Alors que l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) s’apprête à lancer la campagne de vaccination contre la grippe A (H1N1), la polémique enfle entre les partisans d’une politique qu’ils estiment responsable et ceux qui n’hésitent pas à la qualifier d’imposture. Décryptage en cinq points d’un imbroglio politico-économico-sanitaire.
Par
Christian Rappaz - Mis en ligne le 27.10.2009
Un vaccin pour éviter de gripper l’économie
C’est une récente étude de la banque Bordier et Cie qui l’affirme. Une pandémie de grippe A laissant 25% de la population active sur le flanc durant vingt-cinq jours, coûterait près de 6 milliards de francs à l’économie suisse. Soit 1,08% du produit intérieur brut (PIB), contre 0,23% pour la grippe saisonnière. Un recul de l’activité quasi insupportable par les temps de crise qui courent et qui, aux yeux de certains, suffirait à expliquer l’acharnement de notre gouvernement (et de tous ceux des pays industrialisés) à combattre l’épidémie. Ce n’est toutefois pas l’avis de l’économiste bernois Beat Kappeler, qui livre une observation bien plus terre à terre. «Le monde politique et l’administration ont pris la mauvaise habitude de courir après le risque zéro. Le dossier de la grippe A a donc été traité avec la même hystérie que celui des chiens méchants ou de la crise économique. C’est un signe évident de vulnérabilité, mais également une manière habile de créer une situation win-win. Que l’épidémie se propage ou pas, les politiques auront beau jeu de dire: «Vous voyez, on avait tout prévu. Leur surenchère se révèle payante dans les deux cas.»
Elaboré dans l’urgence, le vaccin ne serait pas fiable
C’est la thèse soutenue par près de la moitié du monde médical occidental. Une ineptie selon Claire-Anne Siegrist, pédiatre mais surtout présidente de la Commission fédérale pour les vaccinations et conseillère du gouvernement britannique en la matière. «Les gens sont mal informés. Les vaccins pandémiques ont suivi exactement les mêmes procédures de contrôle de qualité que ceux contre la grippe saisonnière, développés en quatre à six mois. Pour ces derniers, la vaccination commence toujours avant que les essais cliniques soient complétés. Ils sont testés chez moins de 100 personnes, alors que ceux contre la grippe A incluent déjà bien plus de volontaires. Enfin, quels que soient les vaccins, ils ne sont enregistrés par les autorités (Swissmedic en Suisse) que lorsque celles-ci sont convaincues de leur qualité, de leur efficacité et de leur sécurité.» Spécialiste en infectiologie, le médecin neuchâtelois Philippe Erard fustige plus fermement encore les détracteurs du vaccin: «Je ne comprends pas leur posture. L’âge moyen des personnes décédées de la grippe A est de 18 ans. C’est malheureusement lorsque des jeunes gens de cet âge, en parfaite santé, commenceront à mourir, que les Suisses prendront réellement la mesure du risque qu’ils courent.» «L’OFSP estime que la grippe A fera entre 10 et 100 morts dans notre pays. Des enfants, des adolescents, des femmes enceintes, de jeunes adultes fragilisés par un problème de santé», confirme Claire-Anne Siegrist.
Le vaccin et ses adjuvants provoqueraient des effets secondaires importants
Des doutes, encore. Emis par une large frange de la population en écho aux inquiétudes d’une partie de la communauté médicale. En raison, également, de la décision du Département de la santé américain d’accorder l’immunité juridique aux fabricants des vaccins en cas de poursuites judiciaires. (En 1976, aux Etats-Unis, la campagne nationale de vaccination contre la grippe porcine - déjà - avait engendré des milliers de demandes de dommages et intérêts.) Mais ces présumés effets secondaires, Claire-Anne Siegrist les réfute catégoriquement. «Les études cliniques démontrent qu’ils se limitent à une réaction inflammatoire (douleur, gonflement) au site d’injection. Les personnes réagissant le plus fortement ont des maux de tête, des courbatures, de la fatigue, éventuellement un peu de fièvre durant un à deux jours. Des effets secondaires bénins par rapport au risque que courent les personnes vulnérables. Quant à l’immunité juridique, elle ne me choque pas. C’est le seul moyen pour disposer rapidement du vaccin. Aux Etats-Unis, les autorités sanitaires ont choisi de prendre à leur charge la responsabilité médico-légale et les compensations qui pourraient être réclamées. Ce n’est pas le cas en Europe.»
