Son parti, le Mouvement citoyens genevois, a opéré une véritable rafle aux élections législatives du weekend dernier, passant d’un coup de huit députés à dix-sept. Une victoire qui s’explique par la crise conjoncturelle, mais aussi par une campagne menée tambour battant contre l’envahisseur frontalier. Et par une présence sur le terrain qui a peut-être fait défaut à ses adversaires. Dans toutes les communes genevoises, les petites permanences du MCG, souvent tenues par des Suisses d’origine étrangère, prenaient habilement le pouls de la population. Une victoire comme un cadeau d’anniversaire pour le président du parti, Eric Stauffer, qui fêtera ses 45 ans le 24 octobre. A son arrivée, dimanche, au bistrot qui accueillait tous les sympathisants, la foule a entonné l’hymne de l’Escalade, symbole de la résistance à l’envahisseur français.
On chante le Cé qué l’aino sur votre passage. Vous êtes la nouvelle Mère Royaume qui a vidé sa marmite sur l’envahisseur étranger?
C’est vous qui le dites. Je crois juste que les partis traditionnels viennent de faire un atterrissage d’urgence. La population genevoise, en nous élisant, a donné une réponse claire et sans appel à leur manque de vision.
Vous doublez votre représentation. Franchement, dans vos rêves les plus fous, vous imaginiez un tel score?
J’avais visé 10 000 bulletins, on en a 13 000. J’avais senti sur le terrain, ces dernières semaines, un vaste mouvement en faveur du MCG.
Le dérapage de l’UDC, dont le responsable genevois a traité de racaille les gens d’Annemasse, a-t-il joué en votre faveur?
Je ne crois pas. L’UDC a fait un amalgame volontaire et malheureux que je qualifie d’inacceptable. Pour nous, la racaille existe, mais ce ne sont pas les frontaliers, plutôt les criminels étrangers multirécidivistes en situation irrégulière qui encombrent nos rues à Genève.
Le MCG ni à droite ni à gauche, c’était un slogan facile lorsque vous n’étiez qu’un petit parti. Aujourd’hui, ce sera plus difficile de ne pas vous positionner.
Si vous regardez la législature qui vient de se terminer, vous constaterez qu’on a voté tantôt à gauche tantôt à droite, et même plus souvent à gauche. Quand un projet est bon, on le défend s’il sert les intérêts des Genevois. C’est une nouvelle manière de faire de la politique qui plaît à la population mais irrite les partis traditionnels. Ils fonctionnent toujours en termes d’idéologie qui s’opposent. Le temps des idéologues est fini.
Ce 11 octobre sonne aussi pour vous comme un belle revanche personnelle face à ceux qui ne vous ont jamais pris au sérieux comme député?
Oui. Les partis qui nous ont toujours regardés de haut l’apprennent à leurs dépens. On nous a traités de dilettantes alors que le MCG a fait un travail considérable. Imaginez que ce petit parti, sorti de nulle part il y a quatre ans, a réussi à faire modifier en une seule législature la Constitution, a empêché l’importation des déchets napolitains, contesté les émoluments perçus par le patron des Services industriels de Genève.
Vous avez surtout axé votre campagne sur le rejet de l’étranger, soit les 70 000 frontaliers qui travaillent à Genève. Ont-ils une raison d’avoir peur du score du MCG?
Oui, ils ont raison d’avoir peur. Nous allons taper sur la table extrêmement fort. Et notre puissance de tir est bien plus imposante.
Concrètement, quelles seront vos premières actions?
Nous attaquer aux parkings relais et à la défense des PME. Il y a 200 000 mouvements de véhicules par jour à Genève. Le canton a créé douze parkings relais pour les frontaliers, avec des conditions d’abonnement TPG bien plus avantageuses que celles offertes aux Genevois; 3% de la masse salariale de ces frontaliers, soit 180 millions, vont aux collectivités de l’Ain et de Haute-Savoie, qui ont l’obligation de construire elles aussi des infrastructures. Ce qui est scandaleux, c’est que ces départements n’ont construit aucun parking, mais ont en revanche doté chaque bourgade limitrophe de la frontière d’une piscine communale et d’une maison de la culture. Nous disons: «Ça suffit!» Quant aux PME qui veulent étendre leur activité sur France voisine, elles sont constamment freinées, contrairement à leurs homologues françaises, pour des problèmes de fiscalité. Nous allons saisir le Grand Conseil dès le début de la nouvelle législature!
