Bien qu’en chantier de fond en comble, la nouvelle résidence genevoise du père de Titeuf, classée, a des allures de château de Moulinsart, avec son parc et son allée bordée d’arbres. Zep a niché son atelier sous le toit, dans un vaste espace au sol damé de pierres polies, surplombé d’un étonnant mikado de poutres. Des figurines géantes de BD, dont celle de Titeuf bien sûr, squattent les lieux, entre bibliothèques et guitares électriques. Le repaire d’un authentique adulescent.
Votre carrière est jalonnée de succès. Etes-vous béni des dieux au point de ne plus craindre de vous planter?
Je ne me mets pas d’enjeu très fort sur la tête. Je fais mon travail. L’engagement de l’éditeur, ensuite, c’est son problème. Quand je fais un livre, je ne me dis jamais: «Il faut que j’en vende au moins tant, sinon c’est une catastrophe.» S’agissant de Happy Sex, le livre est fini depuis fin juillet, j’en suis très content, j’en suis fier, j’assume. Voilà. La suite, je n’y peux rien.
On a l’impression que votre réussite, en termes d’argent, vous met parfois mal à l’aise, vous en convenez?
Disons que ma nature me pousse à rester tel que j’ai toujours été. Je ne vais pas devenir désagréable sous prétexte que j’ai du succès. Ce serait quand même malheureux! Je dis plus souvent non qu’avant, parce qu’on me sollicite davantage. C’est un dommage collatéral. L’argent, je ne m’exprime pas dessus, parce que je n’ai rien à dire. Moi, je n’ai jamais fait de la BD pour gagner de l’argent. J’ai en revanche toujours espéré faire des livres et être lu par des gens qui les aiment. Je suis donc comblé. Il en découle que je gagne beaucoup d’argent en droits d’auteur. C’est génial! Franchement, je n’ai rien de plus à dire.
Mais vous avez changé de vie et, aujourd’hui, vous vous protégez davantage, non?
Je fais toujours mes courses à la Migros! (Il rit.) J’ai une vie normale. Non, j’ai simplement dû fermer un peu plus ma porte, parce que si je laisse entrer tout le monde, je ne pourrais plus suivre.
En marge de Titeuf, vous signez aujourd’hui Happy Sex, une BD pour adultes. Comment en êtes-vous arrivé là?
Pour moi, c’est une suite logique. J’ai toujours eu envie d’aborder d’autres thèmes. Disons que ma part d’enfance, c’est Titeuf, mais j’ai 42 ans bientôt et donc aussi l’envie de raconter autre chose.
Nombreux sont les dessinateurs de BD qui rêvent secrètement de s’essayer à l’érotisme. C’est aussi ce qui vous a incité à imaginer Happy Sex?
Non, mais il faut dire que pour nombre d’auteurs de l’âge d’or de la BD, c’était un fantasme parce que c’était interdit, ultratransgressif, très mal vu. Cela dit, comme un enfant à qui on dit: «Ne touche pas à cette boîte de chocolats!», il veut l’ouvrir! Et le jour où il passe à l’acte et qu’il la mange, il a mal au ventre! Les auteurs de BD des années 50-60 qui se sont essayés à l’érotisme se sont plantés. Ils n’avaient rien à raconter. Pour moi, c’est différent, parce que ma génération n’a pas connu cet interdit. Avec Titeuf chez Glénat, un éditeur qui a publié beaucoup de BD pour adultes, j’aurais pu m’y mettre à tout moment. Il me fallait juste la bonne idée.
Avouez que faire sa révolution sexuelle à plus de 40 ans, ce n’est pas précoce!
(Il se marre.) J’ai attendu de pouvoir le dessiner au plus juste. Je n’avais pas envie que cela ressemble à de la BD érotique. J’avais envie que ce soit des histoires du quotidien autour de la sexualité des adultes. Et comme je parle de sexe, j’en dessine. Cela n’a rien d’une transgression folle.
