C’est une lutte de presque deux mille quatre cents ans. Et si la guerre actuelle dure depuis trente-sept années, la bataille entre bouddhistes cinghalais et hindouistes tamouls au Sri Lanka est l’un de ces conflits venus du fond des âges, tragiquement complexe et jamais vraiment réglé.
Les dernières heures de combats militaires dans l’ancienne Ceylan, faites de massacres terribles et de la mort du dirigeant historique des Tigres tamouls, Prabhakaran, peuvent donner l’illusion d’une conclusion. Elle ne sera qu’une péripétie de plus avant que ne reprenne le cycle des enfers si le président Rajapaksa, vainqueur du jour, ne transforme le verdict de l’heure des armes en geste d’apaisement.
La tristesse abreuve la colère, le risque d’une radicalisation d’une partie de la jeunesse tamoule d’ici existe.
L’Occident, en Suisse comme ailleurs, se méfie de cette guerre, la méconnaît. Elle n’entre que difficilement dans nos clichés et catégories. Nous avons du bouddhisme l’imagerie caricaturale et partielle venue du sourire d’enfant si pacifique du dalaï-lama tibétain. Or, les bouddhistes cinghalais, majoritaires au Sri Lanka, ont scandaleusement bafoué depuis un demi-siècle les droits des citoyens tamouls et l’armée gouvernementale s’est comportée à leur égard au-delà de l’impitoyable.
Mais le sang appelle le sang, et il n’en faudrait pas plus pour transformer les Tigres en simples victimes. La réalité, là encore, est moins simpliste et plus cruelle. Ils furent depuis des décennies parmi les plus zélés adeptes des ignominieux attentats suicide à l’aveugle: du terrorisme, et rien d’autre. Ils ont financé leurs actions par divers trafics juteux et coupables: les armes, la drogue. Ils sont enfin parmi les plus féroces aussi à intégrer de gré ou de force femmes et enfants soldats dans leurs rangs.
Alors, forcément, dans la mare des larmes d’aujourd’hui barbotent des rancunes légitimes, éternelles, vengeances et revanches sans cesse recommencées. Notre reporter Yan Pauchard est allé avec le photographe Blaise Kormann à la rencontre de l’importante communauté d’exilés tamouls de Suisse (lire en page 18). Une diaspora très présente en notre pays, appréciée souvent, discrète toujours. Ils en ressortent avec des images émouvantes et des témoignages importants. La tristesse abreuve la colère et le risque d’une nouvelle radicalisation d’une partie de la jeunesse tamoule éparpillée dans le monde existe. Mais Ganesh, fameuse divinité hindoue à tête d’éléphant, ornant les murs des temples d’ici et d’ailleurs, est aussi Celui qui lève les obstacles. Le si mince filet lumineux de l’espérance est là, politique forcément, et tout entier dans la main du président sri-lankais: qu’il la tende enfin aux Tigres et à l’Eléphant.