Le Rhône. Source de vie, aorte du Valais. Piège mortel aussi. Ces soixante dernières années, le cours d’eau a englouti puis restitué plus d’une centaine de cadavres. Des vies envolées qui ont livré leurs secrets à une exception près: celle d’une femme, retrouvée sans tête le 1er mars 1978 sur la berge du fleuve, à Saillon, en face du séminaire d’Ecône, par deux frères de la région: Aimé et Damien Michellod, qui pêchaient par là.
C’est à Saillon qu’elle repose depuis lors. C’est là que l’affaire rebondit ces derniers jours. En effet, jusqu’ici allongée dans la partie récemment désaffectée du cimetière, celle que l’on nomme depuis trente ans l’Inconnue du Rhône devrait désormais reposer à un autre endroit du lieu.
Mais les Amis de Farinet n’entendent pas bâtir une sépulture factice: ils exigent de pouvoir procéder à une vraie translation des restes de sa dépouille. Pourquoi eux? Dès 1978, l’association célébrant le fameux faux-monnayeur, intégré au panthéon des gloires locales, entrevoient la naissance d’une autre légende. «Pour nous, cette femme, c’était la fiancée de Farinet; c’était Antigone», confirme Pascal Thurre, leur leader. L’association organisa l’inhumation le 1er juin 1978 et s’engagea à entretenir la tombe (sic) jusqu’à la fin des temps. Le mythe est né. Et les hommages artistiques ont été légion depuis: Jack Rollan lui a dédié une complainte, la TSR un film.
Faut-il donc aujourd’hui exhumer l’Inconnue? La commune de Saillon, propriétaire du terrain, s’y oppose fermement: elle l’a fait savoir par notification amenée en main propre à Pascal Thurre par un agent de la police cantonale. «L’Inconnue mérite autant d’égards et d’honneurs que Voltaire ou Victor Hugo», s’obstine l’âme de l’association, qui a alerté l’un de ses membres les plus prestigieux pour défendre sa cause: Me Jacques Vergès.
Une affaire mystérieuse
Accident, meurtre, suicide? En 1978, trois mois d’enquête et d’analyses de la police valaisanne et de l’Institut de médecine légale de Lausanne laissent alors la question en suspens. Pour expliquer l’absence de tête, la police avance la thèse de chocs avec des cailloux et des troncs d’arbre. Le corps, placé quelque temps sous congélation, n’est pas identifié. On estime la personne âgée d’une trentaine d’années. Dans pareil cas, la loi stipule que l’enterrement doit être célébré dans la commune où celle-ci a été retrouvée: ce sera Saillon.
Depuis, chaque année, le premier dimanche de juin, une messe est célébrée en son souvenir sur la Colline ardente. On y croise des artistes et des personnalités de renom. L’abbé Pierre, Mgr Gaillot, Guy Gilbert, le dalaï-lama, Léo Ferré, Edmond Kaiser sont passés par là. En trente ans, le président du Grand Conseil valaisan n’a jamais manqué le rendez-vous. Cent vingt personnes versent 100 francs chacune pour ériger un vitrail, intitulé La souffrance, à la mémoire de l’Inconnue. Parmi elles, Pascal Couchepin, Bertrand Piccard, Pierre Arnold, Fredy Girardet, Christiane Brunner…
La fille de tous les chagrins
Au fil du temps, l’Inconnue devient la fille de tous les chagrins. Un symbole pour ceux qui n’ont jamais pu faire le deuil de l’être aimé, faute de dépouille mortelle, et qui ne savent pas sur quoi pleurer. Plusieurs familles voient à travers elle une fille, une mère, une sœur disparue à jamais.
