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© Francesca Volpi

«70 mètres plus haut, personne ne serait mort»

Publié vendredi 9 novembre 2018 à 08:43
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Publié vendredi 9 novembre 2018 à 08:43 
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En avril, des alpinistes ont vécu l’enfer sur la Haute Route, près du Pigne d’Arolla. Sept mois après, les témoignages 
de deux rescapés permettent de mieux comprendre cette tragédie, où sept personnes ont péri. Récit d’un drame 
qui aurait pu être évité. 
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Sept morts dans un groupe de dix. Depuis sa première traversée hivernale, en 1903, la Haute Route n’avait jamais vécu pareille tragédie. La prestigieuse randonnée reliant Chamonix et Zermatt, 190 km entre monts et glaciers, a connu le plus noir épisode de son histoire dans la nuit du dimanche 29 au lundi 30 avril dernier. Piégés par la tempête dans la région du Pigne d’Arolla (VS), l’un des passages les plus redoutés de l’itinéraire par mauvais temps, quatorze randonneurs avaient été contraints de passer la nuit dehors, à 3270 m d’altitude. Qui plus est, sur une arête arrosée par de fortes chutes de neige et balayée par des rafales de vent frôlant les 100 km/h. Atteints d’hypothermie sévère (température corporelle inférieure à 28 °C) ou d’épuisement, sept d’entre eux – quatre femmes et trois hommes – ont perdu la vie.

Sept mois après ce drame qui a bouleversé le nord de l’Italie, d’où les victimes étaient toutes originaires, nous avons retrouvé les rescapés pour tenter d’éclaircir les zones d’ombre de cette tragédie et pour essayer d’en tirer les enseignements que réclament les clubs alpins pour renforcer la sécurité de leurs adhérents. Contactés par divers canaux, six des sept survivants sur les 14 personnes prises dans la tragédie, parmi lesquels un Tessinois de 72 ans, n’ont pas souhaité donner suite à notre sollicitation. Seul Tommaso Piccioli, l’architecte milanais de 49 ans qui avait témoigné publiquement dès le lendemain de la tragédie, a accepté de nous rencontrer.


Malgré un état de santé rendu précaire par de graves problèmes psychosomatiques (lire interview p. 53), il nous a reçus à Milan pendant deux heures. Quelques semaines auparavant, la randonneuse allemande de 47 ans qui faisait également partie du groupe a, elle aussi, accepté de témoigner sous un nom et un prénom d’emprunt (Lisa Hagen), dans les colonnes de notre confrère germanique Der Spiegel. En rassemblant ces deux témoignages, qui se recoupent par ailleurs sur la plupart des points, il est aujourd’hui possible de faire une genèse plus précise des événements qui ont conduit à cette funeste épopée.
Il manquera cependant à jamais la version de Mario Castiglioni (58 ans), le guide italien de l’expédition, et de Kalina Damyanova, son épouse bulgare de 52 ans, tous deux disparus. A ceux qui l’accusent d’avoir ignoré les mauvaises prévisions météo annoncées, de n’avoir pas voulu renoncer à cette étape entre la cabane des Dix et la cabane des Vignettes, Mario Castiglioni, qui dirigeait la société MLG Mountain Guide à Chiasso, aurait peut-être rétorqué que, même si d’autres auraient fait preuve de prudence, le fait de se lancer n’était pas forcément un mauvais choix. «Je peux cependant affirmer une chose, assène Tommaso Piccioli, le guide voulait à tout prix terminer cette Haute Route dans les délais pour pouvoir partir avec une autre expédition, en Sardaigne, le lendemain de notre arrivée à Zermatt.»

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Tensions au départ

Selon le Milanais et, dans une moindre mesure, Lisa Hagen, s’élancer dans la quatrième étape du périple malgré les grosses incertitudes météo ne fut pas la seule décision sujette à caution du guide transalpin. Au Spiegel, Lisa déclare qu’il était clair que, dès le départ, le guide, certifié au niveau international et qu’elle connaissait depuis une quinzaine d’années, s’attendait à ce que tout se passe bien. «Il a par exemple refusé de checker certains éléments lors du briefing initial. Comme la cagoule, le sac de bivouac synthétique pour dormir dehors ou une petite balise pouvant envoyer un signal d’urgence avec les coordonnées GPS, via satellite», explique-t-elle. Du matériel certes coûteux qui alourdit le paquetage, mais capital quand les choses tournent mal.

Avec un groupe de dix personnes, donc forcément lent, Mario Castiglioni avait choisi de voyager léger. En cas d’urgence, il y avait toujours son téléphone satellitaire. A ce propos, Lisa dit l’avoir vu taper frénétiquement sur les touches de son appareil, au plus fort de la tempête. Sans résultat hélas.

Publiée par notre confrère allemand Spiegel Online, cette terrible image, prise avec son téléphone par l’un des survivants, montre dans quelles conditions dramatiques le groupe s’est débattu pendant des heures. Le lendemain du drame, les sauveteurs…


Grâce aux deux rescapés, on sait aussi que la décision de partir à l’assaut du Pigne ne s’est pas prise dans la sérénité, qu’elle a provoqué certaines tensions. «Je suivais avec assiduité les bulletins météo depuis le départ de l’aventure, relate Tommaso Piccioli. Lorsque nous nous sommes levés, à la cabane des Dix, j’ai lu que le temps allait tourner en cours de journée. On annonçait l’arrivée d’un front froid, qui ferait chuter la température et provoquerait d’importantes chutes de neige accompagnées de puissantes rafales de vent. J’ai aussitôt partagé mes doutes avec un Français penché sur l’iPad à mes côtés. Pour nous, il fallait abandonner l’idée de partir. Une hypothèse que j’avais déjà soumise au guide la veille au soir. Mais Castiglioni pensait autrement. Il a convoqué le groupe et a dit qu’il prendrait une décision définitive une fois le Pigne d’Arolla atteint. A ce moment-là, il nous a aussi informés qu’il y avait un problème avec la réservation à la cabane des Vignettes et que celle-ci affichait complet. «Si la météo est bonne, nous descendrons jusqu’à Arolla. A défaut, nous tenterons notre chance à la cabane, quitte à dormir par terre», a-t-il lancé.