La grippe A serait surtout une juteuse affaire commerciale
Près de 2 milliards de doses de vaccins fabriquées à moyen terme, les chiffres d’affaires et les profits des grands laboratoires s’envolent (en Suisse, Novartis (vaccin) et Roche (Tamiflu), qui ont vu leurs bénéfices exploser au cours des neuf premiers mois de l’année. Pour beaucoup, les pharmas seront les seuls grands gagnants de l’hystérie collective qui s’est emparée de la planète depuis le mois d’avril. Aux yeux d’une partie de la population, c’est là la preuve que la grippe A est avant tout une vaste affaire commerciale. «Faux, rétorque encore Claire-Anne Siegrist. Les laboratoires se sont lancés dans la production du vaccin sur la demande des gouvernements, dont aucun n’a pris le risque de n’avoir rien à offrir à sa population. Au moment de passer commande, en mai, nul ne pouvait prédire la dangerosité du virus, le risque de mutation et le risque de résistance aux antiviraux. Les vaccins commandés pour la Suisse coûtent 6 fr. 40 la dose. Vous trouvez que c’est trop, quand le moindre flacon de désinfectant ou la boîte de masques coûte environ le même prix?»
L’OMS et les gouvernements auraient mal géré la crise
Beaucoup en sont convaincus. S’appuyant sur l’alarmisme de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les gouvernements ont largement surévalué les risques de pandémie et ses conséquences (4735 morts de la grippe A à ce jour contre 250 000 à 500 000 chaque année pour la grippe saisonnière). «Peut-on pour autant leur reprocher de n’avoir pas eu en mai les informations que l’on possède aujourd’hui?» interroge le professeur Bernard Hirschen, spécialiste en infectiologie aux Hôpitaux universitaires genevois (HUG), en rappelant la mort brutale d’un pédiatre mexicain et de sa fille, tous deux en parfaite santé, fin avril. «Cela étant, il est vrai qu’au fil du temps l’OMS et les gouvernements auraient dû procéder à une meilleure évaluation des risques. L’alarmisme est une pollution par la peur qui ternit le quotidien des gens et qui risque de banaliser les dangers futurs.» De son côté, Claire-Anne Siegrist pointe un doigt accusateur en direction des médias. «Je m’étonne chaque jour du traitement disproportionné qu’ils réservent à cette crise.»
En chiffres
4735
Le
nombre de décès dus à la grippe H1N1 dans le monde, dont 1000 aux
Etats-Unis, depuis la réapparition du virus, en avril dernier, au
Mexique (source: OMS).
250000 à 500 000
Le nombre de décès dus chaque année à la grippe saisonnière à travers le monde (source: OMS).
400 à 1000
Le nombre de décès dus chaque année à la grippe saisonnière en Suisse. Dont 95% de personnes âgées et/ou déjà malades.
1339
Au 18 octobre, le nombre de personnes atteintes de la grippe A en Suisse.
3
Le nombre de patients atteints de la grippe A en Suisse ayant nécessité des soins intensifs.
Vous vaccinerez-vous contre la grippe A?
Les peoples
Jean-Luc Bideau
Comédien, 69 ans
Non
«Contre
la grippe saisonnière oui, mais pas contre celle-là. C’est du flan.
Peut-être que le Tamiflu ne se vend plus suffisamment bien. En même
temps, ce serait bête de mourir d’une grippe. Ma fille est médecin.
Elle me conseillera.»
Ilham Vuilloud
Animatrice à la TSR, 35 ans
Ne sait pas
«Je
suis enceinte et c’est un dilemme affreux. J’en parlerai avec mon
gynécologue, puis nous déciderons avec Stan (Wawrinka). Je fuis les
lieux à risques, les hôpitaux, les aéroports, et je croise les doigts.»
Darius Rochebin
Journaliste, 43 ans
Non
«Je
ne me vaccine jamais contre la grippe saisonnière et, a priori, je ne
le ferai pas non plus pour la grippe A. Ma compagne est médecin. Elle
doit sans doute me ramener quelques microbes qui renforcent mes
défenses naturelles.»
Oskar Freysinger
Conseiller national, 49 ans
Non
«La
«porcine» est moins dangereuse que la grippe saisonnière et le vaccin
sera peut-être pire que le mal. On nous a roulés dans la farine pour
remplir les poches de Novartis. J’ai déposé une interpellation à Berne,
j’attends la réponse.»
