Le bureau bernois d'Andreas Meyer raconte un patron des CFF sportif. La poignée de main est d'ailleurs énergique. Un ballon de l'Euro 2008 trône face à la porte d'entrée, un maillot de l'Association suisse de football habille le dossier du fauteuil de son bureau et des bâtons de walking sont appuyés contre le mur. Seul un modèle réduit de train, une palette de chef de gare et trois fauteuils de 1re classe donnent une touche CFF. On a à peine le temps de lui dire bonjour que... «Regardez ma collection de cactus! Vous et la Schweizer Illustrierte m'en avez donné cinq, ainsi que trois roses! Je m'en occupe, ils se sentent très bien sur le rebord de ma fenêtre.»
Vous êtes plutôt beau joueur. Christoph Blocher nous en a renvoyé un sans même ouvrir le paquet.
Au contraire, j'ai chaque fois envoyé une lettre de remerciement à la rédaction.
L'illustré aurait d'ailleurs pu vous en gratifier d'un autre la semaine passée. Encore un scandale aux CFF. Vos employés voyagent en 1re classe avec un abonnement à tarif préférentiel. Du coup, aux heures de pointe, les passagers payant, eux, plein tarif restent parfois debout. Un peu fort de café, non?
Il est vrai que nos employés utilisent en majorité le train pour venir au travail. Ils savent aussi qu'ils doivent laisser leur place en cas de forte affluence et ils le font.
En Suisse romande, la ligne Lausanne-Genève est le point noir du réseau. C'est l'enfer aux heures de pointe pour trouver une place. Que dites-vous à ces usagers?
J'ai pris ce train un matin pour me faire une idée. Et j'ai constaté que les voitures sont bondées en milieu de rame. Mais il reste presque toujours des places libres aux extrémités.
Ce «presque toujours» fait justement râler les passagers!
On a ajouté des trains supplémentaires entre Lausanne et Genève et aussi entre Nyon et Genève, mais souvent les usagers ne les empruntent pas assez. Nous devons améliorer notre information à ce sujet. Et surtout mettre des wagons plus confortables, climatisés, et ajouter des trains à deux niveaux afin d'offrir encore plus de places.
Autre sujet de courroux pour les voyageurs, les retards permanents. Fini l'ère des trains immuablement à l'heure?
Vous avez raison, notre système est tellement chargé que les retards sont inévitables. Je le déplore. Toutefois, depuis le début de l'année, la situation s'est améliorée grâce à la task force qu'on a installée et à la fin des travaux entre Berne et Fribourg. Mais, c'est clair, les retards m'énervent aussi même si l'on sait que, sur le plan international, la ponctualité des CFF est célèbre. Quelques parlementaires m'envoient des cartes postales pour me dire: dans tel ou tel pays, les gares sont parfaites mais manquent de trains. La ponctualité est une des valeurs helvétiques, je tiens à ce que les CFF la cultivent.
Quand vous partez à l'aéroport, combien de trains d'avance prenez-vous pour être à l'heure?
Aucun, j'ai plutôt tendance à arriver à la dernière minute. Si le train a un peu de retard, j'ai toujours réussi à expliquer ma situation et à prendre mon avion.
Avec l'Expo.02, on a poussé les gens à abandonner leurs voitures et, depuis, vous êtes victime de votre succès. N'a-t-il pas été mal évalué? Franchement, il y a eu un manque de vista à l'époque.
L'introduction de Rail 2000, il y a cinq ans, rime vraiment avec réussite. On avait prévu, de 2003 à 2008, une augmentation de 12%, elle est de 31%. C'était imprévisible. Imaginez le contraire, si l'on avait acheté trop de trains, construit trop de voies par rapport aux besoins. J'aurais encore reçu un cactus! L'équilibre reste dur à trouver. On l'a vu avec le tunnel du Lötschberg. Le trafic s'est accru de 40% en un an.
N'avez-vous pas l'impression d'avoir hérité d'une entreprise qui a dix ans de retard? N'en voulez-vous pas au conseiller fédéral Moritz Leuenberger?
Je n'ai rien hérité! Non, je n'étais pas là quand ces prévisions ont été établies. Aurais-je fait mieux? Cette entreprise croît très vite, ce problème est plutôt positif. Si je compare avec d'autres sociétés en manque de commandes, on se trouve dans une position plutôt enviable. Mais les défis sont du coup immenses. Comment mettre plus de trains dans un réseau saturé? On a commandé de nouvelles rames et la Suisse romande en bénéficiera ces prochaines années. En 2010, le RER vaudois comptera des rames neuves et de nouveaux trains à double étage circuleront dès 2012 entre Lausanne et Genève.
