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© Mohamed Al-Hammadi/Crown Prince Court – Abu Dhabi

Abu Dhabi, la nouvelle Mecque du pouvoir

Publié mercredi 31 octobre 2018 à 08:55
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Publié mercredi 31 octobre 2018 à 08:55 
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Politiciens genevois, stars et chefs d’Etat se pressent au Grand Prix de formule 1 des Emirats arabes unis. Somptueuse vitrine de la capitale, l’événement lancé il y a dix ans voit accourir investisseurs et entrepreneurs du monde entier. Décryptage d’une opération séduction.
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Les mains dans le dos, Guillaume Barazzone paraît un brin emprunté parmi les princes des Emirats arabes unis. Ce 26 novembre 2017, la maison royale des Al-Nahyan, celle des six familles des EAU qui règne sur la capitale, reçoit des invités triés sur le volet à la Shams Tower d’Abu Dhabi. Au nombre des convives qui s’empressent autour des princes en traditionnelle gandoura blanche, des habitués: l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos et le leader tchétchène Ramzan Kadyrov, mais aussi l’ex-président des Seychelles James Michel, les présidents du Rwanda, du Gabon et du Monténégro, le ministre russe de l’Industrie et du Commerce, les ministres des Sports du Maroc et d’Azerbaïdjan… Des pays auxquels les Emirats s’intéressent ou dans lesquels ils ont déjà investi.

Crown Prince Court – Abu Dhabi
Ramzan Kadyrov, le président tchétchène

A ces personnalités politiques se mêlent des hommes d’affaires comme Diego Aponte, CEO de MSC. Le géant du transport maritime, qui a son siège à Genève, signera au printemps 2018 un contrat d’investissement de 1 milliard de francs dans le port le plus important d’Abu Dhabi. C’est Diego Aponte qui a présenté Guillaume Barazzone au vice-président des EAU et lui a «proposé de l’accompagner quelques minutes dans la tour, car lui-même y possédait un accès pour deux personnes. Contrairement à moi, qui n’étais pas un invité officiel», a indiqué l’élu PDC à la Tribune de Genève.

«Ville phare du monde global»
Mais qu’est-ce que tous ces gens-là ont à se presser à ce Grand Prix? Quand on sait le faste des lieux pour s’y être rendu avant en délégation officielle – comme ce fut le cas pour Guillaume Barazzone et Pierre Maudet, et l’opportunité d’y croiser d’autres happy few, il est semble-t-il difficile de refuser une invitation, qu’elle émane de la famille régnante pour le conseiller d’Etat ou d’un ami fortuné, avocat de son état, pour le conseiller national. «Le sport automobile est le prétexte, les discussions informelles sont le but réel. On y trouve le gotha mondial de la politique et des affaires, concentré sur un site durant trois jours, et on s’épargne donc de nombreuses et laborieuses démarches», relève un entrepreneur alémanique qui y a été convié, par le biais d’un partenaire commercial proche du pouvoir, «sans lequel on n’y accède tout simplement pas». Et d’ajouter: «Une fois sur place, il est quasi impossible de payer quoi que ce soit, car l’événement est une grosse opération de relations publiques orchestrée par les Emirats arabes unis.»

Ryan Carter / Crown Prince Court - Abu Dhabi
Andrew, prince d’Angleterre, et sa fille Beatrice

Spécialisé dans la géopolitique du Moyen-Orient, le Français William Guéraiche, qui enseigne à l’Université américaine de Dubaï, explique: «Abu Dhabi a longtemps été dans les choux. Mais sous l’impulsion de Khalifa bin Zayed al-Nahyan (le président des EAU et émir d’Abu Dhabi, retiré à Evian, ndlr), la capitale a suivi l’exemple de Dubaï, qui a réussi à s’imposer comme ville phare du monde global, pour se promouvoir comme marque à l’international et la surpasser.»
Pour ce nation branding, rien n’a été laissé au hasard. «Cela passe par deux axes. Le premier, le bras armé qui sert littéralement de porte d’entrée, c’est la compagnie aérienne Etihad, comme Emirates pour Dubaï. Le second, c’est le sport.» La clinquante rivale, distante de 139 kilomètres, organise des courses hippiques parmi les mieux dotées au monde et un championnat de tennis ATP? Abu Dhabi va jeter son dévolu sur la formule 1, sport de luxe qui permet de toucher une large audience via les retransmissions télévisées.
En 2009, Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat, Beyoncé et Boris Becker se pressent à l’inauguration de la Yas Marina. «Chapeau bas aux développeurs et constructeurs qui ont réussi l’impossible, salue le site Motorsport.com. Ils ont construit un circuit génial sur une île artificielle qui […] n’était qu’un tas de sable et de poussière.» Coût: 1,3 milliard de francs. Une paille au vu des estimations selon lesquelles l’Abu Dhabi Investment Authority, chargée d’investir les revenus pétroliers de l’émirat, gérerait plus de 875 milliards de dollars d’actifs dans le monde.


