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Herbie Hancock
Le seigneur des pianos
Il revient au festival de Montreux le 5 juillet pour un concert événement à quatre mains en compagnie du jeune pianiste prodige chinois Lang Lang. En bientôt un demi-siècle d'éternelle jeunesse, Herbie aura tout traversé, du blues au jazz, du funk à Gershwin. Rencontre à New York.

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 23.06.2009
Devant l'ascenseur, quittant la suite de l'hôtel Regency où il nous a donné rendez-vous, il se retourne. Il veut ajouter quelque chose: «J'ai compris beaucoup de la vie en réalisant que je n'étais pas un musicien.» On reste interdit. «Parce que j'ai compris que la musique, c'était ce que je faisais, pas ce que j'étais. Je suis mille autres choses: un père de famille, un ami, un citoyen, etc. Et il s'agit seulement de tenter de s'améliorer en tant qu'être humain.» Il vous serre la main avec chaleur, il sourit tout le temps, toujours, l'ascenseur est là maintenant. Herbie Hancock s'y engouffre.
«Lang Lang est une personnalité globale, dans une époque de mixité, un peu comme le président Obama. Il y aura de plus en plus de gens comme eux»

Un peu plus d'une heure plus tôt, il est arrivé au vingt et unième étage avec son air de vieil enfant. C'est la seule manière de le dire: car son immensité Double H, Mister Hands, Seigneur de tous les pianos du monde, affiche 69 ans, ce qui commence à être respectable. Mais il en paraît quinze de moins au bas mot, bouge comme une dansante mélodie, et le photographe est le premier sidéré devant cette éternelle jeunesse: «Mon père a votre âge, il l'air d'être votre père!» lui dit-il. Herbie rit, tout le temps, toujours. Manière de politesse, manière de vivre, manière d'envie.

Culture blues et classique

Il vous parle de l'irruption de l'art dans sa vie. Wayman et Winnie, ses parents, avaient des goûts larges. «Mais, pour eux, la culture, ça voulait dire la musique classique.» Le reste, l'environnement jazz, rhythm and blues, blues, traînait dans les fumées de l'air du Chicago des années quarante. Herbie se rappelle d'un samedi de ses 8 ans. Il y avait cartoons au cinéma du coin. «Avant les dessins animés, des musiciens jouaient en première partie.» Et cet après-midi-là, le groupe inconnu, c'était le blues de Muddy «Mannish Boy» Waters.

Tout cela l'a nourri, mais les leçons de piano restaient classiques, et le gamin assidu. A 11 ans, il gagne un prix: jouer en concert devant l'Orchestre symphonique de Chicago. Il n'en devient pas enfant prodige pour autant, continue ses études qui le passionnent: diplôme en ingénierie électrique. «Je suis un scientifique. Quand j'étais gosse, je voulais toujours savoir comment ça marchait. Je prenais un tournevis, j'ouvrais les montres, ou le train électrique. Il m'en est resté en musique le plaisir de démonter les genres, de mettre différents styles ensemble, voir comment fabriquer avec ça un son nouveau.» Il sourit, encore.

L'appartement de Miles Davis

Quand il a eu la vingtaine, il est parti pour New York et le plus grand jazz de tous les temps: Miles Davis remarque le talent du joyeux binoclard, l'engage dans un quintet qui appartient à l'histoire. «Vers le milieu des sixties, je prenais le jazz très au sérieux, je n'écoutais que ça.» Et dans l'appartement de Miles, parterre, partout, des pochettes de disques: «Des trucs de James Brown, du flamenco genre Manitas de Plata, Hendrix, les Stones ou le classique d'Arturo Benedetti.» Il en reste troublé. «Miles était un type incroyablement cool. Et il était pareillement ouvert d'esprit sur ses goûts. Je me suis dit que ça devait donc être cool d'être ouvert d'esprit.»

«Quand j'étais gosse, je prenais un tournevis, j'ouvrais les montres, ou le train électrique. Il m'en est resté, en musique, le goût de démonter les genres»

Avec son pantalon noir, il arbore une de ces élégantes chemises chic et vaguement tape-à-1'œil qui font son look depuis longtemps. Par les baies vitrées, New York l'électrique rêve sous un ciel encore plus bleu qu'une rhapsodie. Il y a un piano demi-queue dans la pièce, il l'essaie un peu, inévitable, une magie instantanée s'installe, quelques arpèges en apesanteur.

Comment a-t-il rencontré Lang Lang, 23 ans, nouveau gros buzz mondial du piano classique, considéré désormais par Time Magazine comme l'une des 100 personnalités les plus influentes de la planète? «Par hasard, il y a deux ans, chez moi, en Californie. Je vais rarement écouter des concerts, par manque de temps, mais le Philharmonique de Los Angeles jouait Le sacre du printemps, et c'est ma pièce préférée. Ce jeune Chinois était au même programme. J'avais déjà lu des articles sur lui, parfois controversés: son côté très théâtral, quand il joue, agace certains critiques.»

«Lang Lang est un type fun»

Ce soir-là dans L. A., il trouve Lang Lang fantastique. «Je suis allé en coulisses le saluer. Il était drôle, sympa, fun: il se dégageait de lui un merveilleux plaisir de jouer.» Les deuxhommes sympathisent, se retrouvent en février 2008 sur la scène des Grammy Awards (les oscars du disque) pour jouer à quatre mains un extrait de Gershwin. Herbie complète aussi ce soir-là une infinie collection de récompenses. Son The River est le premier album de jazz récompensé au titre du disque de l'année depuis 1964 et les amours du saxophone de Stan Getz avec la fille d'Ipanema.

«L'idée de faire une tournée mondiale avec Lang Lang est venue ensuite, au fil de quelques conversations téléphoniques. Ilyaurades parties ensemble, avec l'Orchestre national de Lyon, des pièces solo de lui et moi, un peu d'improvisation aussi.» Qu'est-ce qui les rapproche? L'Asie via le bouddhisme, dont Herbie est un adepte depuis trente-sept ans? «Je ne crois pas; je ne sais pas s'il pratique quoi que ce soit comme spiritualité. Je considère plutôt Lang Lang comme une personnalité globale, dans une époque de mixité entre l'internet, la communication et la culture. C'est un peu comme le président Obama, et dans le futur il y aura forcément de plus en plus de gens comme eux.»

«A Montreux, je suis chez moi»

Il dit les mots pour raconter sa musique: liens, ponts, traverses, tout ce qui sert à relier. Dès lors, il est sans doute l'un des jazzmen qui a vendu le plus de disques au monde, y laissant quelques tubes: la chaleur calypso de Cantaloop Island, le funkde Chameleon, la déflagration disco-hip-hop de Rock it. «Je ne sais pas si Lang Lang les connaît. Ça n'a guère d'importance. On n'a pas eu le temps d'en parler.»

Et Montreux, où il revient pour la vingt-deuxième ou vingt-troisième fois en trente ans, record du genre? «J'y suis chez moi. Nobs est un ami, un contributeur essentiel au développement de cette musique. Je me souviens du concert de 1979 avec ChickCorea. Nous n'arrivions plus à cesser de jouer, le public voulait sans cesse des rappels, il y avait une énergie incroyable. C'est ça, Montreux: je m'y sens le bienvenu.» Il l'est.

Herbie Hancock et Lang Lang, auditorium Stravinski, Montreux Jazz Festival. Dimanche 5 juillet à 20 h. Programme complet et billets: www.montreuxiazz.com



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Tags: Herbie Hancock, festival de Montreux 2009, pianiste chinois Lang Lang, blues, jazz, funk, Gershwin Aller en haut de page Haut de page

 

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