On ne fait pas tous les jours passer un référendum national à près de trois contre un dans une carrière politique. Vous avez dû fêter dignement l’événement, j’imagine?
Il est vrai que je n’avais jamais rêvé d’un tel score; 55/45 ou 60/40 à la rigueur, mais 73%, jamais! Pas même dans mes fantasmes. J’ai donc savouré un bon verre avec ma femme, mon premier soutien. La fête, nous l’avons faite à la centrale du syndicat Unia, à Berne, avec des centaines de personnes soulagées d’avoir préservé leur acquis. C’est une victoire du peuple, collective, pas celle d’une institution ou de son président.
C’est la plus belle victoire de votre carrière?
La plus émouvante. Pendant la campagne, énormément de gens, de gauche comme de droite, m’ont confié leur inquiétude. Je les sentais perturbés par le sentiment d’être victimes d’une profonde injustice, irrités d’être traités comme des imbéciles par les élites politiques et financières qui, pour protéger leurs privilèges et leurs revenus, voulaient réduire leurs rentes. Heureusement que nous avons pu stopper cette scandaleuse machination.
D’où vous vient cet esprit combatif qui vous anime toujours, à 58 ans, après vingt-quatre ans de Conseil national et douze ans de présidence de l’USS?
Je l’ai développé naturellement, en vivant la pauvreté à la manière suisse. Mon père était ouvrier auxiliaire, ma mère faisait des nettoyages pour compléter le revenu nécessaire à élever une famille de quatre enfants. J’ai donc très tôt pris conscience qu’en Suisse il y avait aussi une société d’en haut et une d’en bas, et que cette dernière ne pouvait revendiquer une meilleure qualité de vie qu’en s’organisant et en déclenchant de grands mouvements. Cette votation du 7 mars ne fait que confirmer avec éclat la force d’une telle action.
Une idéologie basée sur le modèle de la lutte des classes que l’on croyait dépassé en Suisse…
Comment mener le combat sur un autre terrain lorsque les partis bourgeois, sous l’emprise de lobbys financiers dictant leur marche à suivre à Berne, sont capables de remettre en question le revenu vital des gens et des familles pour essuyer les plâtres de la crise financière? Comment ne pas se révolter à l’idée que le monde a trouvé 20 000 milliards de francs pour sauver les banques et le système financier du collapsus total? Et qu’à cause de cela on veut maintenant punir les gens, en Grèce, au Portugal, en Espagne et en Suisse, en réduisant les dépenses de l’Etat, en détruisant le service public, en relevant l’âge de la retraite et en rognant les rentes? C’est contre la perversité de ce système que le peuple s’est rebiffé.
Simple ruade ou vrai mouvement de fond?
Cette votation marque un tournant dans la vie politique suisse, le signe qu’un vent nouveau souffle sur le pays. Nous avons assisté à beaucoup de votations où les lobbys économiques ont réussi à faire peur aux gens. La dernière en date, l’initiative en faveur d’une retraite flexible, a été décapitée par economiesuisse, qui a sorti sa grosse artillerie et investi des millions en propagande lorsqu’elle a senti le danger. Mais cette fois ça n’a pas marché. Les Suisses ont montré qu’ils ne se laissaient plus intimider. Plus qu’un désaveu, c’est bien d’une révolte qu’il faut parler.
Certains, comme Dominique de Buman, vice-président du PDC suisse, interprètent ce vote comme une perte de confiance du peuple suisse dans son gouvernement…
Il n’y a pas que cela, mais il a raison sur ce point. L’incurie du Conseil fédéral a atteint son paroxysme lorsque l’affaire UBS a éclaté. Hans-Rudolph Merz en tête, le gouvernement ne s’est jamais montré à la hauteur des événements, prenant des décisions sans consulter le Parlement, comme en période de guerre, faisant clairement le jeu des responsables de la banque et de la débâcle. Aujourd’hui, c’est le Parlement lui-même qui est en passe de perdre sa crédibilité en refusant de mettre sur pied une commission d’enquête (CEP), le seul moyen de tirer toute cette affaire au clair.
