C’est une jolie villa des années 70 dans la campagne vaudoise, près de Nyon. Une habitation installée dans un quartier résidentiel quadrillé par les haies de thuyas et les petits chemins privatifs. «C’est mon mari qui l’a en partie construite, explique Bruna Hamdani. Il est ingénieur; à l’époque, on avait passablement adapté les plans de l’architecte.» Voilà 466 jours que Rachid n’a pas goûté au moelleux des fauteuils bleus du salon. Et pour cause: il est l’un des deux otages suisses retenus contre leur gré en Libye. «Oui, depuis quinze mois et demi, explique son épouse. Dans les premiers temps, je comptais les semaines, je connaissais les horaires d’arrivée des avions en provenance de Tripoli à Genève et je me disais: «Peut-être qu’il sera dans le prochain.» Depuis que les liaisons aériennes ont été interrompues, je compte en mois, je coche le 19.» Référence au 19 juillet 2008, le jour où Rachid a été arrêté à Tripoli.
Pis, depuis maintenant cinq semaines, on est sans nouvelles de lui et de Max Göldi, son compagnon d’infortune. Une escalade dans les relations diplomatiques que Micheline Calmy-Rey a qualifiée de véritable «kidnapping» violant les règles de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques. «Ça, c’est inadmissible, assène Bruna Hamdani assise sur le bord de son canapé. Ce n’est humainement pas possible. Il n’est pas acceptable que même les diplomates ne puissent avoir le droit de les visiter, de prendre de leurs nouvelles. On a même pas pu avoir un mot, une lettre d’eux!» Pour les proches, c’est probablement cela le plus difficile: ne pas connaître l’état d’esprit des otages. «Savoir s’ils sont ensemble, dans quelles conditions ils sont détenus, comment ils sont traités. Les Libyens nous disent qu’ils vont bien: mais comment les croire?!» En bientôt seize mois, Bruna a déjà traversé tous les états d’âme. «Je ne sais pas combien de fois, on a dit à mon mari: «Ce n’est plus qu’une question de jours…»
«On leur a tendu un piège, un guet-apens. On n’a même pas pu avoir un mot d’eux, c’est inadmissible!»
Bruna Hamdani
Mardi, Rachid Hamdani fêtait son 69e anniversaire, le deuxième en captivité. Ingénieur en mécanique, diplômé de l’EPFL, il a fait presque toute sa carrière dans le ciment. Dans la société de conseil PEG, à Genève, d’abord, avec qui il a travaillé en Europe, au Havre et à Rome, avant de passer trois ans en Algérie avec sa famille. En 1977-1978, il était déjà en Libye. «A Benghazi. On avait d’ailleurs passé trois semaines de vacances là-bas, j’en garde un excellent souvenir. J’avais trouvé les gens très gentils et le pays a de merveilleux sites archéologiques», se souvient Bruna. Ironie de l’histoire, Rachid y avait déjà été bloqué quatre mois pour une histoire de visa, il y a trente ans. «On était en train de construire la maison. J’avais dû déménager seule, avec mes deux enfants sous le bras.» L’ingénieur vaudois a ensuite voyagé pour le compte d’ABB, notamment en Thaïlande et à Singapour. Avant de mener un projet à bien pour un entrepreneur indonésien. «Il disait que c’était le projet de sa vie. Mon mari est un vrai constructeur: j’ai vu une palmeraie se transformer en usine en trois ans.» Il avait ensuite pris une retraite anticipée, à 64 ans. «Mais on ne retient pas un retraité qui a la bougeotte», dit-elle en souriant.
Petit bout de femme de 67 ans, Bruna Hamdani a l’air fragile. Il y a pourtant beaucoup de force dans cette femme-là. Dans cette façon de faire front malgré les circonstances. Dans cette manière de supporter l’attente, encore et toujours. «Vous savez, ici je suis chez moi, en sécurité. On peut dire ce qu’on veut dans ce pays, sans se faire inquiéter. J’ai mes enfants, je suis entourée. Ce qui me pèse, c’est d’imaginer l’état d’esprit de mon mari.» Il y a de la ressource aussi, dans cette façon de s’indigner qui ravive le sang chaud de ses origines tessinoises, quand on souligne que certains ont écrit que son mari aurait été en vacances en Tunisie. «Je ne sais pas quelle est la langue malfaisante qui a pu dire de pareilles bêtises, siffle-t-elle. Vous l’imaginez en Tunisie alors même qu’on lui a confisqué ses deux passeports? C’est de la calomnie pure!» Même indignation quant au fait qu’il jouerait au tennis avec le premier ministre. «Mais ça fait au moins vingt-cinq ans qu’il n’a pas ressorti sa raquette, c’est aberrant! Ce qui est vrai, c’est qu’il connaît une personne apparentée à la famille du premier ministre, mais ça s’arrête là.»