Le GP, dont le chronométreur officiel sont les montres suisses Richard Mille, s’est «vite imposé comme l’une des courses événements, à l’instar de Monaco ou de Singapour. De l’architecture à l’organisation, tout y est parfait», salue Caroline Reid, journaliste britannique spécialisée dans le business de la F1. «Un show d’Etihad a lieu avant la course, qui prend fin avec des feux d’artifice et le concert d’une star mondiale.» Le 25 novembre prochain, à l’occasion de la prochaine édition, ce sont les Guns N’ Roses qui assureront le show. Steve Domenjoz, qui organise des voyages pour amateurs de F1 depuis la Suisse: «C’est accessible par vol direct, il fait beau, les gens sont charmants. La course est de très loin la plus luxueuse au niveau des installations et du confort, sans parler de l’excellente visibilité.» Sur l’île, les parcs Yas Waterworld, Warner Bros. World et Ferrari World, le seul au monde du constructeur italien, permettent de prolonger le plaisir. A moins d’une demi-heure de voiture, le Louvre Abu Dhabi – le nom aurait coûté 525 millions de francs –, a ouvert il y a un an.

Pour des raisons obscures, son joyau, le Salvator Mundi par de Vinci, le tableau «le plus cher du monde», n’est pas visible. Ce qui compte, c’est que tout se chiffre, en superlatifs. Le nombre de visiteurs a bondi de 18,21% entre 2009 et 2017.

Crown Prince Court – Abu Dhabi
Juan Carlos, ancien roi d’Espagne

«Toutes les courses sont des campagnes touristiques élaborées, Abu Dhabi ne fait pas exception», avance Caroline Reid. Un peu quand même, nuance Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève. «Dans les monarchies du Golfe, les rencontres sont théâtralisées. Quand vous avez des leaders filmés par l’agence de presse officielle, cela apporte une respectabilité à l’intérieur, où les urnes ne s’expriment pas, et à l’extérieur, où le niveau d’acceptabilité grimpe. Ce n’est pas négligeable pour des régimes autoritaires qui ont un déficit en termes d’image. Et vous remarquerez que les invités viennent surtout d’Etats où le contre-pouvoir est quasiment inexistant.»

DUKAS
Kim Kardashian

Spéculations et rumeurs
«Alors que les monarchies communiquent, le manque de transparence chez nous alimente spéculations et rumeurs», poursuit le politologue. Même le monde des affaires rechigne à s’exprimer ouvertement, vraisemblablement en raison des enquêtes genevoises. Sollicité, le Swiss Business Council (SBC) a accepté de nous répondre par la voix de ses présidents. L’organisation, chargée de promouvoir les relations entre les Emirats et la Suisse, compte parmi ses membres des entreprises (ABB, LafargeHolcim, Novartis, Sprüngli, UBS…) et des particuliers comme Philippe Ghanem, collaborateur d’Antoine Daher, qui avait voyagé avec Pierre Maudet en 2015. Les présidents, Jean-Marc Suter à Abu Dhabi et Peter Harradine à Dubaï, veulent bien nous confirmer la tenue d’une réception avec le team de F1 Sauber depuis 2009 et soulignent: «Les relations entre la Suisse et les Emirats sont excellentes.» Si bonnes que l’année dernière, le SBC a honoré «la mémoire de Son Altesse feu Cheikh Zayed bin Sultan al-Nahyan, le Père Fondateur des Emirats, en reconnaissance de son amour et de son amitié pour la Suisse». Pour l’occasion, le SBC a été «profondément honoré et touché d’accueillir Son Altesse Cheikh Zayed bin Hamed al-Nahyan» lors d’un dîner de gala.

Getty Images
Paul McCartney et son épouse Nancy

Mais si les relations entre les deux pays sont au beau fixe, et que les liens doivent continuer d’être consolidés, affaires et politique ne font toutefois pas forcément bon ménage. «Nos élus doivent être attentifs aux conditions dans lesquelles ils sont reçus, insiste le politologue Hasni Abidi. Un homme politique est détendeur d’un mandat institutionnel et non de lobbying.» Ceux qui auraient été conviés aux Emirats ces prochains jours vont certainement y réfléchir à deux fois.

Yas Marina Circuit
Suivre le GP depuis le ponton d’un bateau, c’est aussi possible à Abu Dhabi.

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