Dès les premières pages de son autobiographie, la future dame de fer se souvient de son enfance, de la chasse aux vipères avec ses frères Flavio et Angelo dans les forêts près de Bignasco, le village tessinois où elle a grandi.
Premières amours
Elle raconte son baccalauréat à Brunnen, au bord du lac de Lucerne, son passage à l’Université de Berne, puis à la faculté de droit à Genève, où elle décroche son diplôme en 1972. «Mon parcours n’aurait pu être plus conventionnel, dit-elle. J’ai épousé le garçon avec qui je sortais au lycée, Pierre-André Bonvin, fils de l’ancien président de la Confédération helvétique Roger Bonvin. Il était resté à Genève pour achever ses études de droit, tandis que j’étais rentrée à Lugano pour ouvrir mon cabinet. Notre couple s’est disloqué lorsque je suis tombée amoureuse de Daniele Timbal, un avocat spécialisé en droit du commerce à Lugano. Avant même que je ne l’épouse, Daniele Timbal m’avait conseillé de défendre les femmes dans les affaires de divorce. C’était un bon conseil… jusqu’à un certain point.» Elle ouvre alors une étude au Tessin avec son nouveau mari et achète son premier sac Vuitton, mais apprend aussi le pilotage à Hockenheim. Elle achète une Porsche 911 SC, avec laquelle elle promène aussi sa mère, «filant sur les routes à 200 km/h». En 1977 naît son fils Mario. En 1980, elle est nommée juge d’instruction au Tessin, le début d’une grande carrière.
Le jour où elle envisage de démissionner…
Passage très attendu, Carla Del Ponte évoque son amitié avec le juge italien anti-Mafia Giovanni Falcone: «Je n’étais pas peu fière le jour où, dans une interview, Falcone parla de moi comme de «l’obstination incarnée». (…) J’étais avec ma mère à Bignasco le samedi 23 mai 1992. Je ne me rappelle pas ce que je faisais quand, vers 6 heures du soir, le téléphone sonna. C’était un agent de police. Il m’annonça que le juge Falcone était mort. Ce soir-là, au journal télévisé, je vis le reportage en direct de Palerme. Des tueurs avaient actionné une bombe télécommandée qui avait fait sauter la voiture du juge. (…)
«Falcone parlait de moi comme de «l’obstination incarnée»
Carla Del Ponte
Sidérée, j’étais incapable de détacher le regard de ces images terribles, mais je ne réussis même pas à pleurer. J’étais surtout en colère.» Révélation de Carla Del Ponte, elle songe alors à démissionner: «Je prenais conscience de l’incertitude de ma propre situation.» A partir de ce jour, elle ne se déplacera jamais plus sans garde du corps et, durant deux ans, évitera de se rendre à Palerme mais continuera de travailler sur des dossiers concernant la Mafia. Quelques mois plus tard, elle se retrouve dans une prison sicilienne face à Toto Riina, le parrain de la Mafia, le chef de la famille de Corleone, celui-là même qui ordonna la mort de Falcone. «J’avais envie de l’interroger sur l’assassinat du juge Falcone, reconnaît-elle, mais j’aurais outrepassé mes attributions.» L’entretien tourne court: «Avant que ses gardiens ne le ramènent à sa cellule, il se retourna vers moi. «Mi scuso, mi scuso», geignit-il d’une voix faussement contrite. Je compris que c’était une menace.»
Nommée au TPI
En 1998, un journaliste du Time lui demande de décrire le métier de ses rêves. Elle répond: «Je voudrais être procureure générale de la Cour pénale internationale.» Elle ne croyait pas si bien dire: un an plus tard, l’occasion se présente. Quelques heures avant de rencontrer Kofi Annan à New York, en allant faire son footing à Central Park, elle pense encore refuser l’offre. «Le lendemain, avant de me rendre au siège de l’ONU, écrit-elle, l’ambassadeur de la mission suisse m’annonce que la présidente de mon pays, Ruth Dreifuss, souhaitait me parler au téléphone. Celle-ci me fit comprendre qu’il était important pour le prestige de la Suisse que j’accepte l’offre qui m’était faite. Elle insista beaucoup. Avant de raccrocher, je lui promis de réfléchir.» On connaît la suite.