En marche vers son destin
C’est pour le compte de l’entrepreneur suisse Miguel Stucki que Rachid Hamdani se rendait en Libye, de courts séjours de trois à cinq jours. C’est même Bruna qui l’a accompagné à l’aéroport ce 18 juillet 2008. Quelques jours après leur quarantième anniversaire de mariage. «Je me souviens très bien, je lui ai encore demandé s’il était sûr qu’il devait y aller. Je voulais qu’on s’organise une sorte de tour du monde pour marquer notre anniversaire. Dans la voiture, on a même appris la nouvelle que Hannibal Kadhafi avait été arrêté puis relâché à Genève. Mais, sur le moment, on n’a pas mesuré l’impact que cela pouvait avoir. On n’avait pas conscience non plus de la manière dont cela s’était passé. Avec le recul, c’est frappant de voir comment on avance vers son destin.» Le lendemain, Rachid est arrêté à Tripoli.
Trop longue captivité
Commence alors le début d’une trop longue captivité. Dix jours de prison éprouvants, puis l’ambassade. «Il y est allé cinq ou six semaines au début, mais après il ne tenait plus. Il a dit «ça suffit» et a pris le risque d’aller travailler.» A Misratha, à 250 km à l’est de Tripoli. Là où il essaie de mettre sur pied un terminal pour l’importation du ciment. «Il faisait les trajets, revenant fréquemment à l’ambassade.» Durant tout ce temps, Bruna communique avec lui presque chaque jour, par e-mail ou par téléphone, via le logiciel internet Skype. «Il y avait des hauts et des bas.» Des moments forts aussi, comme lorsque Bruna et la femme du second otage rencontrent enfin leurs maris à Tripoli lors de la visite de Micheline Calmy-Rey en mai, après déjà dix mois de détention. «On ne s’est pas dit des mots», dit-elle pudiquement pour parler de ce nouveau premier regard, l’émotion encore au bord des yeux.
«Le plus dur, c’est de ne pas savoir dans quel état il est»
Et puis il y a eu l’espoir, ce 25 août, cinq jours après les excuses de Hans-Rudolf Merz à la Libye, lorsque l’avion de la Confédération se pose à Tripoli. «C’était peut-être la pire journée de toutes, parce qu’on a commencé à y croire, raconte Bruna Hamdani. Heure par heure on était informés par le DFAE et par le DFF. Ça m’a mise dans tous mes états. Imaginez: on en était à préparer la réception des otages!» A 23 h 30, alors qu’elle est chez son fils aîné, elle finit par appeler son mari. «Rentre, va dormir, lui dit-il. On attend dans un fauteuil depuis des heures, on ne sait pas ce qui va se passer, donc rien ne va se passer.» A minuit, le DFF annonce à Bruna que les otages ne rentreront pas cette nuit. «Mais je continue à dire chapeau à Mme Calmy-Rey et à M. Merz, qui n’ont jamais cessé d’agir», insistet-elle.
Mais, après l’espoir, c’est le traquenard. «Un vrai piège, un guetapens», enrage Bruna. Vendredi 18 septembre 2009, on annonce aux deux otages qu’ils doivent subir un dernier contrôle médical avant d’être relâchés. Accompagnés de deux diplomates, Rachid et Max s’y rendent. Durant l’examen, les officiels suisses patientent dans la salle d’attente. Au bout de quelques instants, le médecin revient. «Je suis navré mais je n’ai rien pu faire, des hommes les ont emmenés…»
Depuis, Bruna est sans nouvelles de son mari. Rien. Pas un e-mail, pas un appel, pas même une lettre ou un mot ne lui est parvenu, ni à elle ni à quiconque. Reste ce dernier e-mail, envoyé le 17 septembre au soir, la veille de sa disparition. Un message qui répond aux photos de ses petits-enfants que lui a envoyées Bruna. Notamment Joachim et Noam, les deux petits derniers, de respectivement 11 et 6 mois, que Rachid n’a encore jamais vus, jamais portés. «Très beau tout ça, le jour où je reviendrai, j’aurai l’air d’un étranger! écrit-il. Tous ces petits ont l’air heureux et bien soignés. Je subis vraiment une punition de rater tout ça. Ici rien de neuf. Donc c’est une situation qui a l’air de prendre le chemin d’un grand sommeil.»
Inquiète pour sa santé
Où est-il? Que fait-il? Comment va-t-il? Depuis, les interrogations fusent. «Je me fais aussi du souci pour sa santé. Il a de l’hypertension et, dans la famille, son père et l’un de ses frères sont décédés soudainement par suite d’une attaque. Depuis qu’il est retenu, il a pris 10 à 12 kilos. C’est sa façon de réagir, c’est un introverti, il prend tout sur lui.» Malgré la douleur de la séparation, de l’incertitude, Bruna n’en veut même pas à la famille Kadhafi. «D’un côté je peux comprendre. Moi, je suis prête à le rencontrer, Hannibal Kadhafi, qu’il me raconte son malheur, celui de sa femme. Je suis assistante sociale, j’ai l’habitude.»
Elle est forte, Bruna, sensible à l’attention de la voisine aussi, qui lui apporte des fleurs et son réconfort. Huit ans dans les geôles libyennes, les infirmières bulgares ont attendu une libération survenue en 2007. «Même si je pouvais avoir les prédictions de la meilleure des voyantes, je ne voudrais rien savoir, glisse Bruna Hamdani. Car tant qu’il y a de l’incertitude, il y a aussi de l’espoir…»