L’Année mondiale de la biodiversité ne pouvait pas rêver d’un meilleur coup d’envoi. Océans rend en effet le plus bel hommage possible au mystère insondable de la vie, à son exubérante - et presque obscène - diversité. Il s’agit de la vie marine en l’occurrence, de ce miroir bleuté et déformé de la nature terrestre, de cette inépuisable réserve de créatures ayant privilégié l’apesanteur tridimensionnelle de la nage aux aléas en deux dimensions de la marche.
Ce film n’est pas un superbe documentaire animalier de plus. Comme dans ses œuvres précédentes, l’équipe de Perrin s’est ingéniée à transformer les futurs spectateurs en quasi congénères des créatures immortalisées dans leur milieu naturel. «Il n’était pas question de chercher le spectaculaire, explique pourtant Jacques Perrin dans une interview accordée au Figaro magazine, mais d’offrir une nouvelle perception: celle de nager épaule contre nageoire. Pour la première fois, la vraie personnalité des poissons est révélée dans son hydrodynamisme de vie.»
Et c’est ainsi que, entre autres finesses techniques, les bouteilles à circuit fermé ne produisant aucune bulle, et donc silencieuses, les rails de travelling posés sur les fonds marins ou encore les petits hélicoptères télécommandés transportant des caméras au ras des flots, tous ces subterfuges permettent de vivre la vraie nature de la nature. Ce perfectionnisme permettra, espère Perrin, de «donner envie à chacun de préserver ce qu’il voit». Car, contrairement aux deux films écologistes de l’année passée, HOME, de Yann Arthus-Bertrand, et Le syndrome du Titanic, de Nicolas Hulot, Océans renonce pratiquement à tout discours alarmiste. Ici, c’est avant tout la beauté et le seul génie de la nature qui doivent encourager chacun à cheminer vers une meilleure prise de conscience de l’état alarmant des milieux naturels, et tout particulièrement des milieux marins, déstabilisés par la surpêche, par les pollutions et par les aléas climatiques.
«Il n’est pas trop tard»
Car, s’il a choisi de montrer avant tout la beauté vitale qui magnifie les derniers sanctuaires marins, Jacques Perrin n’est pas dupe de la dégradation tragique de ces mêmes écosystèmes. Mais ce grand comédien, devenu amoureux fou des merveilles de la nature, veut encore y croire: «Ce qu’on a voulu dire dans le film, c’est que, si les instances internationales le veulent et qu’elles réagissent aux opinions des spectateurs, c’est-à-dire des citoyens, et si l’on veut vraiment inverser le cours des choses, il n’est pas trop tard pour que les mers évitent de devenir un vrai désastre», disait-il lors du tournage.
«Le vrai réalisateur du film, c’est la nature elle-même»
Jacques Perrin, coréalisateur d’«Océans»
On ne pourra pas reprocher à cette petite entreprise cinématographique, qui aura coûté quelque 80 millions de francs (un budget monstrueux pour le cinéma français), d’avoir participé au saccage. Une charte du plongeur responsable a été rédigée tout exprès pour l’occasion et a été rigoureusement respectée. A noter aussi que la scène de massacre par des pêcheurs a été totalement reconstituée. «On n’a pas le droit de faire de belles images avec des massacres que nous dénonçons», a précisé Jaques Perrin au magazine Terra Eco.
Une autre vérité océanique qui s’exprime à travers ces images, c’est le grand degré d’ignorance humaine qui caractérise cet énorme pan de la vie sur Terre. Les océans et leurs habitants, animaux et végétaux confondus, sont en effet encore largement méconnus. Les scientifiques n’ont répertorié que 210 000 espèces marines, alors qu’il en existe sans doute plusieurs millions. De plus, on ne sait souvent encore que très peu de choses sur les véritables relations entre les espèces, sur le mode de vie et le lieu de reproduction de chacune d’elles. On en sait hélas beaucoup plus sur les moyens les plus efficaces pour ratisser toute cette vie et l’acheminer crue ou fumante dans nos assiettes. Il ne s’agit plus d’entretenir l’ancienne illusion pas si ancienne d’une biomasse marine inépuisable qui préserverait ainsi l’humanité des antiques famines. Alors que la pêche s’est longtemps limitée aux côtes, celle-ci s’est généralisée, rationalisée et densifiée dans toutes les mers. Le rythme actuel de cette pêche industrielle est tel qu’il fait craindre aux spécialistes un épuisement des réserves de tous les poissons comestibles d’ici au milieu du siècle.
Quatre ans de tournage, 75 expéditions
Mais Jacques Perrin rappelle surtout, avec son véritable opéra marin, que la nature est d’abord une source d’émerveillement. Et c’est cet émerveillement qui peut ensuite motiver nos sociétés à adopter collectivement des modes de vie écoresponsables. «Le véritable réalisateur du film, c’est la nature elle-même», rappelle-t-il d’ailleurs avec gratitude.
Comme Microcosmos, comme Le peuple migrateur, ces visions étourdissantes offertes par la biosphère au fil des 75 expéditions réparties sur quatre années de tournage résonnent comme une supplique. Il s’agit de tout mettre en œuvre pour conserver ce foisonnement de vie, de formes, de couleurs, de comportements. Ce film aura raté son but s’il ne devait acquérir au fil des prochaines décennies qu’un terne statut de musée des espèces disparues.