1 OSPEL = 2000 EMPLOYES PENDANT UN AN
Les mois passent et
les milliards trépassent. La semaine dernière, l'UBS a annoncé un
nouveau déficit de 2 milliards de francs pour le premier trimestre
2009. Un passif qui porte désormais les pertes de la banque à près de
70 milliards depuis le début de la crise des subprimes, les prêts
immobiliers à risques aux Etats-Unis: soit environ trois ans de masse
salariale des 70 000 employés de la banque.
Conséquence: Oswald
Grübel, le nouveau grand timonier allemand de l'établissement, a sorti
son gros feutre noir et biffé 8700 emplois. Dont 1500 en Suisse. Un
nouveau coup dur pour notre économie et pour les finances fédérales
puisque, une fois le plan social de la banque épuisé, c'est la
Confédération, via la caisse de chômage, qui essuiera une fois encore
les plâtres.
Pendant ce temps, Marcel Ospel (59 ans), dépositaire
des «trois clés» d'avril 2001 à avril 2008 et tenu pour principal
responsable de la débâcle, jouit de sa paisible retraite dans son
paradis fiscal de Schwyz. Selon les estimations, ce fils de pâtissier
bâlois a accumulé 300 millions de francs de bonus au cours de ses
années passées à la direction de la banque. De quoi payer 2000 employés
à 150 000 francs de moyenne pendant un an. Hier adulé, le banquier
déchu est parti avec un parachute doré dont on ignore le montant, mais
se chiffrant en plusieurs dizaines de millions. Pendant ce temps, les
pertes de l'UBS sont devenues trois fois supérieures à celles qui ont
conduit Swissair à la faillite. S'il avait écouté ses conseillers
américains, au début de 2007, Marcel Ospel les aurait limitées à 520
millions de francs.
10 000 FRANCS PRIS A CHAQUE CONTRIBUABLE, 2 MILLIARDS DE BONUS DONNES AUX CADRES
A
l'arrivée, c'est la Confédération qui paie: une garantie de 60
milliards pour crédits pourris et 6 milliards de francs injectés cash
(près de 10 000 francs par habitant) pour sauver la banque de la
faillite. Mais 3 milliards ont servi à payer les bonus que la banque a
versés à ses employés en 2008 (2 milliards) et l'amende pour fraude au
fisc américain (920 millions).
Me Dominique Warluzel n'y va pas
avec le dos de la cuillère en évoquant les responsabilités de Marcel
Ospel et de sa clique dans la débâcle de l'UBS. Pour l'avocat genevois,
écœuré par le cynisme avec lequel la banque taille aujourd'hui dans ses
effectifs, l'ancienne direction était essentiellement composée de
prédateurs parfaitement policés dont l'incompétence n'avait d'égale que
leur cupidité. «Je m'enrichis sur le dos de l'institution et du pays,
et après moi le déluge! résume-t-il, consterné. L'incompétence n'est
pas un délit. Et il n'y pas de poursuites pénales possibles tant qu'une
faillite n'est pas prononcée. On pourrait envisager une plainte des
actionnaires pour gestion déloyale, mais le conseil d'administration
n'enclenchera pas la procédure. L'image de la banque est déjà
suffisamment écornée, ce serait le coup de grâce.» Bien que les
similitudes de profil et d'incompétence entre les ex-dirigeants de
l'UBS et de Swissair soient avérées, les premiers échapperont donc aux
tribunaux. «De toute façon, le simulacre de procès des dirigeants de
Swissair a débouché sur le plus grand scandale des annales judiciaires
suisses», estime Dominique Warluzel.
20 MILLIONS DE CADEAU, 23 MILLIARDS DE RETRAITS DE CAPITAUX
Le
23 avril 2008, Peter Kurer, l'ancien chef juridique, arrive à la
présidence de la banque. Le docteur en droit zurichois manque
d'expérience dans le domaine financier. Mais Marcel Ospel, lui, est
soulagé. Et pour cause: accusé de graves négligences et sous la menace
d'une inculpation en cas de plainte, Peter Kurer, qu'il a recruté
personnellement pour représenter l'UBS dans les négociations avec
Swissair en 2001, écarte d'emblée l'idée d'enclencher une procédure à
l'encontre des anciens dirigeants.
