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© © sedrik nemeth

Affaire Luca: un thriller taillé dans le réel

Publié vendredi 2 mars 2018 à 00:00
modifié jeudi 17 mai 2018 à 10:55
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Publié vendredi 2 mars 2018 à 00:00 
modifié jeudi 17 mai 2018 à 10:55
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Dans un livre retraçant l’agression de son fils Luca, en 2002 à Veysonnaz, Nicola Mongelli partage son vécu de façon saisissante. Il pointe les incohérences d’un dossier toujours ouvert, mais sans coupable. 
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L’affaire du petit Luca, ce drame dont on n’a jamais retrouvé le coupable, a bouleversé les Romands. C’est désormais un livre palpitant signé Nicola Mongelli, le père de la victime. Les faits remontent au 7 février 2002, à Veysonnaz (VS). Luca, 7 ans, est découvert inanimé par Tina, sa maman. Il est dévêtu, en position fœtale dans la neige, son pantalon et son slip sont baissés au niveau des genoux. L’enfant, en arrêt cardio-respiratoire, souffre d’hypothermie sévère. La vie de ce corps martyrisé, recouvert d’hématomes et de griffures ne tient qu’à un fil. Son chien, Rocky, est là et son petit frère, Marco, se cache derrière un arbre. Seize ans après l’agression, le père de l’enfant, un Italien de 47 ans, prend le lecteur à témoin et l’embarque dans un récit kafkaïen.

Luca étudiant en philo à l’uni

«J’ai voulu que l’on puisse vivre les événements de l’intérieur à travers mon ressenti», explique Nicola Mongelli, restaurateur et patron à Fribourg du Miss Italia. En 240 pages, il partage ses douleurs, ses interrogations, ses indignations et ses espoirs, s’appuyant sur un dossier d’instruction qu’il connaît par cœur. Son ouvrage se lit comme un thriller taillé dans le réel. Le lecteur s’accroche au récit comme la victime à la vie. Luca a déjoué les pronostics scientifiques les plus pessimistes. Une fois son respirateur artificiel débranché, il avait été décidé de faire don de ses organes. C’est une question d’heures, de minutes… Mais lorsque la machine s’arrête, Luca reprend subitement son souffle de façon autonome après d’innombrables arrêts cardiaques. Pour les médecins, «il est dans un état neurovégétatif irréversible». Vraiment? Ses progrès ont déjoué leurs noirs diagnostics. Luca s’est mis à ouvrir les yeux, puis à parler et enfin à se nourrir sans l’aide d’une sonde.

sedrik nemeth
Après l’agression du 7  février 2002 à Veysonnaz, Luca – ici en 2011, à 16  ans – est resté aveugle et tétraplégique

Comment va-t-il? «Il a 23 ans, il vit en Italie dans la région des Pouilles. Il est en première année de philosophie à l’université.» A force de soins et d’accompagnement, les facultés mentales du garçon, resté tétraplégique et aveugle, tiennent du miracle. «On connaît mal le cerveau humain. Luca s’est «réparé», comme une blessure qui cicatrise.» Le jeune homme a déménagé avec sa mère et son frère en 2004 alors que Nicola Mongelli, lui, est resté en Suisse: «Je suis séparé de mon épouse depuis 2016 et en instance de divorce. Je pars retrouver mes fils une fois par mois. Je n’ai pas revu Luca depuis plus d’un trimestre. La situation est délicate.»

Les progrès de Luca en viendraient presque à consoler le lecteur, atterré tant l’enquête irrésolue paraît bancale. «Le dossier d’instruction est ouvert. On va devoir confronter les déclarations des uns et des autres afin de savoir si quelqu’un a menti. Une nouvelle piste pourrait alors surgir…»
Rocky a été désigné dès le départ comme le coupable idéal. «Nous pouvons exclure sans le moindre doute la présence d’un tiers sur les lieux du drame», dira l’inspecteur Nanchen. A cela s’ajoute une cascade d’erreurs: «Aucun périmètre de sécurité n’a été installé après l’agression, les empreintes de pas n’ont pas pu être relevées, des traces de sang et d’urine n’ont pas été analysées et les photos de police ne sont pas millimétrées», énumère Mongelli.

Même le trajet emprunté afin d’acheminer l’enfant jusqu’aux HUG est anormal. Il passe par l’hôpital de Sion, qui ne dispose pas du matériel adéquat pour traiter l’hypothermie de Luca. «C’est une faute», accuse Nicola Mongelli. Le corps de l’enfant, sur lequel on détecte des traces d’une matière verte ressemblant à du slime dans la région anale, a été nettoyé sans le moindre prélèvement préalable. «On n’a même pas cherché d’ADN humain», renchérit Mongelli. Il va très vite comprendre que «le fait d’avoir bâclé les premières phases de l’enquête sabote toute l’instruction» et pointe du doigt «un juge d’instruction de 28 ans qui en est à sa première affaire, un flic de série télé et un chien «capable» de déshabiller un enfant». Pour lui, c’est clair: «On n’a pas voulu connaître la vérité.» Les occasions n’ont pourtant pas manqué.

Au lendemain du drame, les traces relevées ne sont pas parallèles. 

