Recherchez
  • Home
  • > «Le Suisse n’est pas raciste, mais il a peur»
« Article précédent Article actualité n°209/567 Article suivant »
«Le Suisse n’est pas raciste, mais il a peur»
Défiant tous les pronostics, 57,5% des Suisses ont accepté l’initiative contre la construction de minarets lors des votations du 29 novembre. Sous le choc, l’imam de la mosquée de Genève, Youssef Ibram, se veut éclairé et apaisant. Et reconnaît que les musulmans de Suisse ont leur part de responsabilité.

Par Quan Ly - Mis en ligne le 01.12.2009

Quelle a été votre première réaction?

Ça a été une énorme déception, un coup de massue sur la tête. Car les instituts de sondage, les autorités et les experts avaient prédit l’échec de l’initiative. Et tout à coup on se réveille avec les premières tendances qui annoncent le contraire. Peut-être que, devant les sondeurs, certains Suisses ont exprimé leur volonté de s’opposer à l’initiative, mais qu’en fait ils pensaient le contraire. On souhaite que demain sera un autre jour. Ma deuxième réaction est le respect des institutions, du souverain, du vote.

Avec les déprédations dont votre mosquée a fait l’objet ces dernières semaines, vous n’avez pas senti le vent tourner?

Nous avons attribué ces actions au climat insidieux que cette initiative a installé. Je pense qu’il s’agissait d’actions individuelles, irréfléchies et lâches. En trente ans d’existence, c’est la première fois que la mosquée a été exposée au vandalisme. Cela a été pour nous une blessure.

Comment expliquez-vous ce vote?

Plusieurs raisons peuvent expliquer qu’une partie du peuple suisse a voté pour cette initiative: soit elle a été induite en erreur à travers les clichés et les préjugés – les musulmans sont venus pour nous conquérir, nous convertir, et nous faire peur –, soit parce que nous n’avons pas fait le nécessaire pour montrer le vrai visage de l’islam et des musulmans, soit parce que nous étions depuis des années «ghettoïsés» dans nos mosquées et nous n’avons pas suffisamment tendu la main à l’autre.

La communauté musulmane n’a pas assez communiqué?

Au vu du vote genevois, les musulmans de Genève ont fait ce qu’il fallait (ndlr: 59,7% contre l’initiative). Mais si on élargit à la Suisse, je pense que nous, musulmans, sommes en partie responsables de ce résultat.

Avec seulement quatre minarets en Suisse, comment expliquezvous qu’il y ait pu avoir une initiative à ce sujet?

C’est vrai qu’elle a été lancée par rapport à ce qui n’existe pas. Il n’y a eu pour l’instant aucun projet de construction de mosquée, aucun projet de minaret (ndlr: en fait, une demande de mise à l’enquête, toujours pendante, a été déposée à Langenthal (BE). Cette votation s’est opposée à du virtuel. Je crois que cette initiative n’a été qu’un moyen pour aborder la problématique de la présence des musulmans en Suisse. Nous reconnaissons que le fait religieux musulman mérite un débat. Mais pas à travers les minarets. La question islamique a été abandonnée aux initiants, qui ont profité de cette problématique pour propager plus de mensonges, plus de préjugés.

Qu’exprime ce vote, selon vous?

Cette initiative a exprimé non pas du racisme – le Suisse n’est pas raciste et la Suisse n’est pas un pays raciste –, mais de la crainte. Pas de l’islam, mais de l’extrémisme, du terrorisme qu’il peut y avoir dans certains pays loin de la Suisse. Et je crois que le peuple souverain n’a pas fait la part des choses entre les musulmans d’ici et ceux qui donnent une mauvaise image de l’islam à l’extérieur de la Suisse. C’est d’ailleurs sur ces exemples néfastes que se portaient les propos des initiants.

L’objectif de l’UDC et de l’UDF à travers leur initiative était pourtant de stopper les tentatives de milieux islamistes d’imposer en Suisse un système légal fondé sur la charia.

Y a-t-il un responsable musulman qui a revendiqué la pratique de la charia en Suisse? Ou une association qui a demandé que soit appliquée la loi islamique en Suisse? Jamais! Nous ne sollicitons aucunement l’islam communautaire, étatique et juridique. Nous avons toujours déclaré que nous sommes une partie de la société et qu’être musulman ne s’oppose pas à être citoyen comme n’importe quel autre citoyen suisse. Nous respectons les institutions, la Constitution, les lois en vigueur. Nous ne souhaitons pas de traitement de faveur ni de droit d’exception. Nous aimons notre religion, ainsi que notre citoyenneté; et il n’y a pas d’opposition entre les deux. Nous voulons juste vivre notre religion, tout comme le juif et le chrétien de ce pays.

Comment expliquer alors cet ostracisme à l’égard de la communauté musulmane?

S’il y a des exemples, ici ou ailleurs, de musulmans qui ont donné une mauvaise image de l’islam, il ne faut pas la généraliser à l’égard de toute la communauté. Je crois que la seule leçon à tirer de cette votation est que le Suisse a peur et qu’il a exprimé cette peur à travers ce vote négatif. Je pense par ailleurs que les autorités de ce pays n’ont pas fait le nécessaire. Dès le dépôt de cette initiative, les experts juridiques ont dit qu’elle était anticonstitutionnelle, car contraire à la liberté religieuse, garantie par la Constitution. Or, les autorités l’ont acceptée au nom d’un autre principe qui est la liberté d’expression. Mais j’estime qu’elles devaient dès le départ trancher, et assumer le choix d’interdire cette initiative.

