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Ernesto Bertarelli
«Le secret du succès, c’est accepter toutes les facettes de la vie»
On l’aime ou on le déteste, mais Ernesto Bertarelli ne laisse personne indifférent. Le président d’Alinghi se concentre sur la défense de la Coupe de l’America en février 2010. Un travail d’équipe, un défi technologique: les deux moteurs qui le font avancer, même sur un voilier.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 02.09.2009

Un mois après une parade de 1er Août mémorable sur le Léman, nous avons retrouvé Alinghi 5 et Ernesto Bertarelli à Gênes. L’endroit ne paie pas de mine. Nichée au cœur du plus grand port de commerce de la Méditerranée, la base du tenant du plus vieux trophée sportif du monde est un ensemble de tentes et de constructions modulaires. C’est dans ce cadre fonctionnel et temporaire que l’équipage suisse se prépare avant le départ, fin septembre, pour Ras al-Khaimah, dans les Emirats arabes unis, où débutera, le 8 février 2010, la 33e Coupe de l’America. Ce matin-là, le multicoque géant est rentré plus vite que prévu. A l’aide d’une grue, le mât de 50 mètres puis le bateau sont ramenés à terre avec mille précautions. «Rien de grave, explique un Bertarelli tout sourire, le biceps rebondi. Mais si nous voulons être prêts le jour J, le temps est notre ressource la plus précieuse.» Il nous a accordé une heure.

Quelles sont vos premières impressions après quinze jours d’entraînement?

Elles sont excellentes. Nous avons réussi à reproduire, en beaucoup plus grand, les bateaux très pointus pour la régate que nous connaissons sur le lac. Jusqu’ici, en multicoques, il y avait le modèle de plage, le petit Hobie Cat, et les multicoques géants pour traverser les océans. Entre deux, il n’y avait rien, excepté sur le Léman où, depuis vingt ans, on s’amuse à faire de la régate avec des bateaux toujours plus puissants, toujours plus légers, mais de dimensions intermédiaires.

Le choix de disputer la 33e Coupe de l’America en multicoque semble logique, alors qu’il résulte d’un parcours long et chaotique…

Au sortir de notre victoire dans la 32e Coupe en 2007, nous pensions poursuivre dans la même voie, unanimement saluée. Nous avons alors reçu ce défi en multicoque. Nous nous sommes battus jusqu’au bout pour défendre notre vision, car nous avions pris des engagements, mais nous avons dû accepter les décisions de justice américaines et, il y a dix mois de ça, l’idée d’affronter Oracle à bord d’un multicoque. A partir de là, il n’y avait pas de raison de ne pas utiliser nos compétences. Nous avons ressorti du chantier le bateau qui avait été le mien lorsque j’ai gagné le Bol d’or quatre fois de suite. Ce bateau était tellement en avance sur son temps que j’avais accepté de le retirer, sans autre contrepartie que la garantie de pérenniser les grands multi-coques sur le lac. C’est là qu’a été créée la classe D35. Le succès a été énorme: de six à l’origine, il y a aujourd’hui douze bateaux et, à bord, absolument tous les spécialistes de la discipline.

Cette 33e Coupe de l’America sera-t-elle une simple parenthèse ou un grand virage dans l’histoire de la compétition?

Toutes les éditions sont différentes, celle-là sera certainement exceptionnelle. Elle se détache certes de la tradition, mais d’une tradition récente. Le document qui régit la Coupe parle d’une course de technologie nautique entre deux bateaux. C’est vraiment à celui qui sera capable d’amener sur l’eau l’engin le plus rapide. Ces dernières années, nous en étions souvent réduits à expliquer pourquoi les bateaux de l’America ne sont pas plus rapides qu’un D35. On n’en aura plus besoin! Les deux bateaux en lice seront les deux plus rapides jamais construits pour naviguer autour de deux bouées.

Cela ira si vite que l’affaire pourrait être pliée en une semaine. N’est-ce pas frustrant?

Lorsque le premier homme a marché sur la Lune, cela n’a duré que vingt minutes et on en parle encore quarante ans après. Je suis convaincu que, le temps de deux ou trois régates, la planète s’arrêtera quelques heures de tourner pour voir ces deux monstres de technologie.

La voile est-elle votre activité principale?

En ce moment et jusqu’en février, oui, mais je m’intéresse encore beaucoup à ma profession, qui est ’industrie de la santé. Le développement de molécules, de technologies, de produits ou d’instruments qui peuvent faire avancer les sciences de la vie: ça, c’est mon métier, et je le pratique désormais comme investisseur et partenaire au travers d’un fonds. J’ai aussi une activité financière de gestion d’actifs. La famille a accumulé avec les années un patrimoine qu’il faut gérer. Comme j’aime faire les choses moi-même et créer des équipes, j’ai monté une structure qui aujourd’hui offre ses services à des institutionnels de la branche. Ma dernière activité, c’est la Fondation Bertarelli. Entre autres initiatives philanthropiques, nous soutenons, avec Daniel Borel et d’autres, un projet de développement d’un centre de neuroprothèses par l’EPFL, à Lausanne. Là, je ne cherche pas de rentabilité, puisque c’est à fonds perdu, mais l’essor de la science en Suisse.

