«Vous allez recourir à la gégène pour tout savoir de moi?» D’emblée, le directeur général du premier supermarché en ligne de Suisse affiche un style décontracté. Et très en contrôle. Allure sportive et élégante, barbe de trois jours savamment entretenue, Christian Wanner a de quoi être détendu. En guise de cadeau pour ses 40 ans, le 12 février, son entreprise LeShop.ch (un site à Ecublens, un autre à Zurich) lui offre des chiffres insolents dans un contexte de morosité économique: 132 millions de francs d’articles vendus en 2009, soit une hausse de 18%, 12 000 produits proposés à 50 000 clients réguliers. Précisons ici que la Suisse est numéro deux mondial par tête d’habitant pour les achats en ligne de denrées alimentaires.
Une réussite et un potentiel qui n’affranchissent pas la filiale de Migros de quelques bugs sporadiques: délais de livraison non respectés – dans les zones isolées ou par temps de neige –, ou articles manquants. Contactée, la Fédération romande des consommateurs avoue cependant n’avoir enregistré jusqu’ici aucune plainte. «Dans l’ensemble, le système fonctionne», affirme de son côté Zeynep Ersan Berdoz, du magazine Bon à savoir. Le patron, lui, reconnaît que, «avec 200 tonnes de marchandises livrées par jour, des couacs peuvent survenir. Selon nos mesures, il y a deux erreurs sur 10 000 livraisons.» Autre argument imparable: «Au service clientèle, on règle le problème sans discussion, à l’américaine.» Imprégné d’une culture managériale d’outre-Atlantique, le jeune boss ponctue d’ailleurs régulièrement ses phrases de termes anglo-saxons.
Qui ose gagne
Et, comme ses homologues américains, Wanner a connu des hauts et des bas. Sa start-up, lancée en 1997, a bien failli disparaître avec la bulle internet. Il apprend alors dans la presse que l’actionnaire principal depuis octobre 2002 retire ses billes avec l’intention de fermer le supermarché en ligne pour fin décembre. Bonnes fêtes de fin d’année de la part de Bon appétit Group! La nouvelle lui reste en travers de la gorge. A 32 ans, celui qui accorde tant d’importance à la franchise se prend une baffe format XXL. Et, en tant que directeur général, se retrouve du jour au lendemain navigateur solitaire pris dans les quarantièmes rugissants. Mais pas question de se laisser couler: Christian Wanner apprécie les fonds marins, mais uniquement en plongée (une passion). Des nuits blanches pour sauver ce qui «représentait toute une vie»: «Un jour avant la liquidation de la société, on a fait un deal à 10 millions avec un nouveau groupe d’investisseurs, sur une aire d’autoroute.»
«De tempérament, je suis plus dans la découverte»
Christian Wanner
Toute la personnalité du manager se révèle dans ce «moment le plus angoissant» de sa vie. Il s’est battu aux côtés de son équipe avec cette persévérance qui est sa marque de fabrique. Son mantra – Who dares wins (Qui ose gagne) – résume la somme d’ambition et d’énergie exigée par la conquête d’un marché. Résumé en trois étapes: à 19 ans, durant ses études à HEC Lausanne, il crée une boîte en informatique; à 23 ans, il entre chez Procter & Gamble, «une culture d’entreprise extrêmement forte» dans laquelle il finit par se sentir à l’étroit; à 27 ans, avec l’avènement de l’internet, il cofonde avec des associés LeShop.ch. La suite est connue.
Ceux qui l’ont croisé à chacune de ses étapes en tirent un bilan flatteur. Florilège. «C’est un passionné, avec le sens des responsabilités», indique Michael Bloch, associé à l’étape 1. «Il n’abandonne jamais», se souvient Rodolfo Savitzky, son ancien chef à l’étape 2. «Un gros bosseur», conclut Alain Nicod, un des fondateurs de l’étape 3. Il y a aussi ce «flair» et «ce côté visionnaire» loués par tous qui, aujourd’hui encore, lui permettent d’inscrire son e-commerce alimentaire à la pointe de l’innovation. Dernier exemple en date: l’application pour iPhone et iPod touch, lancée en janvier, qui permet à ceux qui les possèdent de faire leurs courses mobiles partout et à tout moment. Il vous en fait illico la démonstration.
«C’est un techno-freak!»
Son épouse, Maude, s’en amuse: «C’est un techno-freak!» Avec un profil sur la plupart des réseaux sociaux. Accro au Blackberry et à l’iPhone. Demandez-lui quel est son livre de chevet, il vous répond «Kindle de chevet». Sur lequel ce polyglotte peut lire son Herald Tribune du matin et des milliers de livres téléchargés. Musique préférée? Voyez avec son iPod. «Je harcèle Steve Jobs pour avoir la tablette numérique; j’adore tout ça!» s’exclame-t-il avec la ferveur du converti qui veut toujours être parmi les premiers à posséder son «precious».
Patron accessible
«De tempérament, je suis plus dans la découverte.» Un état d’esprit lié à son enfance. Né à São Paulo, au Brésil, l’aîné de deux enfants y vit jusqu’à l’âge de 11 ans. Papa, salarié de Nestlé, est ensuite affecté au Pérou. La famille y découvre la guerre civile et le Sentier lumineux, une guérilla maoïste adepte de l’enlèvement d’étrangers. L’adolescent ne trouve rien de mieux à faire que de voyager dans les zones à risque. Un tantinet nerveux, les parents décident d’envoyer leur rejeton de 17 ans à Cully (VD), d’où est originaire la maman institutrice. Christian construit donc son nid seul dans cette commune qu’il n’a plus quittée. Sauf pour faire son armée, en Suisse alémanique. Double choc pour celui qui se voit en électron libre soucieux de son indépendance.
Pas étonnant que l’un de ses films-cultes soit Bienvenue à Gattaca, «l’histoire d’un type qui déjoue tout le système». Pas surprenant non plus qu’il ait «horreur de jouer les contremaîtres». Les salariés du site d’Ecublens le décrivent comme un patron accessible, qui tutoie ceux qu’il connaît bien. N’empêche, avec ses 86 kilos et son mètre quatre-vingt-sept il en impose un peu. «Il a le caractère mâle dominant, confirme son ami Alain Nicod. On aime ou pas, mais sa clairvoyance fait que son équipe le respecte.»
Qu’en est-il côté maison? «On forme un bon tandem, estime Maude. Il trace, je le soutiens.» Et recadre son «chef de mari» quand il le faut. S’il fut un temps où il dormait au bureau dans son sac de couchage, il n’oublie pas l’essentiel: sa famille, «irremplaçable». Désormais, il peut lui consacrer plus de temps. Il adore partir en vacances avec un seul de ses enfants à la fois: plongée sousmarine avec Audrey, 12 ans et demi, trek dans le désert avec Antonin, 9 ans et demi. La vie sourit à Christian Wanner. Un regret peut-être? «J’aurais bien aimé garder mes cheveux.» Rire franc. Cool, le boss.