Le 8 février 2002, au lendemain des faits, Marco, le seul témoin oculaire, est interrogé par deux doctoresses. Pourtant, les médecins semblent ignorer la piste que leur indique avec ses mots approximatifs le bambin de 3 ans et demi. En rejouant la scène à l’aide de poupées, il désigne un tiers. De retour parmi ses proches, il dessinera le portrait du «méchant monsieur» et dira: «C’est lui qui a fait mal à Luca.» Mais qui est donc cet homme corpulent à l’accent allemand, avec des lunettes et une calvitie? Rocky l’aurait même mordu au ventre. Luca ajoutera: «Il y avait un monsieur qui m’a fait tomber. Maman, trouvez le méchant!» Plus tard, un nouveau dessin de Marco attirera l’attention. On y voit trois personnages autour d’un quatrième à terre. Est-ce la réminiscence d’un souvenir? L’année précédente, des gamins de Veysonnaz avaient bizuté Luca. «La localisation de leurs portables les disculpe», affirme Mongelli. 

Le chien Rocky hors de cause

Bien qu’il n’ait pas été touché physiquement, Marco n’est pas ressorti indemne des événements. Il souffre de problèmes psychologiques. «Il a été suivi, il est très sensible, dit Nicola Mongelli. A 20 ans, c’est devenu un garçon de 1 m 85 qui chausse du 46 mais, dès qu’on hausse la voix, il commence à paniquer.» Avec les pédopsychiatres, il avait évoqué «des attouchements» et «des jeux à caractère sexuel». Se souvient-il de ce qui a pu se passer? «Il ne se souvient de rien. Il n’avait que 3 ans et demi à l’époque. Est-ce qu’il a vu la scène et n’a pas compris, est-ce que son cerveau a bloqué ou est-ce qu’il n’a pas vu l’agression?» L’hypnose avait même été envisagée. «Le parquet nous a expliqué que le témoignage ne serait pas pris en considération», commente Mongelli, fataliste.

Il s’est forgé une intime conviction: «Le chien est hors de cause.» Des experts animaliers sont formels: Rocky n’a pas pu déshabiller Luca, plier ses vêtements, les empiler ou comprimer les bras de l’enfant de façon à lui laisser des marques. Il n’a pas pu, non plus, maintenir la tête de Luca dans la neige jusqu’à l’asphyxie ni déchirer son bracelet-montre en ne laissant aucune trace de crocs. Quant à savoir comment Luca a pu se briser l’alvéole dentaire et les os du nez, ce n’est en tout cas pas le fait de l’animal. Une chute ou un coup de poing est plus plausible.

FAVRE ISABELLE
Le petit Luca et Rocky étaient les meilleurs amis du monde. Selon les experts, le chien n’a pas pu griffer le corps de l’enfant. Ici, le petit frère de Luca, Marco.

Mais alors qui? L’enquête s’est intéressée au chauffeur du bus scolaire et à un voisin, habitant d’un chalet proche du drame. Ils sont hors de cause.

Nicola Mongelli, lui, connaît un agresseur. Il hante ses nuits. «Je fais un cauchemar récurrent dans lequel je vois un spectre s’approcher de Luca. J’essaie de l’arrêter, de crier, mais je suis impuissant.» L’intrus s’approche, saisit l’innocent à hauteur des bras et le secoue. «Il semble le réprimander pour une faute commise. Puis le coup part sans prévenir. Il enlève les habits de Luca comme pour simuler un crime sexuel. Je veux le rattraper, voir son visage, mais je n’y arrive pas. Nuit après nuit, ne rien pouvoir tenter me tue à petit feu. J’ai la sensation de devenir fou.»
Le restaurateur a perdu le sommeil. Pour lui, seuls comptent désormais les faits. L’amour de ce père pour son fils est un inépuisable carburant; sa volonté et son instinct un moteur. Mongelli ne s’est jamais résigné. Instinctif, il a vu juste dès le début en voulant conduire Luca au CHUV avant qu’une doctoresse ne l’en dissuade. «Un regret», dit-il en hochant la tête. Les dégâts cérébraux dont souffre Luca auraient pu être moins sévères.

Pour preuve de son opiniâtreté, Mongelli a accepté l’aide d’un détective privé et a été jusqu’en Italie réclamer celle des autorités de son pays afin de déposer une plainte et de diligenter une contre-expertise. Elle disculpe catégoriquement Rocky.

Nicola Mongelli, silhouette trapue, trimballe une réputation d’emmerdeur et ça le fait sourire. «Emmerdeur avec la police, avec les secours, avec Yves Cottagnoud, le juge d’instruction (dessaisi du dossier, ndlr) et avec le procureur Nicolas Dubuis.» Il nuance: «Avec lui, je me suis enfin senti écouté, j’ai pu comprendre sa position. Il a hérité d’un dossier où seul le chien était coupable. On a donc tout repris.»

Des années après les faits, le restaurateur met du pragmatisme là où l’impatience dominait. Il a promis à Luca qu’il irait jusqu’au bout.

L’enfant signe la postface pleine d’espoir du livre: «La vie est devenue une force incroyable que je ressens à chaque instant, la souffrance a disparu grâce à ma famille merveilleuse.» Il dit sa joie de vivre: «Je repousse toujours mes limites en rigolant et en me moquant de mon état; la vie m’a joué un mauvais tour alors j’ai décidé de me battre pour réussir malgré tout.» Il évoque son frère, le chien Miss, son nouveau complice, et rend un hommage appuyé à son père: «T’es un grand, papa», dit-il. Un héros.


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