Il est né à Ankara en 1945. Naturalisé Suisse en 1968, marié, deux filles et sept petits-enfants. A 7 ans, il rejoint l’Ecole nouvelle de Paudex (VD), où il passera son adolescence avant d’aborder des études de physique à l’EPFL. Il enseigne, s’exile aux Etats-Unis, puis revient comme entrepreneur. Son nom est alors associé à plusieurs projets immobiliers d’envergure à Lutry ou ailleurs, comme le grand centre commercial de Migros Etrembières, aux portes de Genève. Un promoteur respecté même par des gens de gauche. «Plus galant que les autres», estime Rémy Pagani, conseiller administratif genevois et ancien syndicaliste. Un «homme fascinant», dit de lui Jean Ziegler, peut-être pour ce mélange de rigueur helvétique et de charme levantin.
Selon le magazine Bilan, qui place régulièrement Metin Arditi dans le top 10 des grosses fortunes, la sienne s’échelonne entre 200 et 300 millions. «Quand on a beaucoup reçu il faut savoir redonner», clame-t-il souvent pour expliquer son activité de mécène. Il préside la Fondation de l’Orchestre de la Suisse romande, le Conseil culturel de l’EPFL ainsi que sa propre fondation, qui récompense artistes et gradués de l’Université de Genève et de l’EPFL. Il va d’ailleurs y enseigner l’écriture cette année, en qualité de professeur invité.
En 2004, il a un peu déboulé comme un ovni dans le paysage littéraire avec Victoria Hall, une étude de mœurs piquante sur la bonne société genevoise. Depuis cinq ans, romans et prix s’enchaînent pour cet écrivain admirateur de Machiavel et de Nietzsche. Son dernier ouvrage, Loin des bras, publié chez Actes Sud, figure dans les meilleures ventes des librairies romandes en cette rentrée littéraire.
L’auteur s’est inspiré de son enfance dans un internat vaudois pour retracer avec talent les vies imbriquées des professeurs et des élèves. Un univers attachant, où l’on peut lire aussi en filigrane la trajectoire du petit Metin qui trompait sa solitude grâce aux filles et aux livres.
Il nous reçoit en tenue décontractée dans son hôtel particulier au cœur de Champel, à Genève.
Vous étiez physicien, puis entrepreneur. Aujourd’hui l’écrivain occupe-t-il toute la place?
L’artiste est à mes yeux la personne la plus importante dans la société. C’est lui qui fait bouger le monde, qui aide les gens à vivre ensemble, à s’accepter. L’art offre ce travail de nettoyage et de clarification nécessaire. Ce n’est pas le statut d’écrivain qui m’intéresse, mais le chemin pour y parvenir. La vie m’a gâté; le statut, je m’en fiche. Dans statut, il y a statique, qui n’a pas de vie, qui est mort.
Loin des bras connaît un beau succès de librairie. Savez-vous que vous êtes en troisième position des ventes chez Payot, juste derrière Frédéric Beigbeder?
Permettez-moi une petite coquetterie: je suis toujours troisième, mais j’ai passé devant Beigbeder. Il va reprendre du terrain, j’en suis certain… il est trop fort! Plus sérieusement, l’apprentissage d’écrire occupe toute ma vie, je me lève et je m’endors avec mes personnages. Tout à l’heure, je prends le train et j’emporte avec moi les notes de mon prochain roman. Vu mes nombreuses activités, je dois pouvoir retrouver mes personnages à tout moment, être on line, ne pas les lâcher.
Comment écrivez-vous?
Comme un artisan. Avec discipline et obstination. La page noire m’angoisse d’ailleurs plus que la blanche, parce que je lis ce que j’ai écrit et je ne me trouve pas bon. Loin des bras, j’ai mis deux ans à l’écrire, c’était très douloureux, il en existe au moins quarante versions. J’étais désespéré, persuadé que je n’y arriverais jamais. Je devais déplacer l’Everest avec une petite cuillère tant il y avait de choses à régler.
Prenez par exemple la leçon de danse à l’école avec Vera, la professeure d’italien. J’étais tendu physiquement avant de l’écrire. Je ne contrôle pas les destins de mes personnages, mais je me dois d’être honnête vis-à-vis d’eux. C’est difficile, on n’imagine pas. L’écriture est un monde différent de celui des affaires. On doit tout le temps être dans le vrai. Enlever tous les jours son masque.
