Blaise Kormann
Anne Richard, qui êtes-vous en 4 mots? «Sensible, travailleuse, attentive, hésitante»
Interview intime

Anne Richard: "Si c’était à refaire, j’aurais des enfants!"

13 juin 2017

Comédienne, auteure de livres pour enfants. Une femme joyeuse qui confie pourtant que les rôles dramatiques laissent des traces dans la vie des actrices. Ses doutes? Elle les remet aux anges gardiens auquels elle croit beaucoup.

Faut-il avoir gardé une âme denfant pour écrire des histoires pour enfants?

Il faut garder une âme d’enfant dans la vie en général. Le désir et les rêves viennent de l’enfance. C’est encore plus important pour un acteur, car on joue comme les enfants, comme le gamin dans sa chambre qui rêve qu’il est pilote ou médecin. Mon métier, c’est ça, faire comme si… Tous les acteurs ont cette capacité de croire comme les gosses et de faire croire. Quand j’écris mes histoires, je pense aux rêves de la petite fille que j’étais.

Y a-t-il un rêve que vous navez pas encore réalisé?

J’adorerais jouer en anglais dans une série produite par Netflix!

Un rêve encore plus fou?

Visiter une autre planète! La Lune, Mars, en touriste! Mais j’attendrai juste d’être assez âgée au cas où je ne reviendrais pas à cause d’une explosion dans l’espace! (Rire.)

Vous allez à la rencontre des enfants, qui vous adorent, et vont dailleurs vous retrouver ce week-end au Diabolo Festival de Morges*. Ne pas en avoir eu, cest un regret ou un choix?

Un choix. J’ai refusé d’en avoir alors que mon compagnon de l’époque en désirait. J’avais peur qu’avoir des enfants m’empêche de remplir ma mission sur terre qui est d’être actrice, de divertir les gens et de leur offrir du bonheur. Rien ne devait m’en empêcher!

Cette idée de mission surpassait tout?

Oui.

Vous êtes toujours dans le même état desprit?

Oui, mais aujourd’hui je pense que cela ne m’empêcherait pas d’avoir des enfants. A l’époque, je n’avais pas la maturité nécessaire, je pensais juste que ce n’était pas le bon moment et quand le bon moment est arrivé, ce n’était plus le temps d’avoir des enfants. Si c’était à refaire, j’en aurais!

Quel genre de mère auriez-vous été?

Plutôt sévère, qui met des cadres, j’aurais eu à cœur de retransmettre les valeurs reçues de mes parents. On m’a éduquée dans le culte de l’attention, du respect de l’autre, du travail bien fait. J’aurais dit à mes enfants de croire en leurs rêves, mes parents m’ont encouragée à croire en les miens, je leur en suis infiniment reconnaissante. Ce n’était pas gagné d’avance d’être actrice, car je suis très timide.

Comment avez-vous lutté contre cette timidité?

Chaque jour, je dois encore travailler sur moi-même pour oser aller dire bonjour à quelqu’un que je ne connais pas, frapper à une porte, demander un rôle. Avec un ami comédien suisse, on se disait récemment combien notre morale calviniste, l’idée qu’il ne faut jamais se surévaluer, a été un obstacle pour oser se mettre en avant sur la photo, se montrer, être vus. Mais bon, je crois beaucoup en la force de la pensée. Nos pensées créent notre vie. On a le pouvoir de faire en sorte que les choses changent!

Même si on doute de soi-même?

Le doute fait partie de la vie. Je doute moi-même énormément, comme toute vraie Balance qui se respecte. Toujours à la recherche de l’équilibre parfait. Parfois, quand il faut choisir, c’est le cauchemar absolu! (Rire.) Et une fois que j’ai choisi, je doute de mon choix... Je me répète sans arrêt: «J’aurais dû, j’aurais dû, j’aurais dû!» Cela ne m’empêche pas de croire en moi.

Vivre en permanence dans la peau des autres, ça aide à moins souffrir?

C’est ce que disait Michel Serrault après la mort de son enfant. Les seuls moments supportables sont ceux passés sur scène où on oublie pendant quelques heures son drame. Par bonheur, la vie ne m’en a pas infligé d’aussi fort, mais je sais qu’un de mes compagnons avait fait exprès de me quitter en plein tournage, sachant que je serais occupée par mon personnage.

Les rôles laissent-ils des traces?

Nos rôles peuvent influer sur notre vie. Fabien, mon compagnon, me dit souvent: «Arrête de me mettre en examen», en référence à mon rôle de juge d’instruction dans la série Boulevard du palais! J’aime bien cette phrase d’Adjani qui se demandait comment faisait l’inconscient de l’acteur pour savoir que ce n’est pas pour de vrai. Sans vouloir me comparer à elle, j’ai joué beaucoup de femmes meurtries, une dont l’enfant avait été assassiné, une autre violée lors d’une course d’athlétisme par d’autres concurrents. C’est certain, ces émotions très fortes qu’on va chercher au fond de soi laissent des traces et c’est pour cela qu’on a besoin de jouer des femmes rigolotes. Je rêve aujourd’hui de comédies légères, de théâtre, de faire rire.

Vous êtes la sœur de Jean-Marc Richard, quelle est la qualité que vous admirez chez lui?

Sa tchatche, sa capacité à communiquer, à embarquer les gens avec lui. Moi, j’ai besoin de la parole des autres, d’un texte.

La Suisse romande se confie à lui via «La ligne de cœur». Cest aussi votre confident?

Absolument pas. S’il doit encore écouter sa sœur une fois son boulot terminé… (Rire.) Mais il m’a étonnée, il fait ça incroyablement bien, j’étais persuadée qu’avec son énergie ce serait impossible pour lui de rester tranquille à écouter les autres.

