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FAILLITE
LES GRECS FACE À LA CRISE
Les affrontements entre police et manifestants ne sont que la partie la plus visible et parfois tragique de la crise sans précédent qui frappe la Grèce. Comment ses citoyens la vivent-ils au quotidien? «L’illustré» leur donne la parole.

Par Philippe Clot - Mis en ligne le 04.06.2010
Abattue, la Grèce? Non, juste blessée et fatiguée. Blessée d’abord dans son amour-propre, car cette situation de cessation de paiement nationale est vécue d’abord comme une humiliation. Les sarcasmes des Allemands («ils n’ont qu’à vendre l’Acropole») et les réprimandes de maîtresse d’école d’Angela Merkel ne sont toujours pas digérés.

Mais la Grèce est sans doute surtout fatiguée, aujourd’hui. Fatiguée par ces semaines d’incertitude, depuis que le gouvernement Papandreou n’a plus pu cacher la dette accumulée de 300 milliards d’euros sous le paillasson.

Les Grecs sont fatigués aussi de leurs politiciens, de les imaginer s’en sortir, une fois encore, sans la moindre sanction. Ils sont enfin fatigués de ce système généralisé de corruption et de la mainmise de quelques familles sur les affaires du pays.

La Grèce a enfin été choquée par la mort de trois personnes, dont une femme enceinte, asphyxiées dans l’incendie de la succursale de la banque Marfin, sur l’avenue Stadiou, au cœur d’Athènes. Ce drame a sans doute calmé les ardeurs manifestantes, mais attisé les rancunes des uns contre les extrémistes qui auraient lancé les cocktails Molotov et des autres contre la police qui a laissé faire.

TOUS DES VOLEURS

Blessée et fatiguée, oui, mais pas morte, la Grèce. Il y a d’abord les rues d’Athènes et des villages environnants, les terrasses, les tavernes où se pratique toujours le sport national: le taillage de bavette. Ils parlent, ils s’invectivent, ils théorisent à n’en plus finir. Plus de trois mille ans qu’ils parlent passionnément. Et ces jours, les «il faut enfin jeter en prison ces voleurs!» et les «je ne paierai plus un centime d’euro d’impôts à ces voleurs» ont la cote.

C’est sur une de ces petites terrasses que le retraité Gatis Themistocles rugit contre le gouvernement, la justice, les popes et les syndicats, sans oublier la finance internationale, l’Union européenne et les multinationales. Un de ses copains de quartier lui crie: «Tu as été toute ta vie leader syndicaliste. Alors, tu as fait quoi?»

Ouvrier métallurgiste dès l’âge de 13 ans, le retraité jouit d’une bonne pension avec ses 1400 euros mensuels. «A cause de ces voleurs, il va peut-être falloir que je vive avec 100 ou 200 euros de moins. C’est une honte. Mais je serai d’accord si cet argent sert bien à remettre le pays sur pied. Car le peuple grec a aussi sa part de responsabilité.» Mais la chance de voir se développer un usage honnête des deniers publics est encore loin d’être acquis. «Les députés ont vu leur jeton de présence aux différentes commissions être sensiblement abaissé, mesures d’austérité obligent. Ils ont tout simplement multiplié artificiellement le nombre de commissions pour compenser ce manque à gagner», nous rapporte une avocate.

DES SALAIRES QUI VONT FONDRE JUSQU’À 50%

Les profiteurs continuent ainsi à sévir, alors que la majorité des citoyens n’osent plus faire de projet, n’osent même plus acheter de fleurs, se mettent à faire la vidange du moteur de la voiture eux-mêmes. «Mon mari est comptable dans un grand garage Renault. Les clients appellent sans cesse pour rogner les frais des services et réparations», confirme l’ex-archéologue Irini Lymperaki. Professeur depuis dix ans, elle se prépare stoïquement, de son côté, à affronter son nouveau et austère salaire, comme des milliers d’autres citoyens, fonctionnaires, salariés, indépendants, qui voient leur revenu fondre subitement de 10, 30, voire 50%.