A quand la troisième voie entre Lausanne et Genève?
Je suis absolument favorable à cette fameuse troisième voie, si célèbre avant même d'être construite. Tout dépend de la décision du Parlement fédéral et du financement. En fait, un paquet de 5,4 milliards a été accepté par les Chambres. Ce montant comprend notamment le financement de ce qu'on appelle la quatrième voie Lausanne-Renens. Ce qui me préoccupe, c'est que ces 5,4 milliards ne seront pas disponibles avant 2015. En comptant dix ans de travaux, les chantiers ne se termineront pas avant 2025, soit bien trop tard, car la situation urge. Et, à ce train-là, on ne parlera de la troisième voie Renens-Allaman que dans quinze ans. On discute pourtrouver des solutions. Je suis en souci, car la situation économique de la Confédération et des cantons n'est pas rose, mais on a besoin de leur engagement.
Pourquoi n'êtes-vous pas en faveur d'un partenariat public-privé (PPP)?
Je ne suis pas contre les PPP. Mais dans les projets ferroviaires, selonmes informations, ce genre de partenariat ria jamais été un succès. Excepté peut-être le tunnel sous la Manche avec la société Eurotunnel, qui a d'ailleurs plusieurs fois fait faillite. Avec les trains, on ne gagne pas d'argent, ni en Suisse ni ailleurs.
Pourtant le TransRUN, projet de RER reliant le haut et le bas du canton de Neuchâtel, joue la carte du financement PPP.
Et on est en étroite collaboration avec le canton de Neuchâtel. C'est un projet-pilote. A Neuchâtel, j'ai entendu quelqu'un dire que PPP signifiait partenariat public pionnier, mais on essaie de trouver des investisseurs.
Le bilan financier 2008 des CFF est excellent, avec 345 millions de francs de bénéfice, soit +329,1% d'augmentation. Et pourtant vous criez famine. C'est paradoxal, non?
Les grands investissements des CFF pour adapter l'offre à la demande font que l'on dépense plus d'argent qu'on en encaisse. C'est ainsi depuis dix ans et ça continuera encore vingt ans. On n'arrive même pas à boucher le trou de notre caisse de pension, dû à un financement insuffisant de la Confédération. Et l'on doit investir 20 milliards dans le matériel roulant d'ici à 2030. Côté infrastructures, la Confédération et les cantons mettront 40 milliards jusqu'en 2050. L'équilibre est franchement difficile à trouver.
En même temps, vous avez renoncé à l'augmentation des tarifs prévue pour décembre 2009. A quand la prochaine hausse, décembre 2010?
Je pense que oui, mais je ne sais pas de combien. On évaluera la situation début 2010.
Comment marche votre nouvelle offre de billets dégriffés sur l'internet?
Ça commence à prendre. On améliore encore laccessibilité du système. Cette action vise trois buts: attirer plus de clients, augmenter évidemment nos recettes et l'utilisation de nos trains aux heures creuses. Le taux d'occupation en vingt-quatre heures n'atteignait que de 31% en 2008. Ce réseau est cher, on veut améliorer sa rentabilité afin de baisser les coûts et pourquoi pas les prix.
Fils de cheminot, cette filiation ferroviaire était-elle évidente?
Oh non. En 1997, j'étais en poste en Allemagne dans l'industrie privée où j'étais obligé de licencier 3000 personnes, c'étaitterrible. Un consultant m'appelle pour me proposerun poste de la Deutsche Bahn. Ma première réaction a été de refuser. Mon père travaillait encore aux CFF, je ne voulais pas aller chez un concurrent. Et finalement j'ai accepté un contrat de deux ans et j'y suis resté dix.
Votre père est-il touché par les attaques lancées contre vous?
Pour mes parents et ma famille, ces critiques sont quelquefois dures. Alors que, moi, je suis bien entouré et peut-être un peu plus blindé. Mon père a toujours commenté mes décisions en bien ou en mal. On a des relations très franches.
Vous souvenez-vous de votre premier voyage en train?
Ma mère est originaire du canton de Luceme. J'avais peut-être 4 ans le jour où l'on a pris un train à vapeur de Sursee à Triengen pour aller voir ma grand-mère. Je portais un short et des chaussettes blancs et j'étais frustré, car j'avais l'interdiction de m'approcher de la locomotive, évidemment sale. Ensuite, s'asseoir sur les bancs en bois des wagons était périlleux: on risquait de se planter des échardes.