Lundi
Ted Kennedy
Drôle de vie que celle-là. L’ombre des frères. La mort sans cesse alentour. Ce ponton à Chappaquiddick en 69, Marie Jo, l’Oldsmobile Delta à la flotte, l’odeur mouillée de la lâcheté. Cette lassitude de survivant au final, les tristesses accumulées, l’abandon des ambitions. Et puis l’instant où il adoube Obama, juste avant l’agonie, le lien enfin renoué avec les rêves anciens. Il existe une photo de plage où il est en maillot de bain avec Bob et John, en avril 1957. Ils rient tous les trois, ils sont infiniment beaux et modernes et espérants, en eux coule le vin de la jeunesse. Nimbés par l’or de l’optimisme, ils ont l’air presque heureux, arrogance des carnassiers, sûrs des conquêtes à venir, inconscients des cauchemars. Derrière eux, des vagues atlantiques. Elles effacent déjà leurs traces, la vie passe comme du sable entre les doigts.
Mardi
Mirabeau
Drôle d’image dans le poste télé, nouvelles en bref. Un patron de PME français est débarqué par ses actionnaires étrangers, et remplacé par son vice-PDG. On le voit sortir de l’usine, qui fait dans les robinets et lavabos, croiser son successeur devant les caméras. Il le regarde et dit: «Il existe quelqu’un de pire que le bourreau, c’est son valet.» L’autre reste interdit, on dirait une de ces phrases mystères que sortait autrefois Eric Cantona. Ensuite, le commentateur, qui a quelques lettres, nous précise qu’il s’agit d’une citation de Mirabeau.
Mercredi
Bashung
Une nouvelle biographie qui va sortir dans quelques jours, des émissions: un culte commence. Il y a toujours une chanson de lui utile juste là, maintenant. Ces jours, Mes bras, fenêtre ouverte: je m’y engouffre quand je peux, «et tu sauras où l’acheter, le courage».
Jeudi
Tennis
Elle aimerait jouer mieux au tennis. Quand elle réussit un coup, elle croit que c’est du bol. Elle a peur de m’embêter, sous prétexte que je joue un poil mieux qu’elle. Elle ne m’embête jamais, j’aime le goût du sel sur sa joue, à la fin du match.
Vendredi
Christian Lüscher
Le candidat surprise. A force que les analystes répètent qu’il n’avait aucune chance, on l’a complètement sousestimé. Il est assez malin, plein d’autodérision, il parle cash, il prend des risques, il aime les jolies femmes: il pourrait faire un conseiller fédéral tout à fait étonnant.
Samedi
Lang Lang
Partout, je lis qu’il est controversé. Il était déjà passé par Montreux avec Herbie Hancock en juillet dernier, il y avait cette lumière joyeuse autour de lui. Il est de retour sur scène pour le Septembre musical, le Concerto pour piano No 2 de Chopin. Au moment du second mouvement, d’une lenteur sentimentale intoxicante, il est absolument extraordinaire, il n’a pas peur, il se vautre à fond dans l’émotion, il ne contourne rien, il l’affronte droit devant, une sorte d’effleurement mélancolique toujours au bord de la tristesse. Il fait monter les larmes, Lang Lang, je comprends que, partout, des salles bouleversées se lèvent.
Dimanche
Que des scoops
Il ne se passe bientôt plus un jour sans qu’un média suisse ne lance des communiqués racontant que cette fois, c’est sûr, ils le savent sûrement, et de source sûre: les otages suisses en Libye rappliquent, ils sont presque là, dans l’avion, ils se sont brossé les dents juste avant de partir, on est les premiers à vous le dire, etc. Alors, comme L’illustré n’a encore rien annoncé de scoopique sur la question, je me lance et vous l’annonce en primeur: ils vont rentrer bientôt! Et le pape actuel sera mort dans moins de trente ans, je sais ça de source archifiable! Et il y aura de la neige à 4000 mètres cet hiver, appelez-moi si vous voulez des détails! Et le prochain conseiller fédéral sera… conseiller fédéral!! Que des scoops, que des scoops à la pelle, vous êtes impressionnés, pas vrai?