Jamais, depuis l’introduction en 1992 du baromètre de «L’illustré», la cote du Conseil fédéral n’avait été aussi basse. Quarante-deux pour cent de satisfaction depuis six mois: le gouvernement ne convainc plus. Déjà à pareille fête en novembre, on ne peut plus considérer cette impopularité comme un coup de gueule des citoyens. C’est bien d’une durable crise de confiance qu’il s’agit. Pas forcément contre la personnalité des ministres eux-mêmes, puisque la plupart d’entre eux conservent le soutien du peuple (lire pages suivantes), mais contre l’institution. Le Conseil fédéral ne fonctionne pas, estiment les sondés. Désavoué lors de la votation sur la construction des minarets, giflé par les trois quarts des citoyens lors du scrutin sur la baisse du taux de conversion du deuxième pilier, le collège n’est plus en phase. Le peuple ne se reconnaît plus dans son gouvernement.
Le Conseil fédéral peut certes tenter de se rassurer en regardant la cote de popularité de Nicolas Sarkozy en France (30%) ou de Gordon Brown au Royaume-Uni (35%), mais par essence un gouvernement collégial comme le nôtre reçoit plus facilement l’adhésion des citoyens et est d’autant moins sujet à la critique qu’il intègre les différentes forces politiques du pays.
Ce que les Helvètes découvrent depuis maintenant bientôt un an, c’est une Suisse faible et isolée face à la Libye, une Suisse faible et isolée face à la remise en cause du secret bancaire par les Etats-Unis, une Suisse faible et isolée dans le conflit fiscal avec l’Union européenne. Pas étonnant dès lors qu’ils en tiennent quelque peu rigueur au gouvernement.
Dans ce contexte, le nouvel arrivé, à qui l’on ne peut faire porter la responsabilité des décisions passées et qui incarne l’espoir d’un renouveau, triomphe. Didier Burkhalter termine ainsi en tête de notre sondage. Autre chouchou des citoyens: Eveline Widmer-Schlumpf qui, même si elle ne représente plus l’UDC, est plébiscitée dans son rôle de conseillère fédérale. C’est elle que les trois quarts des sondés (74%) souhaitent garder au gouvernement après les élections de 2011.
Cote d’amour du Conseil fédéral
Conflit de générations?
Depuis six mois, la cote du collège stagne à son plus bas niveau: 42%. Ainsi, une majorité des citoyens (58%) estiment l’action du Conseil fédéral «mauvaise» et 11% la jugent même «très mauvaise». Si hommes et femmes, Romands et Alémaniques, citadins et campagnards sont généralement d’accord, notre sondage dévoile un conflit de générations en germe. En effet, 56% des jeunes sondés (de 18 à 34 ans) estiment positivement l’action du gouvernement, alors que 66% des 50 ans et plus la trouvent néfaste.
Le classement des sept Sages
Comment jugez-vous leur action politique ces six derniers mois?
Seules les personnes qui ont pu citer le nom et la fonction du conseiller fédéral concerné et qui ont exprimé une opinion sur son action politique sont prises en considération.
Sondage réalisé du 24 au 30 mars 2010 par l’Institut MIS Trend, à Lausanne, auprès de 604 citoyens suisses (300 Romands et 304 Alémaniques), âgés de 18 à 74 ans, représentatifs de la population.
Les résultats sont pondérés afin de redonner à chaque région linguistique son poids démographique réel. Marge d’erreur sur le total: ± 4,0%.
Chaque classement est suivi d'un observateur attentif de la politique fédérale: Uli Windisch, sociologue, spécialiste des médias,
professeur à l’Université de Genève.
Didier Burkhalter (PLR) - Intérieur
1er du classement (pas présent en septembre 2009)
Bonne 92%
Mauvaise 8%
Neuf
Les nouveaux élus ont toujours la cote. A part Christoph Blocher, tous ont réalisé d’excellents scores. Didier Burkhalter ne fait pas exception: il triomphe avec 92% d’opinions favorables! Son profil de garçon bien élevé nourri au râtelier du consensus séduit tous azimuts. Les Romands autant que les Alémaniques (92%), les jeunes (98%) encore davantage que les plus âgés (91%). Il y a toutefois un bémol: 41% des sondés avouent ne pas savoir quoi penser de lui, même si les 59% restants l’apprécient. Pas encore réellement sur le devant de la scène fédérale, sa discrétion est une arme à double tranchant: 9% des sondés ne savent simplement pas qui il est.