Des cantons ont tout de même interdit les affiches antiminarets.

Le fait de les avoir interdites a plutôt victimisé les initiateurs, qui ont déclaré que cela revenait à interdire la liberté d’expression. Cette interdiction des affiches était-elle un cadeau pour la communauté musulmane? Au vu des résultats de dimanche, la réponse est non.

Pensez-vous que le dossier libyen ait pu influencer le vote?

Je n’ai aucun moyen d’affirmer ou d’infirmer qu’il y ait eu une corrélation entre ce dossier et le vote. Il faudrait le demander aux Suisses qui ont voté…

La présence des otages suisses en Libye est perçue comme une humiliation pour les Suisses.

Ce que vivent les deux otages est quelque chose d’inhumain, que nous avons condamné. Mais je vous le demande: pourquoi faire payer aux musulmans d’ici les conséquences de ce qui se passe à l’extérieur? Que ce soit les otages en Libye, ou le terrorisme et l’extrémisme dans d’autres pays. Or, c’est sur ces événements de l’étranger, et non locaux, que l’UDC a construit ses arguments.

Quelle va être la réaction des pays musulmans vis-à-vis de la Suisse?

Il faut saluer le travail du Conseil fédéral d’avoir envoyé des émissaires auprès des pays musulmans et des instances religieuses pour leur expliquer la conception de la démocratie directe en Suisse. De notre côté, nous avons fait comprendre que cette votation était une question locale, et non internationale, qui interpelle et les musulmans et les citoyens de Suisse. Grâce à Dieu, tout ce travail a porté ses fruits auprès des pays musulmans. Maintenant, Dieu seul sait comment vont évoluer les choses. Quoi qu’il en soit, c’est le devoir des responsables musulmans de dire qu’il faut respecter les résultats du vote. Il ne faut pas taxer tous les Suisses comme étant contre les musulmans, les mosquées ou les minarets. A travers nos contacts, nous devons envoyer un message de calme, de coexistence, de paix.

La communauté musulmane locale se sent-elle menacée?

Nous vivons dans un pays de sécurité, de multilinguisme et multiconfessionnel. Je pense qu’il n’y a aucun risque pour la communauté; nos vies ne sont pas en danger ici. Même après ce vote, la Suisse sera toujours digne et sera toujours un pays de tolérance et de coexistence. C’est un petit pays en superficie, mais un grand pays dans l’âme. Ne tombons pas dans le piège de l’émotion pour avoir un comportement négatif. Demain et après-demain, on va continuer à vivre notre religion et respecter notre citoyenneté.

Les journalistes étrangers défilent dans votre bureau pour savoir ce qui se passe en Suisse. Quel discours leur tenez-vous?

Je leur exprime mon étonnement et ma peine, qui se conjuguent pour leur dire que la Suisse ne mérite pas cette image catastrophique qui risque de lui coller à la peau: une Suisse qui a peur de ses musulmans, qui se cloisonne et qui se renferme sur elle. Or, c’est tout à fait le contraire. Beaucoup de musulmans ont découvert l’islam modéré, l’islam du juste milieu en Suisse.

Qu’allez-vous prêcher à vos fidèles?

Je vais leur prêcher l’espoir et prôner le calme. Parce qu’on les a induits en erreur. Tout le monde disait que l’initiative allait être rejetée. Et tout d’un coup ils se sentent comme damnés, exclus et ont l’impression que leur citoyenneté, leur appartenance à ce pays sont remises en question. Il nous incombe la responsabilité de changer les clichés qu’une partie de la population suisse a à l’égard de notre religion, de sortir de l’opacité, de ne plus rester à la marge de la société et de prendre part à la vie politique, sociale et culturelle suisse. Aux autorités helvétiques de nous aider dans cette démarche d’intégration.

Le message que vous souhaiteriez transmettre aux Suisses?

Le résultat de dimanche est une catastrophe pour les musulmans et pour les Suisses, mais c’est dans les moments de difficultés qu’il faut profiter pour avancer et non reculer. La Suisse est notre pays, notre passé, notre présent et notre futur.




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: votations, initiative, UDC, minarets, imam, Youssef Ibram, Suisse, musulmans Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

Christa et Giovanni

Christa Rigozzi va se marier

Miss Suisse en 2006, la jolie blonde a quitté Fribourg pour emménager au Tessin et commencer une nouvelle vie aux côtés de Giovanni, l'homme de sa vie. »


Pour 50 000 francs

Cointrin, meurtre sur commande pour 50 000 francs

En 2008, Pierre S. est tombé sous les balles d’un tueur mandaté par sa femme et sa belle-mère. Elles ont avoué. Le tireur présumé clame son innocence. Son avocat vient de... »


Salon du livre

Les people qui écrivent

Raconter sa vie ou écrire un roman est à la mode chez les people. Beaucoup s’y sont essayés. Notre sélection. »

Page générée en 421 ms.