Sans frontaliers, dit-on, plus de conducteurs de bus, de personnel soignant à l’hôpital cantonal. D’ailleurs, un de vos députés, qui est patron boulanger, n’emploierait que des frontaliers dans son entreprise.
Il a aussi formé 53 apprentis; quel patron peut en dire autant dans le canton? Le MCG n’a jamais dit «frontaliers dehors», mais «frontaliers assez». Il y a une incongruité entre la politique fédérale et la réalité genevoise. La Confédération a négocié des quotas limitant le nombre d’immigrés européens à 115 000 par an. Dans le même temps, le nombre de frontaliers autorisés à travailler à Genève est illimité. Quand on sait que la France compte 2 millions et demi de chômeurs, on comprend que l’eldorado genevois soit pris d’assaut.
Comment inciter concrètement un chômeur genevois à prendre un emploi d’éboueur ou d’aide-infirmier? Le problème est aussi là: les frontaliers occupent des postes que les Genevois déclinent.
Je comprends qu’un diplômé HEC ne veuille pas travailler comme cantonnier. Mais expliquez-moi pourquoi sur 100 infirmières formées à l’école Bon Secours, 80 sont au chômage! Il y a aussi tout le travail de remise à niveau des chômeurs genevois qui n’est pas assez fait.
Fort de ce succès, vous visez le Conseil d’Etat dans un mois?
A douze députés, on pouvait y réfléchir; à quinze, c’est une évidence. Avec 17 sièges, c’est dans la logique du bon sens que le MCG accède à l’exécutif.
Le turbulent Eric Stauffer, perçu comme agitateur professionnel par la classe politique, pourra-t-il respecter les lois de la collégialité? Vous déposerez votre arme au vestiaire?
J’ai cessé d’avoir une arme sur moi. Je suis tout à fait capable de respecter la collégialité et de faire des compromis. Attention, je dis bien compromis et pas compromissions. Je n’avaliserai jamais le fait de verser des salaires mirobolants aux responsables de régie comme ce fut le cas pour les SIG. Ni le fait que l’Etat puisse engager à compétences égales un frontalier à la place d’un Genevois.
L’engagement d’une Neuchâteloise, Valérie Garbani, comme juriste à la ville de Genève ne vous a pas dérangé?
Elle est Suisse. Ce qui me dérange par contre, c’est le copinage. Les socialistes ont par deux fois engagé l’un des leurs à des postes importants.
Votre nouvelle recrue, le très médiatique avocat Mauro Poggia, pourfendeur des assurances, estil pour quelque chose dans votre victoire?
Certainement. Il est dans la ligne du parti, on va former une bonne équipe.
Vous ne craignez pas la concurrence, habitué que vous êtes à occuper le devant de la scène?
Je n’ai jamais eu de problème à céder la place. La victoire de ce soir est celle de toute une équipe derrière moi.
Le MCG, fort de sa nouvelle députation, doit cesser d’être un parti uniquement protestataire, disent les observateurs. Sous peine de disparaître dans les années à venir comme feu le parti Vigilance.
On a toujours fait des propositions, la presse en parle moins, c’est tout. On a fait passer des résolutions comme le durcissement de la politique d’asile, les primes d’assurances maladie. Il faut savoir aussi que les grands partis nous ont toujours dit en off qu’ils ne nous laisseraient pas avoir un bilan positif. D’où leur opposition systématique à nos propositions!
Vous venez de traiter, lors d’une interview radio, les élus UDC de «débiles». Votre nouvelle stature politique va-t-elle vous contraindre à des propos moins tonitruants?
Le jour où je change, j’arrête de faire de la politique. Je suis un homme passionné, révolté par certaines situations, et je le dis de façon virulente. Bon, disons que le mot débile, je n’aurais pas dû le dire…