L’avis d’Uli Windisch: «L’antithèse de Sarkozy»
«C’est
quelqu’un qui n’a pas fait des pieds et des mains pour accéder au
Conseil fédéral, ce qui est plutôt rare… Pas de déclarations
fracassantes, consensuel, il est à l’opposé d’un Couchepin à
l’égocentrisme forcené et l’antithèse d’un Nicolas Sarkozy en France. Il
fait son boulot sans bruit et cela, ça plaît forcément aux Suisses.»
Doris Leuthard (PDC) - Economie
2e du classement (3e en septembre 2009)
Bonne 84%
Mauvaise 16%
Présidentielle
On la voit tout sourire dans les bras du champion olympique de saut à skis Simon Ammann à Vancouver et, logiquement, sa cote s’envole. Plus 10 points et la deuxième place de notre sondage. Doris Leuthard bénéficie assurément de l’effet présidentiel. Et, comme la Suisse traverse la crise plutôt moins mal que d’autres, l’aura de la ministre de l’Economie s’en trouve rehaussée. Alors qu’elle avait perdu en popularité dans les campagnes (66% d’avis positifs il y a six mois), elle y retrouve tout son éclat (82%), les paysans voyant d’un bon œil le spectre des accords agricoles du Cycle de Doha s’éloigner.
L’avis d’Uli Windisch: «Elle
exploite les symboles»
«Le fait d’être présentable, belle, à
l’aise, cela aide en politique, mais cela ne suffit pas. Elle sait mieux
que d’autres exploiter les symboles dans la communication politique.
Quand elle invite des dirigeants étrangers à manger une fondue en
altitude en marge du Forum de Davos, c’est jouer avec une symbolique
pour agir au niveau politique.»
Eveline Widmer-Schlumpf (PBD) - Justice et Police
3e du classement (1ere en septembre 2009)
Bonne 77%
Mauvaise 23%
Sur le podium
Première il y a six mois, la ministre de la Justice perd deux rangs et 8 points dans notre sondage. Elle reste toutefois largement populaire, puisque plus de trois quarts des sondés (77%) estiment positivement son action. Mieux: elle est la ministre qui récolte le plus d’avis «très favorables» (20%). Pour elle, la solidarité féminine n’a pas cours, puisque les hommes la soutiennent davantage (81%) que les femmes (69%).
Surprenant: alors que les Suisses étaient encore la moitié à savoir de quoi elle s’occupait il y a six mois, ils ne sont plus que 39% aujourd’hui. Eloignée des feux de son élection-surprise, la Grisonne perd en reconnaissance.
L’avis d’Uli Windisch: «Figure de traîtresse»
«Je
suis persuadé qu’elle a une personnalité beaucoup plus complexe qu’on
l’imagine. Mais elle donne l’image d’une femme assez conservatrice et
traditionnelle et, en Suisse, il faut admettre que cela représente une
bonne partie de la population. Mais, avec les élections de 2011, la
figure de la traîtresse à son parti va forcément resurgir.»
Ueli Maurer (UDC) - Défense, Population et Sports
4e du classement (2e en septembre 2009)
Bonne 57%
Mauvaise 43%
Dégringolade
Il voulait «la meilleure armée du monde», il se retrouve empêtré dans une réforme qu’il peine à conduire. Tancé par le Parlement qui lui demande une conception claire de l’avenir de son armée, Ueli Maurer se montre incapable de faire face. Et cela se traduit dans les chiffres: le ministre de la Défense dégringole. Alors qu’il affichait 81% d’avis favorables il y a six mois, le voilà redescendu à 57%, soit 24 points de moins! Les Romands le délaissent avec une majorité (56%) qui estime sa politique «mauvaise», et même en Suisse alémanique ses supporters se réduisent furieusement, passant de 84 à 60%.