«Tout a disparu d’un coup»

Cela fait trois heures que le groupe progresse lorsque la tempête frappe, encore plus intensément que prévu. «Derrière nous, tout a disparu d’un coup. La vallée, la cabane des Dix, même nos traces. Impossible de redescendre dans ces conditions», rapporte Tommaso Piccioli. «Le guide nous a alors encordés. Un peu plus tard, nous avons rencontré un groupe de Français qui s’était perdu. Deux femmes et deux hommes. L’un d’eux avait une carte avec un compas. Je me souviens avoir pensé au côté dérisoire de la chose par ce temps. Puis l’homme a tenté de communiquer avec Mario (le guide), en hurlant contre le vent. Je n’ai rien entendu mais j’ai compris que les deux n’étaient pas d’accord du tout. Malgré cela, les Français se sont rangés derrière nous et nous ont suivis», raconte pour sa part Lisa.

«A partir de là, nous étions ensemble sans l’être vraiment. Nous n’avons plus communiqué avec eux», précise l’architecte lombard. Grave erreur. Car en fin de compte, plutôt que de s’arrêter sur l’arête mortelle, le groupe de Français a trouvé refuge un peu plus haut, dans une petite cuvette, où il a pu creuser un abri dans la neige. Ramenés en plaine, les quatre ont pu regagner leur pays sans être hospitalisés. «Lorsque je suis revenu sur place cet été, en compagnie de Catarina, la sœur de Betti, ma meilleure amie, elle aussi décédée, j’ai découvert que les Français avaient passé la nuit 70 mètres plus haut que nous. Si nous avions été à cet endroit, personne ne serait mort», sanglote Tommaso Piccioli, qui avait proposé en vain son GPS au guide alors que la situation devenait très critique. «Plus tard, il est finalement revenu vers moi et nous avons trouvé sur l’écran un chemin susceptible de nous amener à la cabane des Vignettes. Mais alors que l’espoir renaissait, nous sommes arrivés au bord d’une falaise et avons dû nous arrêter. Durant mon séjour estival, j’ai appris que cet itinéraire n’était en fait accessible que pendant la bonne saison.»

Francesca Volpi
La montre et surtout le système de localisation par satellite (GPS) que notre interlocuteur portait pendant l’expédition. Dans un premier temps, le guide n’a pas voulu y avoir recours.

L’ultime espoir

Selon Lisa, un autre espoir a soudain surgi du brouillard, sous la forme d’un tuyau noir alimentant la cabane des Vignettes en eau durant l’été. «Il était suspendu au-dessus de nous et Luciano, le Suisse de 72 ans, a dit: «Il n’y a qu’à le suivre et nous serons sauvés. Malheureusement, la pente est devenue de plus en plus raide et le tuyau, toujours plus haut sur nos têtes, a fini par disparaître dans le brouillard et la neige», se souvient l’Allemande, en déclarant avoir compris que Mario Castiglioni ne savait pas où il menait le groupe «lorsque nous avons commencé à arpenter un secteur que nous venions de descendre». «Aujourd’hui, je vais jusqu’à penser qu’il n’avait jamais parcouru la Haute Route», confie Tommaso Piccioli, regard noir et poing serré, avant de poursuivre: «La nuit étant tombée, il nous a demandé de nous arrêter sur l’arête et d’empiler nos sacs pour nous protéger du vent. Il avait perdu ses lunettes et criait qu’il ne voyait plus rien. Il a fini par s’asseoir et a enfoui sa tête dans son sac à dos. C’est la dernière image que j’ai de lui.» De son côté, Lisa contredit la thèse selon laquelle Mario Castiglioni se serait tué en chutant d’une falaise. Pour elle, le guide est mort d’épuisement en allant chercher du secours.

«Avec Luciano et, surtout, ma compagne d’infortune allemande, nous avons vu mourir ou s’endormir nos amis. C’était horrible. Marcello hurlait le nom de sa femme: «Gabriella! Gabriella!» Et elle ne répondait que par de faibles gémissements.» Le couple de quinquagénaires, lui conseiller fiscal et elle responsable RH, sera retrouvé mort le matin par les secouristes. Tout comme Betti, une enseignante de 44 ans domiciliée à Bolzano, Kalina, la femme du guide, et Andrea, une infirmière de 45 ans domiciliée à Côme, qui devait sa présence dans le groupe au désistement de dernière minute d’un de ses compatriotes. Agée de 42 ans et maman de trois enfants, Francesca, mère au foyer originaire de Parme, décédera quant à elle au CHUV, deux jours après son admission.

Lisa Hagen et Tommaso Piccioli furent pour leur part autorisés à quitter l’hôpital de Viège vingt-quatre heures après y avoir été acheminés. Amené inconscient en état d’hypothermie sévère, Luciano, le Tessinois, doit en revanche à son excellente condition physique d’être en vie. «Il avait les doigts noirs et les médecins ont dit que sa température était tombée à 26 °C, raconte Lisa. Un ou deux degrés de moins et il ne se serait pas réveillé.» 


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