Depuis près de trois ans, on n’avait plus de nou-velles d’elle. De loin, on imaginait Carla Del Ponte un peu désœuvrée sous le soleil argentin, se morfondant dans une luxueuse résidence d’ambassadrice à Buenos Aires, dans la douce mélancolie du quartier de Palermo si cher à Jorge Luis Borges. Privée par le Conseil fédéral d’un droit de parole qu’elle affectionnait tant naguère, éloignée des feux de la rampe médiatique, qu’est-elle donc devenue? «Je vais très bien, rassurez-vous, et surtout je ne m’ennuie pas», rigole-t-elle aujourd’hui dans son bureau de l’ambassade de Suisse, en plein cœur de la capitale argentine.
On a tous en mémoire les images de cette femme de fer ne lâchant jamais prise, parcourant le monde comme procureure du Tribunal pénal international, courant sous les lambris des palais officiels et tapant du poing sur la table pour tenter d’arracher la coopération des chefs d’Etat dans l’arrestation des criminels de guerre en fuite. On se souvient aussi, auparavant, de l’ex-procureure de la Confédération aux méthodes musclées qui faisait trembler la Mafia italienne et tenait en respect les escrocs en col blanc, petits ou puissants. Mais comment donc cette femme en mouvement, en permanence dans l’action, a-t-elle pu se fondre dans le moule si feutré et si calme de la diplomatie, dans une capitale qu’elle ne connaissait à peine? «C’est vrai, j’ai dû tout apprendre, reconnaît-elle en souriant. C’était quelque chose de nouveau pour moi, de complètement différent. Mais c’était fascinant de changer comme ça, du jour au lendemain. C’était un peu comme le jour et la nuit. Mais je me suis mise au travail le plus normalement du monde.» Du bout des lèvres, elle l’avoue tout de même: «Oui, c’est vrai, l’action me manque un peu, mais je suis très heureuse ici et j’ai enfin le temps de vivre.»
L’ambassade de Suisse à Buenos Aires, sur l’avenida Santa Fe, près de la plaza San Martín, occupe 18 employés qui veillent notamment sur les 16?000 Helvètes vivant dans le pays. La veille de notre rendez-vous, on venait d’y installer une étrange machine arrivée tout droit de Berne, destinée à la confection des nouveaux passeports biométriques.
«Mon choix»
Premier cobaye à passer sous l’objectif pour tester son bon fonctionnement? Carla Del Ponte elle-même. «Je dois dire que ça a été mon choix d’accepter un poste de diplomate, explique Madame l’Ambassadrice. J’avais quand même besoin d’une pause après deux lourds mandats comme procureure du TPI. Et le plus gros avait été accompli quand j’ai quitté La Haye, en décembre 2007: il n’y avait plus d’enquêtes en cours, les actes d’accusation étaient faits, il ne restait qu’à conduire les procès.» Car Del Ponte laissera derrière elle le bilan d’une ténacité qui paie: 161 mises en accusation et 94 jugements définitifs, les arrestations de Milosevic, ex-président de Serbie, livré au tribunal en 2001, et celle du général croate Ante Gotovina, délogé en 2005 aux Canaries. Radovan Karadzic, lui, sera capturé en 2008, peu après son départ, sans qu’elle en récolte les lauriers, mais son obstination inlassable durant des années avait finalement payé. «Oui, je suis régulièrement le procès de Karadzic depuis ici, avoue-t-elle. Je me tiens évidemment informée par les médias.»
«Je n’ai mis dans mon livre que ce que je pouvais dire. Les histoires les plus juteuses n’y sont pas. Il faudra attendre la prescription pour envisager un tome 2!»
Carla Del Ponte
Ses lectures favorites, chaque matin, quand elle arrive à l’ambassade, sont le Corriere della Sera, imprimé à Buenos Aires («je l’ai à 7 heures ici sur ma table, je l’avais beaucoup plus tard en Suisse»), mais aussi Clarín, le grand quotidien argentin et, bien sûr, détaille t-elle, «je lis sur l’internet le Tages Anzeiger, la NZZ, Le Temps et je traverse le Corriere del Ticino». Surfeuse, Carla Del Ponte? «Oui, un peu», dit-elle, mais sans aller jusqu’à figurer sur Facebook et d’y compter quotidiennement ses amis. «Je refuse de m’inscrire», tranche t-elle définitivement. La séquence de sa célèbre chute dans des escaliers en Bosnie-Herzégovine fait aussi les délices de la Toile. «Cette séquence est partout, je le sais, admet-elle avec un certain amusement. J’étais pressée ce jour-là, car je devais prendre un avion pour la Croatie. Ma tête a tapé assez durement le sol. J’ai eu quand même un peu mal…» Elle a l’image d’une femme dure. En fait, on rencontre une ambassadrice charmante, drôle, pleine d’humour. «J’ai cette image, mais c’est aussi que la fonction est sérieuse, dit-elle. Beaucoup de gens qui font ma connaissance me disent souvent: «Mais vous êtes normale», comme si cela était une révélation.»
