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© Jean Revillard/Rezo

Aiguilleurs du ciel, job zen

Publié lundi 23 juillet 2018 à 11:06
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Publié lundi 23 juillet 2018 à 11:06 
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Les turbulences syndicales qui agitent Skyguide se jouent paradoxalement dans un petit monde à part, dans une communauté professionnelle aux nerfs d’acier. Visite dans la grande salle de contrôle 
de l’aéroport de Cointrin.
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«Vous arrive-t-il de vous engueuler devant vos écrans?» «Non, jamais», nous répondait laconiquement Emmanuel Dufour, responsable du recrutement chez Skyguide, lors de notre visite en mars, le jour où la neige avait paralysé l’aéroport. Ici, les seuls conflits datent de deux semaines, avec la menace de grève d’un des trois syndicats des contrôleurs aériens suisses. Mais ces revendications ne sont pas hurlées dans un mégaphone. Ce n’est pas le genre de la maison ni de la profession.

Impossible en effet de trouver congrégation professionnelle plus zen que le petit monde des contrôleuses et des contrôleurs aériens. Ils forment une sorte d’élite émotionnelle dont sont exclus toutes les typologies d’excités. Lors de notre visite datant, répétons-le, d’avant les turbulences syndicalistes, nous avions vérifié que dans la salle de contrôle régional de Cointrin, tout comme 200 mètres plus loin, dans la tour de contrôle, les êtres qui s’activent appartiennent à la frange minoritaire des imperturbables dotés, qui plus est, de capacités analytiques infaillibles, d’un potentiel multitâche hors norme, sans parler d’un art inné de se représenter mentalement les trois dimensions de l’espace. Il faut tout ça pour prendre en quelques secondes la bonne décision, celle dont peut dépendre la vie de centaines de passagers.

Jean Revillard/Rezo
Passage obligé de la formation, le simulateur permet de mettre les élèves dans des situations proches de la réalité.

Nous nous étions intéressés à Skyguide en raison d’affichettes dans les trains et de publicités projetées dans les cinémas informant que l’entreprise cherchait des candidats. Pourquoi une boîte aux conditions d’engagement, de travail et de salaire aussi alléchantes avait-elle besoin de rappeler qu’elle cherchait du monde? Parce que sur 100 postulants, seuls deux ou trois finissent contrôleurs, telle Claire Cochet, 33 ans, une Française qui a durant dix ans guidé les avions de la marine française, notamment sur le porte-avions Charles-de-Gaulle, avant de tenter sa chance en Suisse. Le récit de ses trois années de formation permet de mesurer que Skyguide place la barre à haute altitude pour sélectionner ses aiguilleurs.

Ouvertes à toutes celles et ceux possédant au minimum un CFC, les trois journées de sélection suffisent déjà à faire voler en éclats 95% des vocations. Puis la moitié des rescapés seront victimes des innombrables tests, examens et mises à l’épreuve, en simulateur comme en situation réelle, répartis durant les deux ans et demi à trois ans de formation proprement dite.

Jean Revillard/Rezo
Le contrôle aérien est un domaine sensible. L’entrée du bâtiment de la navigation aérienne de Genève ressemble à celle d’un fortin.

Mais la persévérance et la résistance sont récompensées: «C’est un métier qui nous réserve toujours quelque chose de nouveau, explique la jeune contrôleuse aérienne. Il y a une semaine, il y avait un chien sur la piste, par exemple. Il a fallu fermer les pistes. Un plan qui marche bien peut ne plus être adapté deux minutes plus tard. Il faut être en permanence prêt à en changer.» Mais n’a-t-elle pas l’impression d’avoir intégré une sorte de secte d’individus coupés génétiquement de leurs émotions? «Non. Nous sommes plutôt comparables à une équipe de chirurgiens qui sait être ultra-concentrée dans les moments critiques, et qui sait lâcher du lest quand la situation le permet.»
Reste à comprendre pourquoi un des principaux syndicats menaçait de faire grève avant d’entamer cette semaine une procédure de conciliation. Car avec un salaire de 85 160 francs par an pour les nouveaux diplômés et de 181 617 francs après vingt-huit ans de carrière, salaires auquel s’ajoute une prime de responsabilité particulière de 30 000 francs, il semble difficile de trouver mieux. Surtout avec 120 jours de repos annuels, 35 heures hebdomadaires et la retraite à 56 ans!

Jean Revillard/Rezo
La tour de contrôle est elle aussi très protégée.

C’est sans doute oublier que le poids de la responsabilité est usant malgré la zénitude obligée des lauréats, comme nous le confirmait la responsable de la tour de contrôle le jour de notre visite, une cheffe approchant de la retraite. Et puis Genève est particulier: une seule piste coincée entre le Jura et les Alpes, une grosse charge de trafic en peu d’espace, des approches rapides et sportives. Cela débouchera-t-il sur quelques jours de congé supplémentaires et sur une adaptation salariale? Réponse sans doute cette semaine. 

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