L’avis d’Uli Windisch: «Mauvais
calcul»
«Ses collègues s’acharnent sur lui en critiquant son
rapport de sécurité, mais c’est un mauvais calcul. C’est une erreur de
croire que, si Ueli Maurer chute dans les sondages, l’UDC chutera avec
lui aux élections de 2011. Au contraire, les tracasseries des autres
membres du gouvernement à son égard jettent le discrédit sur l’ensemble
du Conseil fédéral.»
Micheline Calmy-Rey (PS) - Affaires étrangères
5e du classement (5e en septembre 2009)
Bonne 57%
Mauvaise 43%
Mauvaise pente
C’en est fini des temps heureux où la Genevoise trônait au sommet de la popularité. Avec 57% d’opinions favorables, la cheffe des Affaires étrangères continue sa descente (- 4 points). Attaquée de tous côtés, la Suisse fait peine à voir au milieu de l’Europe et la cote de la ministre des Relations extérieures en prend ombrage. C’est dans les campagnes que cette citadine est la moins soutenue (51%), alors que dans les grandes villes les citoyens continuent de l’apprécier (63%). Même les Romands sont en train de la lâcher, puisque de ce côté-ci de la Sarine elle passe en un an de 79 à 56% d’avis favorables.
«Elle a cafouillé»
«La Suisse sous la
pression de l’étranger, elle se retrouve à la tête d’un département
plus exposé. Elle a cafouillé dans l’affaire Kadhafi. Les Anglais ont eu
le même problème avec lui, ils l’ont réglé en deux heures. On a voulu
voir cette affaire sous l’angle moral, alors que c’était un cas
diplomatique. Et la politique extérieure, c’est défendre les intérêts du
pays.»
Moritz Leuenberger (PS) - Environnement, Transports, Energie
6e du classement (4e en septembre 2009)
Bonne 51%
Mauvaise 49%
Un signe
Dire de Moritz Leuenberger qu’il sent le sapin n’est pas faire injure à un ministre de l’Environnement… Pour la première fois en quinze ans, le doyen de fonction du Conseil fédéral flirte avec la barre des 50% (51%). En Suisse romande, il est même en dessous (47%). Un signe? De lassitude de la part des citoyens? Certainement. D’une prochaine retraite? Lui seul le sait. En fait, il n’y a que les jeunes (18-34 ans), qui l’ont aussi moins vu, pour encore le soutenir (60% d’avis positifs). Dès 35 ans, une majorité (51%) estime son action «mauvaise». Même le soutien des sondés de gauche est moins massif, passant de 80 à 61% en six mois.
L’avis d’Uli Windisch: «Péjore l’image du CF»
«On a de lui l’image
caricaturale d’un homme qui dort, et force est de constater qu’il ne
brille pas par son activisme. Si le ministre des Transports avait appuyé
à fond le projet Swissmetro, on pourrait déjà relier Genève à Zurich en
trente minutes. Tout le monde espère son départ et lui ne s’en va pas.
Cela péjore l’image globale du Conseil fédéral.»
Hans-Rudolf Merz (PRD) - Finances
7e du classement (6e en septembre 2009)
Bonne 35%
Mauvaise 65%
Au fond du bac
On pensait qu’il avait touché le fond, eh bien non: Hans-Rudolf Merz a encore égaré six points pour atteindre 35% d’avis favorables seulement. Pour un ministre des Finances qui a tout de même pu annoncer la bagatelle de 2,7 milliards de francs de bénéfice de la Confédération, c’est pour le moins insolite. Hans-Rudolf Merz paie la crise libyenne ainsi que l’abandon d’une partie du secret bancaire. Même les sondés de droite sont cruels: 66% jugent son action «mauvaise» et 21% «très mauvaise». Plus proches de lui, les Alémaniques sont aussi plus sévères (67% d’avis négatifs) que les Romands (57%).
L’avis d’Uli Windisch: «S’éteint à
petit feu»
«Il est en train de s’éteindre à petit feu. Son
attitude dans l’affaire libyenne révèle quelque chose de très important:
il y est allé avec sa vision morale et honnête, plein de bonne volonté.