«Ici, je fais le travail d’un ambassadeur, rien de plus, rien de moins, confie encore Carla Del Ponte. Je n’ai aucun souci, je n’ai pas de grande responsabilité, pas de stress, ce qui me va très bien. J’ai des contacts réguliers avec le maire de la ville, avec le gouvernement, mais je dois dire que je suis un peu avantagée, tout le monde me connaît et est donc souvent ravi de me recevoir.»
«Le DFAE n’a rien trouvé à redire»
Parmi ses admirateurs argentins, la présidente de la République, Cristina Kirchner, qui l’appelle par son prénom. «Je l’ai rencontrée plusieurs fois», raconte-t-elle. Quand deux femmes aussi médiatiques sur la scène internationale se croisent, que se racontent-elles? «Elle, c’est une femme importante, moi je ne suis que l’ambassadeur d’un petit pays», rigole la Tessinoise. Il fait beau ce jour-là sur Buenos Aires. Son Excellence est en pleine forme, rayonnante. Elle est assise près de la bibliothèque de son bureau où sont alignées les traductions étrangères de son livre à succès, La traque, les criminels de guerre et moi, en anglais, en français, en croate, en estonien… «Avant d’être ambassadeur, j’avais donné la clé informatique contenant mon livre au Département fédéral des affaires étrangères. Et ils n’ont rien trouvé à redire», raconte-t-elle. L’édition originale est parue en italien en avril 2008, mais sans la traditionnelle campagne de promotion et d’interviews à la chaîne accompagnant pareil événement. «Je n’ose pas parler aux médias tant que je suis ambassadrice, dit-elle, un peu à regret. J’ai une pile de demandes sur mon bureau, on verra ça l’année prochaine quand je partirai.» Détiendrait-elle encore des secrets d’Etat? «Malheureusement, oui, admet-elle. Je n’ai mis dans mon livre que ce que je pouvais dire. Les histoires les plus juteuses n’y sont pas. Il faudra attendre la prescription pour envisager un tome 2!» Et de partir dans un magnifique éclat de rire.
«Oui, c’est vrai, l’action me manque un peu, mais je suis très heureuse ici et j’ai enfin le temps de vivre»
Carla Del Ponte
A Buenos Aires, Carla Del Ponte vit toujours entourée de gardes du corps. «Ça, c’est le service de sécurité à Berne qui décide, pas moi», note-t-elle au passage. Les menaces ne connaissent pas les frontières. Elle passe donc souvent ses soirées seules. «Quand j’étais à La Haye, j’étais sous escorte et je ne pouvais pas aller me balader le soir, je rentrais à la maison et j’étais seule, donc j’ai une grande habitude et ça me va très bien», relativise-t-elle. Elle bouquine parfois des romans policiers avant de se coucher – elle s’est beaucoup amusée, notamment, à lire Le dossier K., le SAS de Gérard de Villiers consacré à… Karadzic.
Retraite début 2011
Mais ce qui a surtout changé ici pour Carla Del Ponte, c’est qu’elle goûte enfin à des week-ends de liberté au grand air. Chaque samedi et chaque dimanche, elle s’adonne à sa «grande passion depuis longtemps»: le golf. «J’adore ça, s’enflamme-t-elle, avant, je n’avais pas le temps. Maintenant, j’ai repris et je joue dans deux clubs. Je rencontre beaucoup de monde, c’est très agréable. J’ai pu jouer aussi à Bariloche, au pied de la cordillère des Andes, un magnifique souvenir.»
En février 2011, Carla Del Ponte dira au revoir à l’Argentine pour une retraite bien méritée. Elle envisage de retourner vivre au Tessin. Mais qu’y fera-t-elle? «Je n’en sais rien, avoue-t-elle. Je n’ai jamais rien programmé ni anticipé. On m’a souvent dit qu’on pouvait être guetté par la dépression à la retraite mais, moi, je suis assez impatiente d’y être. D’abord, j’ai le golf. Et puis, naturellement, tout ce que je ne peux pas faire en tant qu’ambassadeur, comme des conférences dans les universités à travers le monde, je vais le faire. Ces deux années un peu loin de la Suisse m’ont quand même donné quelques idées…»