La nuit est déjà tombée sur Valence, ce dimanche soir, quand le catamaran suisse rentre au port. La deuxième course a démarré très tard. Elle s’est terminée au crépuscule. Le crépuscule d’Alinghi, en l’occurrence.
Mais pas question de tirer la gueule! C’est le tube de Mika, Relax, Take It Easy (relax, prends-le du bon côté), qui résonne dans la base. On a le sens de la communication, même à usage interne, chez Alinghi. Et ce sera d’ailleurs leur seule mais belle victoire de cette 33e Coupe ratée sur le plan sportif: du patron Bertarelli, pourtant plutôt cassant quand les choses vont mal, au plus anonyme technicien de l’équipe défaite, tous seront exemplaires dans la défaite. «On a perdu, mais nous, on a l’amour», dira sans complexe Kirsty Bertarelli à la photographe de L’illustré, étonnée de voir la tribu aussi souriante dans ce contexte de déroute.
Les marins vaincus sont accueillis sur le quai avec chaleur par toute la tribu rouge et gris. Loïck Peyron, qui vient de barrer la grande araignée durant toute cette deuxième et dernière régate (à l’exception du départ et de l’arrivée assurés par Ernesto Bertarelli), vient répondre aux journalistes le sourire aux lèvres, accompagné par son inaltérable bagout: «La défaite, ça n’a jamais été un problème pour moi. Je ne vais donc pas faire la gueule: ça fait de jolis souvenirs de barrer un bateau pareil dans une course pareille. Je suis seulement un peu triste pour la plupart des autres membres de l’équipage, qui n’avaient connu jusqu’à présent que la victoire dans l’America. Moi, je fais souvent les choses à l’envers des autres. Ma première America, je la perds. Je me réjouis de la prochaine.»
«Je suis un peu triste pour les membres de l’équipage qui n’avaient jamais connu la défaite»
Loïck Peyron
Le Breton a fait le maximum derrière cette barre, perché sur le flotteur au vent. Il a tenu la dragée haute à la fusée à trois ogives Oracle durant tout le premier tiers du parcours en triangle, sauvant ainsi l’honneur du bateau suisse. L’homme aux innombrables transats et tours du monde est crevé: «J’ai mal aux fesses. Ça a tapé sans arrêt. On était limite. Les alarmes n’ont pas cessé de sonner. Ça aurait pu mal finir. On a fait un belle course. Rien à voir avec la régate de vendredi, qui était une journée «poisson», une journée qui sentait mauvais. Mais bon, voilà, c’est clair, on a nettement perdu, malgré notre belle réaction d’aujourd’hui.»
Perdu… Alinghi… Deux mots encore totalement incompatibles trois jours avant cette fameuse première course perdue de manière si nette que l’issue du match ne faisait plus guère de doute. Vaincu… Et ce mât immense avec sa croix suisse au sommet, son logo de l’EPFL plus bas, son Swiss made, sur les flotteurs… Comment cette équipe encore sûre d’elle trois jours auparavant a-t-elle pu se laisser distancer par un gadget, un mâtaile, construit en toute hâte.
Trois raisons principales semblent devoir expliquer cet échec.
1 Un manque d’audace dans la conduite du projet
Ce duel de monstrueux multicoques n’avait rien à voir avec les régates de monocoques des précédentes Coupes. Et ce sont les Américains, emmenés par un Russell Coutts décisif, qui ont le mieux intégré cette différence radicale en osant le quitte ou double: dresser presque au dernier moment (et après un démâtage) une aile rigide en lieu et place d’un nouveau mât équipé d’une classique grand-voile. «Très franchement, il y a encore trois mois, je n’aurais pas parié sur nous. Mais ce que mon équipe a réussi à faire en si peu de temps, c’est tout simplement fabuleux», se réjouissait Russell Coutts.
Chez Alinghi, le Français Alain Gautier et sans doute d’autres voix auraient plaidé pour imiter les adversaires dans ce choix crucial. Mais les décideurs ont sans doute estimé l’aile encore trop expérimentale à défaut d’être nouvelle dans le monde de la voile. Mais c’est bien l’aile d’Oracle qui contraint la Suisse à restituer l’aiguière d’argent aux Américains, qui ne l’avaient plus revue depuis 1992. «Sa puissance dans certaines allures au portant ou à plus de 20 nœuds était telle qu’on n’avait pas l’ombre d’une chance», analysait Loïck Peyron.
Alinghi a peut-être été victime, dans ce défi de vitesse pure, de ses propres principes victorieux lors des campagnes traditionnelles de 2003 et 2007. Les monocoques suisses n’étaient en effet pas considérés comme les plus rapides. C’était plutôt l’excellent équilibre de l’ensemble des paramètres matériels et humains qui valait sa quasiinvincibilité au team helvétique.
Or, ce défi n’avait plus rien à voir avec les courses de «transports de plomb», pour reprendre l’expression de Bruno Troublé, ex-organisateur de la Coupe Louis-Vuitton, pour désigner les Class America et leur quille de métal lourd. Alinghi a défendu son bien avec un vrai voilier contre une sorte d’hydravion vertical et obligé de s’amarrer dans un port de commerce.
