilement tomber dans le piège, surtout s’il est seul.» «Les contrats de travail précisent que les joueurs doivent se comporter correctement», souligne Jean-François Collet, président du Lausanne-Sport, qui se refuse à surveiller ses troupes. «Ce sont des adultes. Ni meilleurs ni pires que les autres, juste plus exposés. Mais s’ils sont intelligents, ils doivent apprendre à gérer ces sollicitations.»
Corporatisme viril
Le piège, ce sont deux anciens pros croisés dans un match de vétérans qui le dévoilent. «Les sorties d’équipe finissent rarement au théâtre, ironise l’un d’eux. De toute façon, à 4 heures du matin, il reste quoi d’ouvert, à part les putes?» L’autre, quinze ans de carrière au compteur, cible un système. «Les joueurs sont déresponsabilisés. Ils sont habitués à tout avoir d’un claquement de doigts, même les filles.» Le dernier titre national du Servette s’est fêté au Velvet, sulfureux cabaret genevois. Les journalistes étaient tolérés, les photos interdites. Et savez-vous comment s’y est pris le seul journaliste romand qui ait jamais décroché une interview exclusive de Diego Maradona? En débarquant à Naples avec deux prostituées… Témoin de la génération précédente, celle des années 70, Hubert se souvient avoir amené deux filles, installées dans une chambre d’hôtel louée à son nom, pour deux joueurs de l’équipe nationale au soir d’un match contre le Brésil.
«Avec les jeunes, le désir de réussir est le plus fort»
Claude Ryf, coach de l’équipe de Suisse des M18
Le sociologue genevois Pierre Escofet est un ancien joueur de ligue nationale. Il tente de faire la synthèse. «A la différence des soirées estudiantines plus marquées socialement vers le haut et vers une sociabilité dont la mixité est de règle (filles et garçons), et où par conséquent les filles sont présentes dès le début des fêtes et autres réjouissances, les footballeurs, eux, pour la plupart issus des catégories populaires, cultivent une sorte de corporatisme viril qui maintient à bonne distance les femmes et les petites amies lors des soirées. Plus généralement, la vie d’un sportif de haut niveau se caractérise par une alternance entre un ascétisme plus ou moins total et une débauche libératrice dès lors que la compétition est terminée. C’est la fameuse «troisième mi-temps» institutionnalisée par le monde du ballon ovale. Pour certains, dans ce contexte, tous les coups sont permis.»
D’autre part, souligne le sociologue, et s’agissant plus directement de l’affaire Ribéry, «ceux qui, comme lui, font l’expérience d’un déclassement social par le haut, notamment d’un point de vue économique, ne disposent pas, le plus souvent, de structures mentales pour résister à cette ascension. Dès lors, la plupart des footballeurs ont accès à un monde et à des styles de vie qu’ils ne maîtrisent tout simplement plus. Et, bien sûr, l’épouse, qui était de toutes les galères initiales, tombe de haut.»