Qu’est-ce qui vous motive?

Ce qui me plaît plus que tout, ce sont les défis technologiques. Parce que ce n’est pas quelque chose que l’on fait seul dans un labo comme le Professeur Tournesol, mais le fruit d’un vrai processus de communication et d’échange. Il faut savoir faire la synthèse de beaucoup de connaissances pour trouver l’idée qui fera progresser.

D’où vient cette passion peu commune?

Je n’ai pas forcément tout de suite compris pourquoi mon père était si impliqué dans la société familiale. Et puis, lorsqu’il m’a donné la possibilité de travailler avec lui, j’ai compris que l’industrie pharmaceutique était un monde très varié, complexe, dynamique, et dans lequel l’espace créatif était incroyablement vaste. J’ai compris aussi que l’on créait pour le bien des gens, à partir d’une source intarissable de connaissances: l’être humain.

L’industrie pharmaceutique a pourtant une mauvaise image, celle d’une industrie de profit, avec des «profiteurs». Comment vivez-vous les attaques portées par une branche extrémiste de la cause animale contre Daniel Vasella?

Ce qui s’est passé dernièrement autour de la vie privée de M. Vasella est absolument scandaleux. C’est un acte criminel. Nous-mêmes, nous avions été sujets à des menaces et à des activités criminelles de ce type. On peut ne pas être d’accord, mais on ne peut pas admettre ces pratiques terroristes. C’est de plus une énorme erreur que de croire que la recherche médicale peut avancer sans expérimentations, qui sont aujourd’hui extrêmement contrôlées. Si vous mangez une entrecôte, c’est parce qu’un animal a été sacrifié. Aujourd’hui, pour que votre fils, ou votre mère, ou votre voisin, soit soigné du cancer, il faut qu’un animal soit sacrifié. Où est la différence? Je suis assez étonné de voir à quel point le public comprend mal la nécessité de ces expérimentations et ne s’offusque pas assez de ces attentats. Mais on utilise sa sensibilité pour le manipuler.

Et Marcel Ospel, l’ancien patron de l’UBS: est-il lui aussi victime d’une sorte de chasse aux riches?

Je ne parlerai pas de M. Ospel, qui était un collègue au conseil d’administration de l’UBS. Je crois qu’il y a dans l’homme du rationnel et de l’irrationnel et que l’on balance continuellement de l’un à l’autre. Il y a de très bonnes raisons pour s’en prendre à une personne, et d’autres, très mauvaises, pour s’en prendre à la même personne. La réalité, c’est que l’homme a besoin de s’en prendre à quelqu’un, parce qu’il doit justifier le pourquoi. Nous avons en nous un besoin d’explication. A chaque fois que nous faisons face à une situation inattendue et déplaisante, nous assouvissons ce besoin d’explication en portant sur le bûcher une Jeanne d’Arc ou aujourd’hui certains dirigeants d’entreprise. Il faut faire très attention à ne pas trop simplifier. Souvent, les situations sont plus complexes qu’elles n’y paraissent.

Les gens qui vous connaissent vous trouvent plus ouvert. Vous avez changé?

Non.

Vous ne donniez pas d’interviews, vous en accordez désormais volontiers…

La vie est un long parcours. Il y a des moments où les gens veulent vous voir d’un certain côté, et puis par moments d’un autre côté. Pendant deux ans et demi, je n’ai pas eu de bateau à montrer, pas d’occasions de parler de choses qui valent la peine. Je n’allais pas donner des interviews à tout va sur le fait que les Américains me traînaient en justice. Ça n’intéresse personne.

Vous décrivez un monde assez irrationnel autour de vous. Vous arrivez à garder le cap?

C’est le but. Je réfléchissais l’autre jour à quel conseil je pourrais donner à mon fils. Et je crois que c’est ça: accepter de voir toutes les facettes de la vie, être ouvert à toutes les diversités et, à l’intérieur de ce jardin infini qu’il nous est donné de parcourir, trouver son chemin. Le secret du succès, c’est ça. Et, pour trouver son chemin, il faut accepter que la société soit faite de gens qui sont parfois d’accord, parfois pas d’accord. C’est ce qui rend la vie intéressante.



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Tags: Ernesto Bertarelli, Alinghi, Coupe de l'America, Gênes, Ras al-Khaimah, Emirats arabes unis Aller en haut de page Haut de page

 

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