Il y a cette phrase terrible de Gülgül, ce prof turc truculent qui dit en parlant des élèves: «Ils ont été mis de côté par leurs parents, c’est la plus grande trahison.» Franchement, vous ne donnez pas envie de mettre son gosse dans ces prestigieuses écoles privées…
C’est la phrase qui a aussi le plus frappé une de mes filles. Mais ça a changé. Aujourd’hui, on peut envoyer un mail, un SMS. De mon temps, on pouvait ne pas parler à ses parents pendant des mois.
Un SMS ne remplace pas les bras de sa mère, votre titre le démontre bien. Avez-vous pardonné à vos parents d’avoir été «mis de côté»?
Mes parents avaient vécu la guerre, la faim. J’étais dans une école où l’on nous enseignait les langues, le tennis, la voile, le ski, le cha-cha-cha, les bonnes manières. Quand nos parents disaient «c’est pour votre bien», ce n’était pas tout à fait faux.
En Turquie, en 1952, le système scolaire n’était pas comparable à celui de la Suisse. On nous disait que nous étions des enfants gâtés. J’ai toujours eu le sentiment que mes parents m’aimaient profondément. Et ça n’a pas trop mal marché, j’ai fait des études, j’ai eu du succès en affaires, fondé une famille…
Talent mis à part, est-ce un avantage ou un inconvénient d’être riche et puissant pour publier?
Tout ce qui touche à l’argent est mal vu dans ce domaine. Mais j’ai mis dans l’écriture autant de violence que j’en mettais dans les affaires. Rigueur, honnêteté et une détermination absolue. Cette détermination, elle vient de mes années d’internat à Paudex. Les arts m’ont sauvé de la solitude. Tout ce que je ne vivais pas d’émotion familiale, je le vivais tant bien que mal avec les filles et la culture. Ça m’a rempli.
«Tu deviendras» est la devise de l’institut Alderson, à Lutry, dans votre livre. Metin Arditi est-il devenu l’homme qu’il rêvait de devenir?
J’espère que non, il y a encore tant de choses en devenir. La seule chose qui m’intéresse, c’est l’étonnement. Si vous l’enlevez, le reste est fade. C’est aussi en cela que je suis nietzschéen. Il faut se remettre en cause sans cesse, se surpasser, ne pas s’arrêter, goûter aussi aux bulles de plaisir qu’offre la vie, au rire, à la spontanéité. Les honneurs, les médailles, je n’en ai rien à faire, elles ne font qu’alourdir.
Pourtant, vous semblez très soucieux de la place que vous accordent les journaux?
(Rire.) Je suis humain, j’assume mes faiblesses. Il ne manquerait plus que je sois au-dessus de ça, je serais vraiment insupportable!
Vous êtes multimillionnaire et mécène. Une race en voie d’extinction à l’heure de la crise financière?
Je crois en l’homme. Ma femme me dit que je suis un grand naïf. Et je lui réponds que je le sais et que j’en suis très content. Le jour où je ne serai plus jamais déçu par quelqu’un, c’est que j’aurai atteint un tel niveau de cynisme que je serai triste. Etre déçu, c’est la vraie mesure de l’optimisme!
Votre naïveté n’est-elle pas mise à mal par des comportements comme ceux de MM. Ospel ou Madoff?
Ils me mettent en très grande colère. Beaucoup de cynisme et de malhonnêteté. Ces bonus sans malus en contrepartie sont du vol à main armée. La technologie a brouillé et fait des instruments financiers un tel magma que personne n’y comprenait plus rien. Cette incompréhension était un alibi merveilleux pour définir des bonus sans contrainte ni contrôle.
Votre père était socialiste. Quelle est la qualité dont il serait le plus fier chez vous?
J’ai un carnet de souvenirs dans mon bureau. Mon père y a écrit huit lignes et dans ces huit lignes il doit y avoir douze fois le mot travail. Il aimerait le fait que je fais beaucoup de choses, que je les fais bien et que je travaille beaucoup. Je me couche tôt, je me lève tôt, je fais de la gym le matin, je ne bois pas, je fais les choses professionnellement et avec discipline. C’est cette détermination qui me fait avancer. En général, l’argent, les honneurs vous poussent plutôt à une vie de nonchalance, de fêtes, à raconter tous les soirs à un parterre de courtisans combien vous êtes formi dable. Je déteste ça!