Dans la superbe boutique de la fleuriste Dia, dans le bureau de l’ingénieur-fonctionnaire Yannis, devant les poissons de Thomas au marché de la rue Kallidromiou, partout flotte un mélange de colère, de lassitude et de peur. Yannis plaide pour la grève, Thomas s’en remet à Dieu et Dia «rêve du Luxembourg, un pays où les gens qui travaillent bien gagnent bien leur vie, et ne sont pas volés par leurs dirigeants».

Pour la pédopsychiatre Maria Sarafidou, revenue dans son pays il y a cinq ans, la psyché mal en point de son pays est à analyser à la lueur de la consommation effrénée dans laquelle les Grecs se sont rués depuis une vingtaine d’années. Elle admet ne pas avoir retrouvé tout à fait la même Grèce après seize ans de vie en Suisse. Mais elle estime que cette cure d’austérité qui débute pourrait déboucher sur une société plus saine, fondée sur la solidarité familiale, sur l’esprit de quartier encore très vifs. Elle aussi, elle est concernée par la crise. «Dans ce contexte économique et faute d’un bon système de caisse maladie, six de mes patients m’ont averti qu’ils arrêtaient les consultations.»

«ATHÈNES AURA TOUJOURS BESOIN DE LÉGUMES»

Le seul de nos témoins qui gardera le sourire, qui défiera les nuages accumulés sur le pays, sera le paysan. Mais ce n’était pas un paysan de Macédoine et des autres régions arides et rocailleuses. Vassilis Boussoulas est un des grands propriétaires qui se partagent la plaine bénie des dieux de Marathon, où la terre est une des plus fertiles du pays. Chaque jour, plus de 250 camions chargés de fruits et légumes partent du mythique village vers la capitale. Sa pension d’agriculteur, il la considère comme un argent de poche.

Ses ouvriers pakistanais payés 25 euros par jour sont efficaces. «Et Athènes aura toujours besoin de manger nos légumes», sourit-il sous sa moustache. Dans le quartier chic de Kolonaki aussi, les Athéniens fortunés ne voient pas de crise et les bars branchés y restent bondés toute la nuit. L’austérité sera elle aussi très inéquitablement répartie.




 
«LE CAUCHEMAR DE TOUS LES JEUNES»
ARGINI étudiante en mathématiques/physique à Athènes, 23 ans, célibataire.

Pour la jeune militante du front anticapitaliste Antarsya, le gouvernement vient de voter des mesures d’austérité inacceptables, car elles pénalisent des gens qui ont déjà des salaires ou des retraites très bas. «L’autre problème qui me pousse à manifester, c’est que ces mesures vont pénaliser encore plus les jeunes, eux aussi déjà très mal lotis. Je suis bientôt diplômée et je vais vivre le cauchemar de tous les jeunes Grecs: l’impossibilité d’entrer dans le monde du travail.»




 
«UNE CRISE POLITIQUE, PAS ÉCONOMIQUE»
YANNIS THEANNOS ingénieur en électricité à l’Office national du tourisme, 51 ans, marié, deux enfants.

«Vous voulez savoir mon salaire? Celui d’il y a deux mois ou celui d’aujourd’hui? Il est passé de 1400 à 1300 euros par mois. Mais le plus grave, c’est que les frais de déplacement et les autres compensations ont été supprimés. Chacun de nous a donc perdu la moitié de ses revenus mensuels. La situation n’exigeait pas cela. C’est une crise politique, pas une crise économique.» Les collègues de Yannis Theannos confirment et complètent son témoignage. L’ambiance est pesante dans tout le bâtiment.




 
«UNE GRÈCE DIFFÉRENTE, TRÈS FATIGUÉE»
MARIA SARAFIDOU pédopsychiatre à Athènes, 51 ans, célibataire.

Elle adorait Genève, mais le soleil lui manquait. Elle est donc repartie à Athènes ouvrir son cabinet. «En revenant en Grèce il y a cinq ans, après seize ans en Suisse, j’ai trouvé une Grèce différente, très fatiguée, une Grèce plus individualiste. Tous mes amis me disaient aussi qu’il fallait désormais participer de manière systématique au système de corruption pour décrocher un mandat ou un poste. Et maintenant, avec cette situation de faillite nationale, une grande partie des Grecs ont peur.»




