Alors que le portail automatique blanc de la maison glisse doucement sur le côté, une silhouette se découpe soudain dans l’espace laissé libre. Il vous accueille d’une poignée de main ferme, la tête légèrement baissée de ceux qui ont l’habitude de devoir se courber pour s’adresser à leurs congénères. De son mètre nonante, André Borschberg a l’habitude de voir le monde d’en haut. Une déformation quasi professionnelle pour cet ancien pilote de chasse de l’armée suisse également titulaire de licences commerciales pour le vol en avion et en hélicoptère. Mais l’homme ne vous prend pas de haut; il a la voix douce, le ton mesuré, une simplicité dans l’abord.
Au-dessus de Nyon, le soleil est masqué par quelques nuages. Impossible de vérifier si l’ombre d’André Borschberg a le profil de Bertrand Piccard… Associés dans leur projet d’avion solaire, la notoriété du psychiatre vaudois a tendance à masquer celui qui, pourtant, porte le projet autant, si ce n’est davantage. CEO de Solar Impulse, c’est lui qui a conduit l’étude de faisabilité, constitué l’équipe et qui gère quotidiennement la construction de l’avion. «Nous sommes à la fois partenaires, associés et amis, commente André Borschberg. On s’apprécie, on se respecte et nous sommes très complémentaires. L’homme qui a vu la bonne direction, qui a compris où il fallait aller, c’est Bertrand. Moi, j’apporte l’énergie et l’expérience pour réaliser ce rêve que je partage.»
Voler. Une passion si ancienne qu’André Borschberg ne sait dire précisément quand elle a commencé. «Très vite, j’ai eu l’envie de devenir pilote, dit-il. Un moment marquant a été l’Exposition nationale de 1964, même si ma passion date de bien avant. J’avais 12 ans. L’armée suisse y avait construit un pavillon où passait un film qui faisait la part belle à l’aviation sur un écran à 360 degrés, une nouveauté à l’époque. Cela m’a encore renforcé dans mon envie de voler.»
«Imaginer voler dans l’avion solaire me donne des frissons»
Né à Zurich d’un père alémanique et d’une mère romande, tous deux bilingues, André Borschberg arrive à Pully (VD) à l’âge de 4 ans. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, le Vaudois a toujours été grand. Pourtant, le petit géant ne rêvait que d’une chose: grandir. «En fait, je crois que j’ai passé mon enfance à me réjouir de grandir, ose-t-il, heureusement calé dans le large canapé de la terrasse. Comme j’avais cette passion de devenir pilote, je voyais l’enfance comme un empêchement, un frein à mes aspirations. Je voulais vieillir le plus vite possible pour avoir le droit de voler. Mais c’est un peu mon caractère, je me projette beaucoup dans l’avenir.» Alors, à 17 ans, avant même d’être en droit de conduire, il obtient le permis de voler. «J’ai eu la chance de faire les cours aéronautiques préparatoires à 15 ans et d’avoir ma licence de pilote à 17 ans. Je pouvais louer des avions avant d’avoir touché la voiture, c’était extraordinaire. Bon, je n’avais pas beaucoup d’argent, donc je n’en louais pas beaucoup, rigole-t-il. Mais pour moi ça a été le début de l’autonomie. Je bossais pendant mes études, à la poste la nuit, comme chauffeur de taxi, etc.»
Suivront vingt-cinq ans comme pilote militaire milicien, soit six semaines de vol par an, et une formation d’ingénieur en mécanique et thermodynamique à l’EPFL. «Cela faisait à la fois partie de ma passion du vol et de ma volonté de comprendre les choses. A cette époque, je pensais, comme beaucoup en ces temps d’intenses avancées technologiques, que la science résoudrait tout, qu’elle avait toutes les réponses et qu’il suffisait d’étudier pour tout comprendre.» Dans le salon, devant la baie vitrée, trône un gong; dehors, dans le jardin, un bouddha; dans la cuisine, une théière chinoise: le Vaudois s’est depuis ouvert à d’autres dimensions. «Grâce à ma femme, Yasemin», une épouse aux origines turques, rencontrée en 1974, avec qui il a eu trois enfants, Elâ (26 ans), Deniz (23 ans) et Teo (20 ans). André Borschberg pratique le yoga et la méditation, si possible tous les matins. Dans le hangar de Solar Impulse, à Dübendorf, il organise d’ailleurs des séances ouvertes à tous les membres de l’équipe.
Quinze minutes sous une avalanche
Grâce peut-être aussi à une avalanche, il y a dix ans. «En fait, j’ai eu deux naissances, sourit André Borschberg. Je suis passé sous une avalanche lors d’une sortie à peaux de phoque en Italie. J’y suis resté une quinzaine de minutes avec un mètre et demi de neige au-dessus de moi. Je vous promets qu’il y fait sombre! Et, quand le guide et les deux amis qui m’accompagnaient m’ont dégagé, j’ai vraiment eu l’impression de vivre une seconde naissance.» C’est dans ces années-là qu’il décide de prendre une année sabbatique pour travailler comme bénévole aux Restos du cœur et dans une association d’accompagnement de malades. Il découvre l’Inde également, au côté de l’écrivain français Dominique Lapierre, célèbre notamment pour son livre sur Calcutta, La Cité de la joie.
Mais ce qui caractérise peut-être le plus André Borschberg, c’est cette envie d’entreprendre. Titulaire d’un diplôme en gestion d’entreprise à la faculté des HEC de Lausanne et d’un master en science du management au MIT de Boston, le Vaudois a travaillé comme consultant chez McKinsey, par-ticipe à une société de capital développement, Lowe Finance, à Genève, pendant dix ans, puis crée Quanta SA, une société active dans le domaine des divertissements, jeux vidéo, etc. Il aide à la réorganisation de l’EPFL et crée avec une équipe de scientifiques une start-up dans le domaine des technologies de mémoires développées à l’Ecole polytechnique fédérale. Puis arrive Bertrand Piccard. La boucle est bouclée: Solar Impulse est peut-être le projet qui lui correspond le plus, alliant sa passion du vol à ce désir d’entreprendre.
Frissons en anticipation
A un mois du dévoilement du prototype HB-SIA, qui doit prouver que le vol perpétuel en avion solaire est possible, André Borsch-berg est un peu comme une mère avant l’accouchement: tendu mais confiant. L’avion solaire, c’est un peu son bébé. Oser une remarque, c’est courir le risque d’un regard appuyé, évacué d’un trait d’humour, mais qui trahit son fond de vérité: attention, on ne touche pas à son rejeton. L’échec, l’ingénieur ne l’imagine même pas. «On est tellement dans l’extrême avec cet avion qu’évidemment on sait que l’on devra faire face à des difficultés. Mais de là à abandonner le projet: non. Je crois que l’on a la chance d’avoir des partenaires solides qui comprennent les problèmes possibles d’un tel défi.» Le vol, le pilote l’imagine déjà, en revanche. «Voir l’obscurité défiler puis l’aube arriver avec cet avion qui aura réussi à passer la nuit sans carburant, ce sera tout simplement extraordinaire. Rien que d’y penser, ça me fait frissonner.»