Un revers cinglant pour la gauche…
La partie n’est pas terminée. Je pense que nous pourrons contraindre les sénateurs de droite, qui bloquent le projet au Conseil des Etats, à abdiquer lors de la session d’été.
Maintenant que Marcel Ospel, le directeur déchu de l’UBS, a déclaré qu’il n’avait rien à cacher et qu’il répondrait aux questions de la commission de gestion, la création d’une CEP est-elle réellement nécessaire?
Cette prise de position de M. Ospel est grotesque. Il dit cela en sachant que la commission de gestion n’a pas les moyens d’investiguer et parce qu’il aura largement le temps de se préparer, avec une nuée de consultants, à répondre aux questions qu’il connaîtra longtemps à l’avance.
Au fait, il y a deux socialistes, Micheline Calmy-Rey et Moritz Leuenberger, au sein de ce Conseil fédéral que vous dénigrez…
Ce n’est pas une question de parti. Au Conseil fédéral comme ailleurs, je crois que celui ou celle qui ne fait pas son boulot doit partir et, à cet égard, il n’échappe à personne que le collège actuel nécessite certains changements. S’agissant des socialistes, il faut poser la question à notre président, Christian Levrat.
Vous-même, vous avez passé plus d’un tiers de votre vie au Parlement. Ne serait-ce pas aussi le moment de passer la main?
Ce n’est pas dans mon intention de me retirer. Primo, parce que je me sens encore la force et le courage de mener de nouveaux combats et d’imaginer une présidence efficace de l’USS sans avoir une influence directe au Parlement. Le résultat du 7 mars m’ayant encore apporté une motivation supplémentaire, je songe donc à me représenter en 2011.
Au cours de cette prochaine période, vous n’échapperez pas à la réforme et à l’assainissement de ces assurances sociales qui vous tiennent tant à coeur. A commencer par l’AVS, menacée par le vieillissement de la population…
Il faut arrêter de présenter cette menace comme un péril mortel. L’AVS existe depuis 1948 et demeure l’avancée sociale la plus géniale de ce pays. Tout le monde cotise et la rente maximale est de 82 000 francs. C’est simple, clair et efficace. Plutôt que de lui promettre un destin funeste, il vaudrait mieux réfléchir aux moyens de la développer vers le haut.
Facile à dire. Encore faut-il assurer son financement…
Ecoutez, à sa création, on comptait neuf cotisants pour un rentier. Aujourd’hui, ce ratio est passé à trois cotisants pour un rentier et même deux, trois si l’on péjore objectivement la statistique. En dépit de cette réduction drastique du coefficient, le financement a pu être assuré malgré l’importante augmentation de l’espérance de vie constatée. Pour moi, ces chiffres démontrent clairement que le plus dur n’est pas devant, mais derrière nous en ce qui concerne l’AVS.
Et les 10 milliards de perte budgétisée de l’assurance chômage, vous les occultez?
Si, après la dernière crise économique, Pascal Couchepin n’avait pas ramené le taux de cotisation, que personne ne contestait, de 3% à 2%, je pense que ce déficit n’existerait pas. Cela dit, il existe dans la loi un mécanisme de financement automatique pour l’assurance chômage, que la droite veut réduire tout en réduisant les prestations. Un scandale en pleine période de crise. Nous nous battrons. Des solutions existent.
Difficile d’avoir le beurre et l’argent du beurre sans augmenter les cotisations à terme…
Peut-être. Vous savez, les Suisses ne sont pas fous. S’ils sont sûrs d’avoir un retour sur investissement, je pense qu’ils sont prêts à ce genre de sacrifices. C’est la droite et les partis bourgeois qui rendent cette question taboue.
Vous vous battrez aussi contre le relèvement de l’âge de la retraite, qui semble inéluctable?
Absolument. Relever l’âge de la retraite à 66 ou 67 ans est un autre moyen de réduire les rentes. Les Allemands, les Grecs, les Espagnols sont en train d’en faire la cruelle expérience, car trouver du travail dans cette tranche d’âge est presque impossible. Et ne croyez pas qu’en Suisse cela soit plus facile. Vous pouvez tourner les problèmes dans tous les sens: le système des rentes reste le plus efficace dans les économies développées et la mission du politique est de le défendre et de le consolider, pas de le massacrer…