On dit quon ne choisit pas sa famille

Moi je l’aurais choisie! J’adore mon frère, mes parents, mes oncles, mes tantes, on partage des choses merveilleuses, j’ai eu beaucoup de chance. Et j’adore quand mes neveux viennent me voir à Paris, je suis une tante un peu gâteau qui les emmène au spectacle, leur parle de Napoléon… Tante, c’est un rôle important à mes yeux!

Votre dernier ouvrage* évoque la pollution des mers par les plastiques. Cest votre ami le navigateur Stève Ravussin qui vous a sensibilisée à cette catastrophe écologique?

Oui, en partie, et aussi par le fait de vivre à Paris. Quand on est Suisse, habitué à respecter la nature, c’est un choc, Paris au quotidien. Une véritable poubelle. Cela me rend triste, en colère, je m’énerve contre la maire, Anne Hidalgo, que je traite de tous les noms. Personne ne ramasse rien. La ville est abandonnée. Il y a toute une rééducation à faire.

Vous vivez en France. Le nouveau président Macron, quen pensez-vous?

Il a amené un regain d’espoir, abolir cette stérile opposition gauche-droite, je trouve ça très bien! Mais bon, je dis cela et mon côté Balance revient en force en se demandant si c’est très prudent d’avoir signé un chèque en blanc à quelqu’un d’aussi novice en politique… (Sourire.)

Vous avez posté récemment une photo de vous sur Facebook avec Jean-Paul Belmondo. Perdre la mémoire et la parole, pour un acteur, cest le pire qui puisse lui arriver?

Oui, même si à chaque fois que Jean-Paul arrive quelque part, les gens se lèvent et applaudissent. J’ai une peur viscérale de la maladie d’Alzheimer, même si, rassurez-vous, je n’y pense pas tous les jours. Louis Jouvet disait que la première des qualités pour un acteur, c’est la santé, il avait raison! Pour moi, elle fait partie intégrante de ma définition du bonheur.

Vous faites du sport?

Beaucoup de natation, de vélo, je marche, j’essaie de refaire un peu de danse, il faut préserver constamment mon outil de travail!

Vous disiez que mentir, dans votre éducation, sapparentait à un pacte avec le diable. Une actrice ment tout le temps, non?

C’est vrai. En même temps, je travaille à ce que ce soit le plus vrai possible, le plus juste, donc ce n’est plus un mensonge. (Sourire.)

Une directrice de théâtre me disait récemment que toutes les actrices trichent sur leur âge, vous aussi?

J’évite de le dire, c’est important de laisser du rêve, de l’inconnu autour de sa personne. Plus jeune, j’ai perdu le rôle de Jeanne d’Arc parce que j’avais eu l’honnêteté de dire au metteur en scène que j’avais 23 ans alors que le personnage en avait 17. J’ai vu une lumière s’éteindre dans son regard. Je n’ai pas eu le rôle alors que, sincèrement, j’étais faite pour lui! Depuis, je dis que j’ai l’âge du rôle! S’il faut jouer une femme de 43 ans, j’ai cet âge-là! (Sourire.)

Cela ressemble à un parcours du combattant, non?

Une casteuse m’a dit un jour: «Anne, quand vous décrochez un rôle, vous pouvez aller brûler un cierge à l’église. Si vous saviez par toutes les strates de décision au travers desquelles vous êtes passée pour l’obtenir!» C’est très fragile, le désir d’un réalisateur, d’un distributeur, d’un producteur. On ne s’en rend pas compte quand on est jeune, on croit qu’il suffit d’être une bonne actrice!

Doù limportance des anges gardiens. Au fait, comment peut-on croire aux anges et ne pas être croyante?

Je suis agnostique. Je crois en la force de l’âme humaine et en la présence des anges. Je sens leur présence, dont celle de ma grand-mère, il m’arrive de les interpeller, de leur demander quelque chose, en tout cas je me sens protégée. Je crois à la possibilité d’une vie après la mort dans une autre dimension, plus spirituelle.

La notoriété vous a parfois joué des tours?

J’ai des fans extraordinaires mais elle m’a infligé une seule fois la honte de ma vie. J’accompagnais mon meilleur ami à l’hôpital, on venait d’apprendre qu’il était condamné, un cancer fulgurant. L’infirmière qui devait l’accueillir m’a reconnue et s’est plus préoccupée de moi que de lui dans un premier temps. Même si elle n’y pouvait rien, j’étais très en colère, je trouvais cela indécent. J’aurais aimé disparaître sous terre. Mon ami est mort un mois plus tard…

Votre compagnon est depuis onze ans le chroniqueur écrivain Fabien Lecœuvre. Quel est le secret dun couple qui dure dans le milieu du spectacle?

Nous ne vivons pas sous le même toit, nous sommes très complémentaires et à l’écoute l’un de l’autre. Il n’y a pas de lassitude à être ensemble. On aime se retrouver dans sa maison de Normandie, apprécier des moments finalement assez rares. Il me fait découvrir des univers que je ne connais pas et vice versa. Mais vous savez, j’ai eu assez de compagnons dans ma vie pour savoir qu’il n’y a pas de secret!

 

* Anne Richard sera au Diabolo Festival pour enfants avec Stève Ravussin, au Théâtre de Beausobre, à Morges, les 17 et 18 juin. Elle lira et animera une discussion écologique autour de lun de ses derniers contes, «Martin et les larmes de sirène», paru aux Editions du Rocher.

http://www.diabolofestival.ch