 
«DEPUIS VINGT ANS, TOUS SONT COUPABLES»
GATIS THEMISTOCLES, retraité à Athènes, 65 ans, célibataire

Malgré un accident cérébral, ce retraité rencontré dans une taverne du quartier rebelle d’Exarchias conserve une fougue oratoire digne de l’Antiquité. Il a travaillé dès l’âge de 13 ans. Il fut un syndicaliste passionné. Anticlérical intégriste, il bouffe toujours du pope. Il vomit tous les dirigeants de ces vingt dernières années. Sa retraite mensuelle de 1400 euros va sans doute fondre d’environ 15%. «Mais je suis d’accord de toucher moins si je sais où ira cet argent.»




 
«LA CULTURE TRINQUERA»
IRINI LYMPERAKI archéologue et professeur de lycée au Pirée, 42 ans, mariée, un enfant.

Il y a dix ans, Irini Lymperaki a choisi la stabilité. Elle a quitté les fouilles archéologiques mal payées et intermittentes pour devenir professeur d’histoire antique et de grec ancien au lycée. «L’archéologie et la culture en général sont très peu soutenues par l’Etat. Cette crise va sans doute encore aggraver encore la situation, un peu comme mes quatorze salaires de 1350 euros de prof, qui viennent d’être ramenés à douze salaires de 1200 euros.»




 
«ILS VONT FERMER LA MOITIÉ DES HÔPITAUX»
ANTONIS KARABAS médecin à Athènes, marié, un enfant.

Militant de Syriza, la coalition de la gauche radicale, Antonis Karabas est de toutes les manifestations depuis la crise financière. «En tant que médecin dans la santé publique, je crains que ce qui s’est passé en Lettonie ne se répète chez nous: ils vont fermer la moitié des hôpitaux. Et ce seront les plus pauvres ainsi que le personnel de santé qui vont trinquer. Il faut que cette crise rapproche les partis de gauche, les syndicats et les étudiants.»




 
«J’AI ENVIE D’ÉMIGRER AU LUXEMBOURG»
DIA KARAFTI fleuriste à Athènes, 58 ans, mariée.

Pour cette fleuriste du quartier des hôpitaux, à Athènes, les signes annonciateurs d’une récession sont apparus en 2007 déjà. «Mais, ces dernières semaines, nous touchons le fond. J’envisage d’émigrer au Luxembourg, pour ouvrir un autre magasin. Cette crise économique, c’est la faute à la gestion catastrophique de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la fin de la dictature. Ils ont puisé dans les fonds publics. Moi, je vote toujours blanc.»




 
«MA RETRAITE DE 440 EUROS, JE M’EN FICHE!»
VASSILIS BOUSSOULAS paysan à Marathon, 73 ans, trois filles.

A Marathon, à 42,8 km au nord d’Athènes, les habitants répètent que, dans cette région fertile, la crise sera «stoppée et battue, comme les Perses il y a 2500 ans». «Ma retraite de paysan de 440 euros, je m’en fiche. Ils peuvent m’en priver. Je n’en ai pas besoin pour vivre», claironne Vassilis Boussoulas. Les 5 millions d’estomacs de la capitale auront toujours besoin de ses betteraves, de ses tomates et de son persil.



«LES GRECS VONT SOUFFRIR, C’EST CERTAIN»

 


 

Arrivé en Suisse à l’âge de 18 ans, MAXIMOS ALIGISAKIS est politologue, chargé de cours à l’Institut européen de l’Université de Genève.

 

Si l’on schématise, les Grecs ont dépensé plus que ce qu’ils avaient…

Oui, c’est certain. Au niveau privé, on est depuis une quinzaine d’années dans le modèle américain: les Grecs contractent des crédits qu’ils ne sont pas toujours en mesure de rembourser. Au niveau étatique, il y a beaucoup plus de fonctionnaires qu’il n’en faut, et en conséquence des dépenses beaucoup plus grandes que nécessaire. Je pense aussi que la Grèce paie aujourd’hui les dépenses accumulées pour les Jeux olympiques de 2004.