Karadzic veut se rendre
Autre révélation: alors que Carla Del Ponte est encore procureure de la Confédération, à peine nommée au TPI, un enquêteur lui fait savoir que Radovan Karadzic est prêt à se rendre, «mais pour une raison qui m’échappait, il ne voulait pas être transféré immédiatement à La Haye», précise-t-elle. «Il souhaitait que je le reçoive en Suisse, que je le mette en état d’arrestation et, par la suite, que j’organise un transfèrement à La Haye, de sorte que les autorités suisses organisent sa sécurité. Le message était que Karadzic était prêt à payer une somme importante pour sa sécurité, ce qui donnait à penser qu’il avait peur de quelqu’un. Peut-être de Slobodan Milosevic. (…) J’acceptai le marché. Débarquer à La Haye en traînant derrière moi Karadzic menotté m’aurait assuré une arrivée triomphale que je n’aurais certainement pas boudée. Mais dans la vraie vie, rien n’est jamais aussi facile. Nous avons fini par apprendre qu’au dernier moment l’épouse de Karadzic s’était opposée à ce marché.»
Le mur du silence
Sa première rencontre avec George Tenet, à Washington. Le chef de la CIA lui assure la bouche en cœur que l’arrestation de Karadzic est sa priorité. «J’étais naïve, écrit-elle. Je croyais que Tenet ferait suivre ses paroles d’actes. Je ne m’imaginais pas qu’il dressait ce que l’on appelle en italien un «muro di gomma», un mur de caoutchouc, pour ne pas avoir à m’opposer clairement un refus.» «Au début de ma carrière, je m’étais heurtée plus souvent qu’à mon tour à ce mur de silence et j’avais parfois dû essuyer des formes de résistance plus rudes, voire des menaces physiques. J’avais rencontré – et je rencontrerais encore – ce mur de silence au cours de réunions avec beaucoup de gens puissants, depuis des financiers de la Mafia jusqu’à des banquiers et des politiciens suisses, en passant par des chefs d’Etat comme George Bush et des premiers ministres comme Silvio Berlusconi, des bureaucrates de l’administration publique et de divers services des Nations Unies.» Carla Del Ponte ne connaît qu’un moyen de briser ce mur du silence: «Affirmer ma volonté, avec constance et opiniâtreté.»
Seule face aux criminels de guerre
Lors de son règne, Carla Del Ponte réussira à faire arrêter notamment deux pointures, Slobodan Milosevic et Ante Gotovina, mais ne réussira pas avec Karadzic (arrêté après son départ du TPI), pas plus qu’avec Mladic (toujours en fuite). Obstinée, Carla Del Ponte ira jusqu’au Vatican supplier l’Eglise de dire si elle protège l’ancien général croate dans des couvents ou monastères. Sans succès. Puis, coup de chance, le 30 septembre 2005, le premier ministre croate l’appelle pour lui annoncer triomphalement que ses services ont capté une conversation passée par Gotovina sur l’un des 18 portables de son épouse: «Les Croates m’expliquèrent que l’épouse de Gotovina n’avait pas changé la carte SIM de son téléphone après l’avoir utilisée une fois. Peut-être était-ce de sa part un simple oubli, me dis-je. Mais peut-être aussi qu’après avoir vécu tant d’années avec un mari en fuite, elle l’avait fait exprès.» L’appel passé par Ante Gotovina est localisé aux Canaries. «Nous avions entendu dire que Gotovina voyageait à bord d’un yacht, et nous craignions qu’il ne quitte les Canaries par la mer. Puis la chance nous sourit. Ma porteparole, Florence Hartmann, était tombée par hasard sur un livre que Gotovina avait écrit. Dans ces pages, il disait s’être rendu aux îles Canaries et il décrivait un endroit particulier où il avait des connaissances. Nous alertâmes aussitôt Madrid. Et le 7 décembre (2005), les autorités espagnoles allèrent le cueillir dans un restaurant de Ténérife. Il était en compagnie d’une très belle femme. Et je me dis que peut-être Mme Gotovina avait-elle réagi en épouse délaissée, comme toutes ces femmes en instance de divorce dont j’avais subi les histoires si longtemps auparavant à Lugano…»
* L'ouvrage de Carla Del Ponte