Mais Alinghi, selon certains, s’est également trop laissé agresser par Oracle sur le plan juridique sans répliquer comme il l’aurait fallu. «Les Suisses auraient carrément dû faire recours contre l’aile. Mais c’est au contraire Oracle qui cherchait des poux à Alinghi en contestant l’origine de leurs voiles», regrettait un supporter et fin connaisseur. Mais le bombardement de plaintes par les Américains n’était pas dénué de pertinence non plus.
2 La volonté de mainmise sur la Coupe
«Ce n’est pas un Suisse, c’est-à-dire un citoyen d’un pays qui connaît depuis plus de sept cents ans la démocratie, qui va transformer la Coupe de l’America en dictature», avait déclaré Ernesto Bertarelli à Auckland, le lendemain de la conquête de la Coupe en 2003, face à des journalistes néo-zélandais dépités et méfiants. Et le team suisse avait ensuite insisté sur l’importance de renforcer l’indépendance de l’organisation de la compétition et du jury. L’époque des avantages excessifs que pouvait procurer la possession de la Coupe était révolu.
Mais cela ne s’est pas tout à fait passé ainsi après la conservation du trophée en 2007 à Valence, et cela a sans doute coûté cher à Alinghi. «Bertarelli et son équipe ont alors voulu imiter Bernie Ecclestone (ndlr: le grand boss de la formule 1) dans la voile. Ils ont voulu tout contrôler», déplore un spécialiste présent à Valence. Et c’est alors que le shérif Ellison a dégainé ses avocats et que la bataille juridique a finalement abouti (après mille rebondissements parfaitement inintéressants sur le tapis vert) à un duel de bateaux hors du commun plutôt qu’à une Coupe traditionnelle, moins incertaine pour le defender.
Un bonus de démocratie et de diplomatie aurait certainement permis d’éviter que cette 33e édition ne se joue sur un coup de dés technologique.
3 L’homme qu’il ne fallait ni jeter ni fâcher
Totalement invaincu en quatre éditions, le voici qui vient de confirmer son titre officieux de roi de la Coupe de l’America. Russell Coutts, interdit de participation à Valence en 2007 par son ancien employeur Alinghi, s’est vengé. Nommé grand chef du défi Oracle par Dieu (Larry Ellison), il l’a mené à la victoire. Du casting de l’équipe aux grands choix stratégiques, de l’organisation du tout au réglage des détails, cet homme fait visiblement chaque fois la différence. En lui ôtant momentanément sa «liberté de marin», pour reprendre l’expression de Coutts luimême, Ernesto Bertarelli avait en quelque sorte placé une bombe à retardement dans la soute des futurs Alinghi. Et c’est le numéro 5, le catamaran, qui a explosé.
Le soussigné se souvient d’un jour de septembre 2004 à Féchy (VD), où Coutts, dans sa villa, regardait le Léman depuis la terrasse pour lâcher avec un découragement qu’on n’aurait pas pu soupçonner chez ce roc: «I’am pissed off», expression signifiant de manière très crue à la fois la colère et de gros soucis. Une année seulement après la conquête de la Coupe, il était débarqué d’Alinghi tout en étant devenu persona non grata dans sa patrie. Cinq ans et demi plus tard, radieux, au bénéfice d’une prime de victoire paraîtil monstrueuse, il permet à Larry Ellison de rendre la Coupe à son pays.
Certes, Alinghi avait réussi à conserver le trophée à Valence en 2007 sans Coutts. Mais un homme de ce gabarit, il vaut mieux l’avoir avec soi que contre soi. Les deux hommes qui s’étaient associés pour le meilleur en 2003, afin de ramener pour la première fois la Coupe en Europe, se sont donné l’accolade à Valence. Le signe peutêtre que cette course mythique va entrer à nouveau dans une période plus fair-play, moins juridico-juridique. C’est en tout cas ce qu’a promis Ellison: «Je veux favoriser une compétition avec un jury, des arbitres et une organisation totalement indépendants du defender, car je veux que chaque équipe puisse être sûre de pouvoir défendre ses chances de manière équitable.» C’est en tout cas ce que Russell Coutts a toujours appelé de ses vœux. L’avenir dira si le milliardaire américain tiendra sa parole.
Reconnaissons enfin à Alinghi et à son patron une qualité qu’ils n’avaient pas trop manifestée durant leurs rares défaites: ils ont été des perdants impeccables. A se demander même si le patron n’était pas soulagé de quitter le cirque de l’America après dix années de courses, de querelles, de battage médiatique. Car, pour plus d’un observateur, c’est sans doute la fin de l’épopée Alinghi-America qu’Oracle a signée de son vilain coup d’aile.
L’autre duel: le combat des cops
Dans le port de Valence, la différence de
taille des yachts de Bertarelli et d’Ellison a involontairement reflété
la différence de vitesse de leurs voiliers. Mais dans cette course au
plus grand palace flottant, le Suisse pourrait réduire l’écart. Mais
chut, c’est secret...