Où sont passées les subventions européennes? On dit que les paysans, plutôt que de moderniser l’agriculture, ont préféré s’acheter des jeeps et des maisons?

Il y a certainement des gens qui ont dû profiter des subventions européennes à titre personnel, mais je crois surtout que l’on a utilisé l’argent sans en faire le meilleur usage possible.

La Grèce est dirigée par deux familles, les Karamanlis et les Papandréou. Est-ce une vraie démocratie ou un régime clientéliste où chaque clan récompense ses partisans?

Le clientélisme politique est une réalité en Grèce, oui. Mais elle reste une démocratie. Le fait que deux familles se retrouvent sur le devant de la scène politique a plus à voir avec une sorte de traditionalisme. Quelqu’un doté d’un nom célèbre arrive plus facilement en politique qu’un inconnu. Mais c’est pareil même dans une démocratie comme les Etats-Unis: on a bien vu les Bush présidents de père en fils. Et Hillary Clinton n’est pas loin d’occuper d’aussi hautes fonctions que son mari.

Mais ce régime clientéliste n’est-il pas à la base de la crise grecque actuelle?

C’est vrai que l’alternance des deux grands partis, le PASOK des Papandréou et Nea Democratia des Karamanlis, a contribué à créer une administration pléthorique. Comme le nouvel arrivé au pouvoir ne pouvait pas jeter à la rue les fonctionnaires en place, il en nommait de nouveaux, créant ainsi de nombreux doublons. Ce clientélisme est une des causes du problème actuel, mais il faut aussi le relativiser: le salaire des fonctionnaires grecs n’est pas très élevé. Plus grave pour moi est le problème de la corruption.

C’est le fléau de la Grèce?

Absolument. Elle est partout: dans la construction, la santé, dans le domaine fiscal. Sans parler des différents scandales ayant atteint ministres et ministères. Même l’Eglise est touchée, via la spéculation immobilière où elle achète des terrains à bas prix que d’autres revendent ensuite en en tirant un important bénéfice. Le gouvernement aimerait essayer de récupérer l’argent soustrait aux caisses de l’Etat. Les gens demandent des comptes aujourd’hui. Ils ne sont pas prêts à payer pour ceux qui se sont enrichis de la sorte. Ils aimeraient mettre les voleurs en prison. Le PASOK doit maintenant faire passer des mesures d’austérité impopulaires; s’il n’arrive pas à le faire, je ne vois pas qui le pourra…

Mais ces mesures sont nécessaires, non?

Oui, mais le remède est très violent. Aucun pays industriel n’a connu une telle cure d’amincissement. Et la Grèce a un taux de pauvreté déjà très élevé: 22%, soit une personne sur cinq. Avec ces mesures d’austérité, ça va être encore plus difficile. Les Grecs vont souffrir, c’est certain.

Avec le plan de sauvetage à 110 milliards, sauve-t-on la Grèce ou l’Europe?

On sauve la monnaie unique, le système économique européen. De ce point de vue, je trouve que l’Europe a perdu son âme sociale, son humanité. Aujourd’hui, on est au service de l’économie au lieu que l’économie soit au service de l’homme. Cela me préoccupe, car tout système politique qui oublie l’homme finit inévitablement par se perdre.

Dès lors, comment voyez-vous les troubles en Grèce?

Je trouve ça finalement assez normal, voire salutaire. A la limite, j’estime beaucoup plus sain d’avoir des manifestations, des grèves, plutôt qu’une sorte de résignation sournoise qui profite souvent aux extrêmes.

L’écrivain Petros Markaris estime la Grèce seule responsable de sa propre ruine, et vous?

Dans toute démocratie, le citoyen est responsable de son gouvernement. Alors, bien sûr, les Grecs sont responsables de la situation dans laquelle se trouve le pays. Je crois toutefois qu’il y a quand même une majorité de citoyens honnêtes. Chacun a maintenant une responsabilité importante: dénoncer chaque fois qu’il la voit à l’œuvre cette ancienne mentalité corrompue. F. V.



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Tags: reportage, Grèce, crise, témoignages Aller en haut de page Haut de page

 

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