Metin Arditi
Ecrivain, 64 ans
Ne sait pas
«Je
n’y ai pas encore pensé. J’en parlerai avec mon médecin et avec ma
fille, qui l’est aussi. Si les deux pensent que je dois le faire, je le
ferai. Mais si l’un dit oui et l’autre non, je serai très, très ennuyé.»
Sophie Lamon
Sportive professionnelle, 24 ans
Non
«Je
n’y ai pas encore songé sérieusement, mais je pense que je ne le ferai
pas. Cette grippe ne m’inquiète pas plus que ça et je ne suis pas
sujette aux complications. Je ne vois donc pas l’intérêt de me faire
vacciner.»
Joseph Gorgoni
(Marie-Thérèse Porchet), comédien, 43 ans
Oui et non
«Moi,
je ne le ferai pas, je suis trop jeune et toujours en parfaite santé.
En revanche, Marie-Thérèse n’y coupera pas. Et plutôt trois fois
qu’une. Une fois contre la grippe, une fois contre la pandémie et une
fois contre les cochons.»
Philippe Rochat
Cuisinier, 56 ans
Non
«Je
me vaccine chaque année contre la grippe saisonnière mais, en l’état,
je ne crois pas que le vaccin contre la grippe A se justifie. Ou alors,
à titre préventif afin d’éviter de propager le virus au personnel et
aux clients.»
Alizée Gaillard
Top-modèle, 24 ans
Non
«Cette
grippe a provoqué une paranoïa générale que je m’explique mal. Elle
n’est pas plus dangereuse que la grippe ordinaire, contre laquelle je
ne me vaccine jamais. On a fait peur aux gens pour de basses raisons
mercantiles sans doute.»
Jean-Charles Simon
Animateur, ex-pharmacien, 61 ans
Ne sait pas
«Plus
j’écoute les arguments des uns et des autres, moins je suis informé.
Tout cela me paraît très embrouillé, y compris de la part des
spécialistes. Et j’ai tendance à croire que l’élaboration de ce vaccin
a été bâclée. Je suis très partagé.»
Pierre Keller
Directeur de l’ECAL, 64 ans
Oui
«Même
si les microbes ont peur de moi, je le ferai. Je voyage beaucoup, j’ai
donc statistiquement plus de risques d’attraper le virus qu’en buvant
un verre de saintsaphorin. J’encourage également mes collaborateurs à
le faire.»
Les médecins
Dr Pierre-François Unger
Médecin et conseiller d’Etat, Genève
Oui
«Ceux
qui refusent ce vaccin ne pensent pas beaucoup aux autres. Cette grippe
se transmet six fois plus facilement qu’une grippe saisonnière. Il n’y
a pas de raison de paniquer, mais il faut la prendre au sérieux. Le
vaccin vaut mieux qu’attraper la grippe.»
Dr Christian Deslarzes
Urologue, Lausanne
Non
«Je
pense que toute cette affaire est une imposture. Cette grippe n’est pas
plus dangereuse que les autres, et son vaccin, élaboré dans l’urgence,
ne me donne pas toutes les garanties d’efficacité et de fiabilité. Je
n’en vois pas l’utilité.»
Dr Jean Gainon
Médecine générale, Porrentruy
Oui
«Je
ne tiens pas à être un maillon de la transmission du virus. Ce serait
d’ailleurs éthiquement peu défendable. Pour moi, l’efficacité du vaccin
ne fait aucun doute. Sa fiabilité, garantie par Swissmedic, non plus.
C’est une vraie protection.»
Dr Bernard Barras
Médecine générale et sportive, Sion
Non
«Le
débat a tourné à l’hystérie. On a tout de suite imaginé le pire et on
en a surtout fait une question économique et politique. De plus, ce
vaccin m’inspire moyennement confiance et je ne fais pas partie des
groupes à risques.»
Dr Anne-Lise Tesarik
Médecine générale, Fribourg
Oui
«Je
ferai pression sur mon pharmacien pour qu’il me le procure le plus vite
possible, je n’ai vraiment pas envie de la transmettre. On ne sait pas
comment cette grippe va évoluer, mais on sait qu’elle fera plus de
morts que la méningite.»
Dr Philippe Erard
Spécialiste en infectiologie, Neuchâtel
Oui
«C’est
clairement une épidémie, et la désinformation médiatique à propos de ce
vaccin est scandaleuse. Celui-ci est tout à fait efficace et sans
risque. J’espère juste que les gens en prendront conscience avant que
de jeunes adultes ne décèdent.»