Elle est émue. Dans les gradins du Letzigrund, Anouk, 51 ans, ne peut retenir quelques larmes. Sur les écrans géants du stade, son entraîneur de mari, Bernard Challandes, vient d’apparaître brandissant la coupe. Il est 22 heures ce vendredi 19 mai. Le FC Zurich a battu 2 à 1 son voisin Grasshopper. Un dernier match sans enjeu, car le club est certain de décrocher le titre de champion de Suisse depuis une semaine. Qu’importe. Les 22 000 spectateurs exultent, envahissent le terrain. C’est du délire.
Il est le «Meistertrainer»
Bernard Challandes tente de se frayer un chemin pour aller rejoindre sa femme. Tout le monde l’arrête, le félicite, veut un autographe, tient à se faire photographier à son côté. Il est le Meistertrainer, comme on dit de ce côté de la Sarine. Anouk est restée au pied des gradins, en dehors de la cohue, entourée de ses enfants, son clan: les deux filles aînées, Maude et Chloé, 27 et 24 ans, le cadet Jules, 16 ans (Mehdi, 21 ans, n’a pas pu venir, il joue avec Yverdon-Sport ce soir-là). Il y a aussi Manech, le petit-fils de 2 ans, qui essaie d’apercevoir son papou. Bernard réussit à s’extraire de la foule, embrasse Anouk. Un baiser tout de retenue et de complicité. Elle sourit, juste heureuse pour lui. La Neuchâteloise sait ce que ce premier titre représente pour son mari, qui va fêter ses 58 ans en juillet.
Attablé quelques jours plus tôt dans leur appartement de Wettswill, au sud de Zurich, Bernard Challandes se souvient de son arrivée à la tête du club, il y a deux ans, succédant au Vaudois Lucien Favre. Le Neuchâtelois affronte les critiques, la campagne de presse virulente du Blick, les réticences des experts en ballon rond. «J’ai été désigné parmi les premiers entraîneurs qui seraient limogés», sourit-il. Le risque, il le connaissait. Le technicien quittait alors le cocon de la fédération suisse où, pendant douze ans, il s’était occupé avec succès des Rougets, les équipes des moins de 17 ans, puis des moins de 21 ans.
«Bernard est un gentil... peut-être un trop gentil»
Anouk Challandes, son épouse
Personne ne remettait en cause les compétences auprès des jeunes de ce formateur hors pair. Sa réputation? Celle d’un coach paternaliste, un brin sorcier, aux colères mémorables. Mais beaucoup doutaient de sa capacité à diriger une équipe de l’élite. N’avait-il pas successivement connu deux expériences peu concluantes avec Young Boys et Servette en 1995? Comme un signe du destin, les Challandes ont eu de la peine à trouver un logement à Zurich. «Tous les appartements nous filaient sous le nez, se souvient Anouk. Les gérances avaient peur que l’on doive repartir après seulement quelques mois. Finalement, on a trouvé, mais parce que la propriétaire est Romande. Elle nous a dit: «Entre Welches, il faut se serrer les coudes.»
Insomnies
Durant la première année, Bernard Challandes gamberge, se remet en cause, se bat, s’accroche. L’équipe termine troisième du classement. Pas si mal. Mais pas suffisant pour Zurich, engagée dans une lutte de prestige face au voisin bâlois. «Je me suis posé beaucoup de questions, reconnaîtil. Je me disais que j’étais trop gentil, que je faisais trop confiance, qu’il me manquait cet instinct du tueur…» Il y a eu les doutes, les insomnies, les coups de cafard. «Mon problème, c’est que je n’arrive pas à faire une coupure quand je quitte mon boulot», concèdet-il. Ce que confirme Anouk: «Après un match, il ne dort pas de la nuit. Il refait sans cesse la partie.» Alors, pour changer les idées de son mari, elle le convainc de l’accompagner lors de ses promenades à pied ou à VTT qu’elle adore tant. Très sportive, Anouk a cinq Patrouilles des Glaciers à son compteur. Jeune, elle a même fait partie un temps du cadre national de ski alpin. «Sans elle, je me serais morfondu à la maison à regarder des vidéos de matchs, relève Bernard. Elle sait me calmer. Elle est mon vrai portebonheur.»
Par chance, l’appartement déniché est idéalement situé, à la lisière de la forêt, au pied de l’Uetliberg. «Cet hiver, je suis même allée faire les courses à peaux de phoque», se félicite Anouk. La région leur rappelle un peu leur vallée de La Brévine, où ils vivent depuis bientôt trente ans dans leur maison de La Chaux-du-Milieu. Trente ans, c’est également le nombre d’années de mariage de ces deux natifs du Locle. «C’est important que ma famille (ndlr: Jules est le seul des quatre enfants à vivre encore à la maison) se sente bien, assure Bernard Challandes, commentant la vue magnifique que l’on a depuis la terrasse, avec au loin les Alpes. Si elle devait pâtir du football, j’arrêterais tout de suite.»
Diplôme de bibliothécaire
Ce titre de champion de Suisse, Bernard Challandes le considère moins comme une revanche que comme une reconnaissance de son travail. Lui, le pédagogue, a un parcours atypique dans le petit monde du foot suisse. Il le sait. «J’étais un nobody», lâche-t-il, confessant une modeste carrière de joueur qui l’a mené en ligue B à UGS. De formation littéraire avec un diplôme de bibliothécaire, cet amoureux de San-Antonio enseignera plusieurs années la culture générale dans une école d’ingénieurs. C’est à 30 ans qu’il commencera à entraîner, à Saint-Imier, en deuxième ligue. Après, ce sera Le Locle, La Chaux-de-Fonds et Yverdon. Pour l’anecdote, le président de l’équipe nord-vaudoise, François Candaux, aimait à dire qu’il était content d’avoir un coach «pour qui Verlaine n’était pas le défenseur de Martigny». Une période que Bernard Challandes ne renie pas. «La promotion en première ligue avec Le Locle ou en ligue A avec Yverdon, ces fêtes à la cantine, c’était merveilleux.»
Il est 14 h 30, ce samedi 30 mai. Des milliers de supporters zurichois sont agglutinés sur l’Helvetiaplatz pour la fête officielle. Dominant la place, Anouk Challandes se tient sur le balcon du Volkhaus, observant la foule qui attend ses héros depuis plusieurs heures. De l’autre côté apparaît soudain un camion. Sur son pont, l’équipe du FCZ au grand complet. Son mari soulève alors la coupe devant la foule en liesse. La Neuchâteloise lui lance un timide salut de la main, que Bernard ne verra sans doute pas. Elle sourit. Tout ça, c’est un peu grâce à elle.