C’est comme si la maquette suspendue dans les bureaux de Solar Impulse prenait soudainement vie. Une extension du modèle réduit qui s’élève dans les airs. Sans bruit, sans effort apparent et en surprenant tout le monde par la rapidité de son décollage. Il est 10 h 27, mercredi 7 avril, et l’avion solaire rêvé par Bertrand Piccard et conçu par André Borschberg a pris son premier envol.
Il monte dans le ciel avec légèreté suivi par deux hélicoptères où ont pris place les deux hommes. Immense ligne sombre dans l’horizon, l’oiseau solaire semble indifférent aux gesticulations de ceux qui, face aux 63 mètres de son envergure, ressemblent à de bruyants moucherons. «J’ai à peine poussé les gaz et j’étais déjà en l’air», raconte Markus Scherdel. C’est cet Allemand de 46 ans, pilote d’essai de profession, qui a mené l’avion solaire pour la première fois dans les airs. «Mis les gaz? Tu as plutôt mis le courant», corrige un ingénieur en souriant. Car de gaz, l’avion solaire propulsé par l’énergie électrique stockée dans ses batteries n’en génère évidemment pas. En un mot, le pilote allemand révèle l’essence de Solar Impulse: si novateur qu’il faudrait des néologismes pour en qualifier les commandes.
«Aujourd’hui, on a fait un grand pas en avant. Mais ce n’est que le début de l’aventure»
André Borschberg
Au-dessus de Payerne, l’appareil poursuit son ascension. Sa progression, si lente, comme grim-pant de palier en palier, fait davantage penser à celle d’un ballon qu’au vol d’un avion. Ses larges ailes écartées figurent les bras d’un homme. C’est comme si le ciel broyard avait gagné un nouvel ange. Dans l’hélicoptère, Bertrand Piccard vit un rêve éveillé. «Je dois me pincer pour y croire, c’est extraordinaire!» Aux commandes du second appareil, son compère André Borschberg est calé dans le sillage du Solar Impulse. C’est un peu son bébé qui effectue son premier vol. Comme une mère
condor, il le suit mètre après mètre, observe toute la scène en filmant. Pas seulement pour revivre l’émotion des premiers moments, mais à fins d’analyses. Sur toute la surface des ailes, de petits fils de laine blanche flottent au vent. «C’est pour observer l’aérodynamisme des ailes, voir comment l’air s’écoule sur l’appareil», explique Raymond Clerc. Le Vaudois sera le chef de mission, notamment pour le vol de trentesix heures qui doit s’effectuer cet été.
Des idées d’améliorations
Au sol, dans la salle de contrôle, toutes les données envoyées par les capteurs disposés sur l’appareil sont analysées. «On a déjà quelques idées d’améliorations, remarque Ralph Paul, responsable de la dynamique de vol. On est dans le réglage fin. C’est comme en F1. On produit une voiture en début de saison et ensuite on affine toujours davantage en amenant de petites améliorations pour faire progresser les capacités du véhicule. Là, on va peut-être adapter un peu les volets pour encore augmenter la stabilité de l’avion.»
Prélude à l’aviation du futur?
Dans la radio, on entend le sifflement régulier des hélices derrière la voix de Markus Scherdel qui donne des indications au contrôle au sol. Dans un cockpit laissé à l’air libre pour raisons de sécurité, il plane comme un oiseau attentif aux bruits qui l’entourent. Mieux que les frères Wright, pionniers des airs, mais contraints de subir les hurlements d’un moteur fruit de leur invention. On aurait d’ailleurs envie de faire taire la turbine de l’hélicoptère pour apprécier complètement le spectacle d’un avion prélude à ce que sera peut-être l’aviation du futur, sans bruit et sans émissions polluantes.
«Si on arrive à prouver que l’on peut voler de nuit, le tour du monde est possible»
Au-dessus de la campagne vaudoise, les deux moteurs extérieurs de l’appareil s’arrêtent soudainement. Puis les deux autres. «Cela fait partie du protocole de tests que l’on a prévu», rassure alors Bertrand Piccard. Majestueux, l’appareil plane quelques instants sur fond de lac de Neuchâtel.
11 h 54. Après une heure et demie de tests à quelque 1200 mètres d’altitude, le pilote d’essai réalise un large virage au-dessus de la piste de Payerne et pose l’avion solaire en douceur. Plusieurs membres de l’équipe courent à côté de l’appareil. Pour alléger la structure, les ingénieurs ont décidé de se passer des supports qui maintiennent les ailes de l’avion lorsqu’il est au sol au décollage et à l’atterrissage. Deux tiges placées sous les gondoles moteurs extérieures permettent ainsi de soutenir manuellement les ailes avant que l’appareil ne soit placé sur son chariot de transport. Un choix rendu possible par la faible vitesse de décollage et d’atterrissage de l’avion (environ 35 km/h).
L’aventure continue
Avec ce vol inaugural, l’aventure Solar Impulse est pleinement lancée. Ce qui n’était qu’un projet est désormais devenu réalité dans le ciel de Payerne. Même si le plus dur reste à faire. «C’est juste: le vol de nuit sera le vrai test, confirme André Borschberg. Si on arrive à prouver que l’on peut voler de nuit avec l’énergie accumulée durant la journée, le tour du monde devient possible.»
Ces prochaines semaines, Markus Scherdel va encore effectuer quelques tests aux commandes de l’appareil avant de laisser la place à André Borschberg et Bertrand Piccard, dès la fin du mois. A eux ensuite de se familiariser avec l’avion solaire et de l’amener à grande altitude avant de lui faire passer sa première nuit.
A Payerne, l’aventure Solar Impulse continue.
Markus Scherdel, pilote d’essai
«C’est comme d’aller à vélo»
Le pilote allemand a effectué le premier vol du prototype conçu par Bertrand Piccard et André Borschberg.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris?
Le
plus étonnant, c’est la lenteur de l’appareil. Comme je n’avais pas de
vitre de cockpit, l’air me glissait dessus. L’impression, c’est un peu
comme si vous étiez à vélo.
L’avion est-il plus facile ou plus difficile à piloter qu’escompté?
En
fait, cela correspond beaucoup aux tests effectués avec le simulateur.
Piloter en situation réelle est toujours plus facile, on a les repères
du sol, on évolue en trois dimensions et on a surtout l’expérience
accumulée avec le simulateur. L’avion vole vraiment de la manière dont
on se l’était imaginé. Avec les contraintes liées à son énorme
envergure. Le plus marquant est vraiment sa lenteur.
Quand on teste un avion pareil, on a peur?
Non,
on est extrêmement concentré sur son travail. On n’a pas vraiment le
temps de profiter, même si l’expérience est intense. J’avais un certain
nombre de tests à effectuer et on a tous pu les réaliser. Même dans des
vents un peu plus forts que prévu, on a toujours été en contrôle de
l’appareil. En fait, seul le décollage nous a un peu surpris dans le
sens où l’avion monte plus rapidement que prévu. Ce qui est une
excellente chose.
On savait que l’atterrissage était le moment le plus périlleux...
Oui, mais là aussi le comportement de l’avion a été fidèle à nos prévisions.