Avez-vous cherché à rendre votre trait plus réaliste, donc plus érotique?
Non, parce que le but n’est pas d’exciter. Pourquoi le public de la BD érotique est masculin à 99%? Parce que les filles ressemblent à des pin-up. Moi, je voulais de vraies femmes, avec un peu de ventre, de cellulite.
Revisitées par Manara, vos planches seraient pourtant pornographiques!
Peut-être, oui, mais on ne se marrerait pas beaucoup. Ce qui compte ici, c’est vraiment le propos. J’ai toujours trouvé très bizarre, par exemple, que dans les films de Claude Sautet, qui s’adressent à des adultes, les couples faisant l’amour restent toujours cachés sous les draps. On ne montre rien. Pire, on dissimule. Il y a une espèce d’hypocrisie qui fait du sexe un sujet malsain, un truc tabou. On perpétue ainsi l’idée que le sexe est quelque chose de culpabilisant.
C’est la même chose en BD?
C’est en train de changer, notamment parce qu’il y a de plus en plus de femmes qui font de la BD et qu’elles ne parlent pas de sexe comme les hommes. C’est beaucoup plus détendu. Les hommes sont plus embarrassés, parce que le sexe les renvoie à une culture de la pornographie, de lectures clandestines. Parmi mes amis, seuls des mecs m’ont dit en découvrant Happy Sex: «T’as pas peur pour ton public? C’est pas bizarre que tu dessines ça?»
L’humour fait passer beaucoup de choses, non?
Ouais, ça aide. Curieusement, cela ne choque personne de voir un dessin représentant des barbares en train de se découper la cervelle, alors qu’on est très loin du quotidien! Quoi de plus banal pour des adultes qu’un couple qui fait l’amour? Dire que c’est choquant, c’est quand même sacrément hypocrite.
Quelqu’un qui doit avoir moyennement envie de rire du sexe, en ce moment, c’est Roman Polanski. Que vous inspire toute cette affaire?
Ce que je trouve intéressant, c’est le point de vue de la victime qui a refait sa vie. Je trouve qu’on devrait davantage l’écouter, parce que trente ans après, devoir réexpliquer, re-raconter, refaire des conférences de presse, c’est sordide. Après il y a cet aspect, très suisse, d’appliquer la loi trente ans après... Ce n’était pas la première fois que Roman Polanski venait en Suisse tout de même! Pourquoi l’arrêter maintenant? Il y a un côté un peu Tartuffe là-dedans.
Happy Sex aurait-il pu exister sans la sortie préalable du Guide du zizi sexuel, cosigné avec votre épouse Hélène Bruller?
Disons que ça a constitué une étape. Le Guide avait une vocation pédagogique. Tout le débat qui s’est engagé suite au succès du livre et de l’expo a fait germer en moi l’idée d’une sorte de Guide du zizi sexuel différent, juste pour rigoler. Le rire est un bon moyen de parler des situations de blocage ou de honte qu’on rencontre dans la sexualité.
Happy Sex n’est donc pas dénué de pédagogie?
Mais moi, je dessine pour le bien de l’humanité! (Il rit.)
Le rire comme élixir d’amour?
Oui! Rigoler ensemble est ultralibérateur: ça décomplexe face aux attentes énormes qu’on peut avoir autour de la sexualité. Parfois, quand ça râpe ou que ça fait du bruit, rire à deux fait un bien fou.
Où êtes-vous allé pêcher vos histoires?
Certaines sont autobiographiques, d’autres m’ont été racontées ou inventées.
Titeuf au cinéma, ça se concrétise?
Ça avance. L’idée est de tourner le film en France et en Suisse, en coproduction, avec aussi un studio ici. L’histoire est entièrement écrite. On a fini la mise en scène et là, on commence l’animation à Paris.
Cela occupe l’essentiel de votre temps?
Oui, c’est un boulot titanesque, j’ai envie de dire d’un autre temps, mais je m’amuse beaucoup. Le film devrait être terminé d’ici à une grosse année.