Mais la haute voltige continue
avec la multiplication des golden helloes: primes de bienvenue ou
primes d'engagement, ils demeurent un moyen d'attirer encore les
meilleurs à l'UBS, maintenant que les bonus font jaser.
En 2001,
Mario Corti, pour voler au secours de Swissair - avec le succès que
l'on sait -, avait demandé ses cinq ans de salaire d'avance, soit 12,5
millions de francs. Désormais, on offre une fortune à l'engagement en
plus du salaire: Jerker Johansson, le nouveau patron de la banque
d'investissement de l'UBS, aurait ainsi reçu 20 millions de francs de
golden hello en février 2008. Cette technique était un classique de
l'ère Ospel. En 2005, il avait «investi» 600 millions de dollars en de
telles primes de bienvenue pour recruter une cinquantaine de
spécialistes de la banque d'affaires aux Etats-Unis. Normalement, ces
cadeaux d'engagement représentent environ une fois et demie la somme
des capitaux que le gestionnaire est parvenu à amener chez son
employeur dans les douze derniers mois. En clair, si le gestionnaire a
«rapporté» 10 millions dans l'année écoulée, l'établissement concurrent
qui le convoite lui offre 15 millions de francs comme golden hello pour
le décider à changer de camp. Problème: dans les milieux financiers, on
assure que l'UBS fait désormais de la surenchère dans le genre. La
banque suisse offrirait plus de... 25 millions en cadeau d'engagement à
un gestionnaire capable de trouver en un an 10 millions à mettre dans
ses coffres. Une pratique très onéreuse, mais qui peut marcher, si l'on
en croit les derniers chiffres: alors que la banque a enregistré 23
milliards de francs de retraits de capitaux au premier trimestre 2009,
son entité américaine, elle, a augmenté sa masse sous gestion de 18
milliards. Grâce à ses gestionnaires recrutés à prix d'or.
3 MILLIONS POUR BERTARELLI, 50 MILLIONS POUR ALINGHI
Trois
millions de francs. C'est, en chiffres cumulés, la rétribution allouée
à Ernesto Bertarelli pour ses sept ans passés au conseil
d'administration de l'UBS (de 2002 à la semaine dernière). Peanuts pour
l'ex-propriétaire des laboratoires Serono, dix fois milliardaire en
francs depuis qu'il a vendu sa société. Une généreuse rumeur a un temps
laissé croire que le Suisse parmi les plus fortunés, selon le magazine
Forbes, rétrocéderait ce pourboire de 3 millions, au vu du contexte de
crise. Il n'en est rien pour l'instant: s'il l'avait fait, la banque
aurait été en effet tenue de l'annoncer.
La présence au conseil
de Bertarelli, son amitié avec Marcel Ospel, ont largement contribué à
lui assurer l'engagement de l'UBS comme sponsor principal d'Alinghi au
long de ces années: au total, un pactole d'environ 50 millions de
francs pour le bateau du milliardaire, contrat toujours en cours.
Depuis le début de sa dégringolade, la banque a pourtant revu à la
baisse certains de ses autres partenariats. Elle a par exemple renoncé
à sponsoriser les deux orchestres servant de socle au Verbier Festival
Orchestra. Perte pour les organisateurs: 1,4 million de francs,
désormais pris en charge par les collectivités publiques. A Verbier, la
banque honorera toutefois sa contribution annuelle de 700 000 francs
jusqu'au terme de son engagement contractuel, en 2011.
De l'avis
des spécialistes, si le patron d'Alinghi n'a rien apporté à l'UBS en
termes de stratégie, ses activités maritimes sponsorisées eurent leur
utilité: les autorités américaines ont ainsi souligné récemment comment
les events au Champagne autour d'Alinghi durant la Coupe de l'America
servaient notamment aux gestionnaires de l'UBS de terrain de chasse
privilégié. On y rabattait dans les coffres de la banque les
millionnaires américains, en les encourageant délictueusement à de la
pure fraude fiscale. Une affaire qui roulait, avant que le gouvernement
de Washington ne se fâche, et réclame ce printemps prestement à la
Suisse une liste des fraudeurs: c'est alors que le secret bancaire
commença à prendre l'eau.