Simone Favre, une Sédunoise de 92 ans, mère de Rose-Madeleine, disparue sans laisser de trace de son domicile de Renens le 1er mars 1977, est de celles-là. Pour elle, sa fille de 29 ans, infirmière et jeune mariée, a été assassinée, puis décapitée avant d’être jetée dans le Rhône. «Dans les jours qui ont précédé sa disparition, elle m’a raconté qu’un homme l’avait suivie par deux fois jusque devant chez elle. Ce jour-là, il a peut-être passé à l’acte. Lors de son dernier téléphone, avec mon mari, Rose-Madeleine a été très brève. Comme si quelqu’un l’empêchait de parler. Ce n’était pas dans ses habitudes. Sortir de la maison sans laisser de message non plus.» Les recherches, à Renens et dans les bois environnants, ne livrent aucun indice.
«Je l’aurais reconnue»
Simone et son mari remueront ciel et terre, se rendront en Angleterre où leur fille a effectué un séjour linguistique. En vain. Aujourd’hui, elle se demande encore pourquoi la police, peu empressée à chercher sa fille selon elle, n’a pas mené d’enquête en Valais. Autre regret, celui d’avoir découvert l’existence de l’Inconnue après l’inhumation de cette dernière. «En la voyant, j’aurais su si c’était ma fille. Rose-Madeleine portait une tache de naissance sur le sein gauche.»
Depuis, avec Jeanine, sa fille cadette, Simone Favre se recueille chaque année sur la tombe de Saillon, la plus fleurie du cimetière, assaillie par le doute. «A chaque fois, je me demande si ma fille est bien là ou si elle est ailleurs ou, pourquoi pas, encore vivante. Prisonnière d’un maniaque, dans une cave, comme ces épouvantables affaires, en Autriche», confie-t-elle, des trémolos dans la voix. Pour en avoir le cœur net, elle demandera peut-être de procéder à l’analyse ADN. Et tant pis pour le mythe. «Avant de mourir, j’aimerais savoir.»
La peur du vide
Ce n’est plus l’intention de Josette*, d’origine française, dont la sœur a disparu de Sion en 1973, fermement décidée à demander l’identification de l’Inconnue il y a quelques années, avant de se raviser et de renoncer définitivement au projet. Pour ne pas se retrouver seule face au vide au cas où le résultat infirmerait ce qui ne constitue pour elle qu’une demi-conviction, confie-t-elle.
«L’histoire de l’Inconnue, je l’ai découverte par hasard, en lisant un journal. A cette seconde précise, j’ai décrété que c’était ma sœur. Cela m’a permis de faire le deuil. Je n’ai aucune certitude, bien que nous ayons retrouvé sa voiture au bord du Rhône, ainsi qu’un message de sa part nous informant qu’elle avait mis fin à ses jours en se jetant dans le fleuve. Mais si on me disait aujourd’hui que ce n’est pas elle, la question qui a longtemps hanté ma vie resurgirait aussitôt: où est-elle? A l’inverse, si c’était elle, j’aurais énormément de peine à assumer le fait d’avoir plongé d’autres familles dans le désespoir. On les dit au nombre de cinq. Mais combien sont-elles vraiment? Quinze peut-être.»
Belle-mère disparue
Gilles Bagnoud, qui fleurit plusieurs fois par année la tombe de l’Inconnue avec Violette, son épouse, hésite pour sa part sur la décision à prendre. Hermine, sa belle-mère, a disparu de Sierre dans la nuit du 3 mars 1977. Elle avait 63 ans. Sa voiture a été retrouvée quelques heures plus tard, à 2 mètres de la rive du Rhône, à Chippis. «Le chien policier est allé tout de suite vers l’eau», raconte-t-il, taraudé par le doute. «L’âge estimé de l’Inconnue ainsi que la taille des habits retrouvés sur elle semblent indiquer qu’elle n’est pas ma belle-mère. Mais alors, où est-elle? interroge-t-il, encore dubitatif sur la question de l’analyse ADN. Si la santé de sa femme le permet, le couple, à l’instar d’autres familles, viendra une fois encore se recueillir sur le tombeau de l’Inconnue le 7 juin prochain. Reste à savoir où en sera alors l’affaire du cimetière.
Déjà par deux fois profanée il y a quinze ans, la tombe de la femme sans tête et sa mémoire continuent à aviver passions et émotions. Le mythe n’est pas près de s’éteindre.