Mais c’est une conception naïve qui se heurte à la réalité des
politiques extérieures d’intérêts qui suivent aujourd’hui une logique
brutale de rapports de force.»
Le choix de Didier Burkhalter comme conseiller fédéral est-il une bonne chose?
Entré en fonction il y a six mois, Didier Burkhalter a séduit 6% de plus de sondés. Désormais, 69% d’entre eux estiment son élection comme une bonne chose. Ce sont les plus âgés (50 ans et plus) les plus enthousiastes (74% d’avis favorables). Un quart des citoyens (26%) réservent encore leur jugement. Le Neuchâtelois a toujours davantage la cote chez les Alémaniques (70%) que chez les Romands (65%) et les foyers modestes s’en méfient davantage (60% d’avis positifs) que les familles plus aisées (76%).
Uli Windisch, sociologue, spécialiste des médias, professeur à l’Université de Genève
«Une bonne communication peut changer une réalité»
Le Conseil fédéral accuse avec 42% sa plus basse cote de popularité depuis le lancement de ce sondage en 1992. Comment l’analysez-vous?
Reconnaissons que nous sommes dans une période historico-politique extrêmement difficile. Regardez aux Etats-Unis, même l’incroyable Obamania a chuté. Les problèmes des Etats sont absolument fondamentaux, on essaie d’éviter que les dettes asphyxient complètement les nations. On se demande aujourd’hui si le Portugal n’est pas dans les mêmes tourments que la Grèce. Face à des problèmes aussi importants, il aurait été anormal que la cote du Conseil fédéral soit élevée.
Peut-on parler de crise de confiance de la population face à son gouvernement?
Je dirai surtout que les gens sont déroutés. Les problèmes sont aujourd’hui beaucoup plus complexes et l’on voit que le gouvernement suisse a de la peine à y faire face. Ce n’est pas du tout que nos conseillers fédéraux sont incompétents, mais ils ne peuvent pas tout gérer. Le moindre des discours d’Obama est préparé par quinze ou vingt personnes! En Suisse, on doit davantage s’entourer de spécialistes.
Faut-il alors réformer les institutions?
Non, je ne crois pas du tout à un Conseil fédéral avec neuf membres, par exemple. Déjà parce que cela prendrait dix ans et ensuite car je ne pense pas que cela soit la solution. Il faut assurément renforcer le soutien aux conseillers fédéraux par davantage de secrétaires d’Etat, mais surtout il faudrait que le collège s’entende sur la définition d’un certain nombre de priorités absolues autour desquelles il parlerait d’une même voix. Je suis pour une interchangeabilité des conseillers fédéraux. Ce serait un geste formidable de voir un de ses membres défendre réellement un dossier délicat d’un autre département que le sien. Aujourd’hui, on a l’impression que chacun regarde l’autre gigoter quand il a un problème, que le Conseil fédéral est une suite de départements. S’entendre sur un socle de positions communes que tous défendraient avec ardeur serait un message très fort. Une bonne communication peut changer une réalité.
Mme Widmer-Schlumpf doit-elle conserver son siège de conseillère fédérale en 2011?
Désormais membre du Parti bourgeois démocratique, Eveline Widmer-Schlumpf doit-elle demeurer au Conseil fédéral après les élections de 2011? Trois quarts des sondés (74%) répondent par l’affirmative. Un véritable plébiscite pour la Grisonne. Le fait qu’elle ne représente plus l’UDC, mais un parti ne comptant que cinq membres au Parlement, n’effraie pas les citoyens. C’est elle qu’ils veulent! Septante-sept pour cent des femmes la soutiennent et 85% des sondés de gauche. Les citoyens de droite sont plus partagés: 62% souhaitent qu’elle reste et 34% qu’elle parte. Il faut dire que ce sont principalement les représentants de la gauche qui l’ont élue à la place de Christoph Blocher. Plus on est formé et plus on la soutient: 70% des sondés avec une formation de base souhaitent qu’elle reste contre 78% avec une formation supérieure. On peut retourner ce sondage dans tous les sens, il n’amène qu’un constat: les Suisses veulent Eveline Widmer-Schlumpf au gouvernement.