D’un côté, le Rising Sun, de l’autre le
Vava. Deux yachts naviguant dans deux catégories bien distinctes. Le
premier, celui de Larry Ellison, nouveau détenteur de la Coupe de
l’America, fait partie des dix plus gros yachts privés du monde. Le
second, celui d’Ernesto Bertarelli, est un aimable superyacht comme on
peut en voir des dizaines amarrés en même temps dans un port comme
Monaco.
Larry Ellison n’en est pas à sa première folie en la
matière. Mais, avec ce monstre de 138 m (presque le double des plus
gros bateaux à passagers naviguant sur le Léman), le patron d’Oracle a
lui-même admis qu’il était allé trop loin en 2004. Dix jours après
avoir reçu ce gadget devisé à environ 300 millions de francs, il
pensait déjà à s’en séparer. Il le partage désormais avec un pote
milliardaire, David Geffen. «Je pense encore que c’est excessif, ce
bateau. C’est absolument excessif. Il n’y a aucun doute là-dessus,
reconnaissait récemment Ellison. Mais c’est stupéfiant à quel point on
arrive quand même à s’y habituer.»
Et pourtant ce ne fut pas
facile pour le pauvre homme d’apprivoiser ces 8000 m2 de surface
habitable, cette grande piscine couverte, cette salle de cinéma, cette
majestueuse cave à vins. Car tout cela manquait cruellement d’espaces
intimes à son goût. Mais il avait voulu un plus grand bateau que son
ennemi informatique Paul Allen, cofondateur de Microsoft, propriétaire
de l’Octopus, de 127 m, depuis 2003. Il se retrouvait donc avec un
paquebot privé dans lequel, selon un visiteur, «on a l’impression de se
balader dans un supermarché vide».
Autre gros défaut: ce bateau
ne se faufile guère ni ne s’amarre dans les marinas. Le Rising Sun doit
donc accoster plus souvent qu’à son tour parmi les conteneurs et les
grues des ports commerciaux, à l’écart des riches mais plus agiles
petits copains. Pas très sexy, ce genre de quarantaine prolétarienne
forcée…Ellison songerait donc à se faire construire un énième nouveau
yacht, mais en réduisant pour la première fois la pointure.
Un
retour partiel à la raison dans ce domaine naval serait le bienvenu.
Car, pour l’avoir observé de près à Valence, ce «Soleil levant»
n’inspire strictement aucune émotion. Avec son look de clinique privée,
il n’attirait guère de curieux sur son quai d’amarrage. A tel point que
le journaliste venu voir le yacht de près suffisait à agiter la
sécurité à bord. Et, lors des courses victorieuses d’Oracle, le
spectacle de la joie d’une dizaine de personnes - sans doute les
proches d’Ellison - perdues sur les immenses coursives avait quelque
chose d’un peu pathétique. «J’ai vu une fois Ellison jouer au basket
sur le pont arrière, qui fait aussi office d’héliport. Il était tout
seul, en training, une serviette autour du cou, à faire des paniers sur
cet énorme machin. Cela ne faisait pas envie», se souvient un
journaliste de voile.
Passons au yacht suisse. Fidèle domicile et
refuge flottant des Bertarelli depuis quatorze ans, le Vava ne suscite,
vu sa taille et son look nettement plus passe-partout, qu’un intérêt
poli. Un ancien collaborateur de la famille qui y a passé des journées
de travail se souvient seulement «d’un aménagement intérieur luxueux,
un peu froid, sans beaucoup d’âme, comme c’est d’ailleurs presque
toujours le cas dans ce type de navires».
Mais ce symbolique
rapport de force déséquilibré entre les deux riches ennemis pourrait
bien être remis en question. Le Genevois aurait décidé de doubler la
taille de son yacht en commandant un vrai bijou à un chantier naval
anglais, Appledore Shipyard. Si le bateau de 96 m de long qu’on y
construit actuellement sous le nom de code Project55 était bien une
commande bertarellienne, cela propulserait le patron d’Alinghi aux
alentours de la 25e place au classement des plus grands yachts privés
du monde, alors qu’il n’est même pas sûr que le Vava lui vale
aujourd’hui une place parmi les mille premiers. Ellison, lui, reste
pour l’instant à la septième place, seul Occidental à troubler la
quiétude des cheiks arabes qui trustent le haut du classement. Mais
c’est un Russe, Richard Abramovich, qui, avec l’Eclipse, a éclipsé tout
le monde depuis l’année passée: 170 m de long, record absolu de ce
combat de coques.
Le «Rising Sun»
Propriétaire: Larry Ellison
Longueur: 138 m
Largeur maximale: 19 m
Vitesse maximale: 52 km/h
Nombre de cabines: des suites pour 16 invités et 82 cabines sur une surface de 8000 m2.
Le «Vava»
Propriétaire: Ernesto Bertarelli
Longueur: 47 m 30
Largeur maximale: 8 m 70
Vitesse maximale: 28 km/h
Nombre de cabines: 1 cabine du propriétaire, 1 triple, 2 doubles, 2 jumelles. Peut accueillir 13 personnes