*Prénom d’emprunt, nom connu de la rédaction.
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«Elle mérite autant d’égards que Victor Hugo ou Voltaire»
Pascal Thurre
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«Elle était là, posée sur une pierre» Damien Michellod (à gauche) et son frère Aimé, qui pêchaient dans la région, se souviennent du jour où ils ont découvert l’Inconnue, le 1er mars 1978, à Saillon. «Il y avait peu d’eau. Elle était là, posée sur une pierre. Aujourd’hui, c’est surtout le drame des familles vivant dans l’incertitude qui nous touche.»
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«Définir le profil génétique ne pose aucun problème»
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«Mon métier consiste à donner des noms à des personnes décédées non identifiées.» Patron du service d’identité judiciaire de la police valaisanne, Jean-Luc Gremaud est passionné par le destin de l’Inconnue du Rhône. «Si la loi me le permettait, j’irais même à pied de Sion à Saillon effectuer un prélèvement osseux. Définir le profil ADN de l’Inconnue ne poserait aucun problème», confie l’enquêteur. Pas question pourtant pour lui de contourner le règlement ou le code éthique auquel il est soumis. «J’ai des compétences scientifiques, pas juridiques», rappelle-t-il en évoquant un troisième argument, financier. «L’identification coûterait de 5000 à 12 000 francs selon sa complexité. A qui devrait-on la facturer?»
Il faut qu’une personne ou une famille en fasse la demande pour que son service agisse. «Il incomberait au commandant de la police cantonale d’accorder ou non une autorisation exceptionnelle d’exhumer», précise Jean-Marie Bornet, porte-parole. Reste l’énigmatique question des raisons qui ont conduit la pauvresse à la mort.
Jean-Luc Gremaud écarte d’emblée la thèse du crime par décapitation. «Le corps a séjourné dans l’eau durant des mois. Il se trouvait dans un état de décomposition avancé. Je ne suis donc pas surpris. Lors du tsunami, où j’ai été appelé en mission, nous avons constaté que la tête des victimes se détachait du corps après seulement quinze jours d’exposition à la chaleur et à l’humidité.» C. R.
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Les questions, toujours Trente-deux ans après la disparition de Rose-Madeleine, Simone Favre, sa mère, et Jeanine, sa sœur cadette, s’interrogent. Pour elles, le temps des réponses est peut-être venu.
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Lever le doute
Pour Gilles Bagnoud, l’analyse ADN de l’Inconnue permettrait de lever le doute qui assaille son épouse depuis trente-deux ans. «Ma belle-mère a disparu le 3 mars 1977, près du Rhône.»
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«C’est là qu’elle repose» Philippe Fournier et Xavier Quiquerez, deux Amis de Farinet, délimitent avec précision l’endroit où reposait l’Inconnue avant que cette partie du cimetière ne soit désaffectée. «C’est là qu’il faut creuser», s’obstinent-ils, refusant catégoriquement de replacer le monument, gisant actuellement au sol, sur une tombe bidon.
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1er juin 1978 Après trois mois de vaines investigations, la femme sans tête sortie du lit du fleuve est inhumée au cimetière de Saillon sous le nom de l’Inconnue du Rhône.
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Analyse de routine Chef de l’identité judiciaire de la police valaisanne, Jean-Luc Gremaud procède régulièrement à des recherches d’ADN. «Les os provenant d’un cimetière sont toujours bien conservés.»
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«Avant de mourir, j’aimerais savoir»
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Exhumation interdite
Dépositaires de la mémoire de l’Inconnue, les Amis de Farinet souhaitent réunir ses restes pour les placer dans sa nouvelle demeure, à un autre endroit du cimetière de Saillon. Un projet auquel l’autorité communale s’est fermement opposée. Philippe Fournier, Paul Taramarcaz, Cédric Voeffray, Pascal Thurre, Cédric Barras et Xavier Quiquerez ont dû se contenter de creuser symboliquement.
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