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© Julie de Tribolet

«Après Elliott, je peux enfin adopter 
sa sœur»

Publié lundi 3 décembre 2018 à 08:34
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Publié lundi 3 décembre 2018 à 08:34 
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Marie-Elise Delattre se battait contre la justice vaudoise pour avoir le droit d’adopter la petite sœur biologique d’Elliott, son fils adoptif. «L’illustré» s’était fait son porte-parole. Bonne nouvelle, après la bataille, le bonheur: Marie-Elise a gagné, Elliott grandira avec sa sœur!
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Cette après-midi grise de novembre, mère et fils ont acheté ensemble un doudou pour l’enfant à venir. Elle, elle vit encore dans un orphelinat de Port-au-Prince en Haïti. Bientôt, l’an prochain sans doute, peut-être en été, elle serrera dans ses bras ce lapin, oreilles soyeuses et regard tendre. Un peu de douceur pour fêter son arrivée, tant attendue, tant espérée. L’issue d’une bataille qui a éprouvé les nerfs et le cœur de Marie-Elise Delattre. Le 20 octobre dernier, Marie-Elise a enfin obtenu le droit d’adopter Roodgina, née le 19 juillet 2017, la petite sœur biologique de son fils Elliott.

DR
Le 5 septembre 2018, «L’illustré» racontait l’injustice de la situation vécue par cette famille. La polémique et les commentaires des lecteurs ont aidé à faire réexaminer le cas.

Nous avions raconté l’histoire et le combat de Marie-Elise Delattre dans ces pages le 5 septembre dernier. Cette infirmière célibataire de 41 ans, travaillant au CHUV à Lausanne, venait d’adopter Elliott, 2 ans alors, en Haïti. Lors d’un premier séjour sur l’île caribéenne, à la rencontre de son fils, en automne 2017, la Française apprend par hasard l’existence d’une petite sœur, que la mère biologique vient d’amener dans le même orphelinat. Quinze mois séparent le frère et la sœur. Marie-Elise demande alors au SPJ, le Service de protection de la jeunesse vaudois, autorité centrale en matière d’adoption dans le canton, une extension de son agrément. Elle souhaite ardemment adopter la petite fille et offrir ainsi à son fils la chance de grandir avec sa sœur. «Je voulais qu’ils puissent partager l’histoire qu’ils ont en commun, leur passé et leurs racines. Une façon aussi de respecter la culture haïtienne, qui encourage absolument la préservation des liens du sang», explique-t-elle. Réunir la fratrie et commencer cette nouvelle vie de famille devient son combat.

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On parle de combat car le SPJ vaudois refuse d’autoriser cette seconde adoption. Le motif invoqué? Le bien-être d’Elliott serait mis en péril. Pour les professionnels, une mère célibataire ne serait pas capable d’élever sereinement deux enfants, à qui les assistantes sociales prédisent des troubles profonds de l’attachement. Choquée par la réponse, Marie-Elise se défend. Son expérience d’infirmière, son réseau, ses ressources et le lien fort et stable qui s’est déjà établi avec Elliott devraient jouer en sa faveur, estime-t-elle. «Si on me reconnaît un profil «exceptionnel», pourquoi ne pas me faire confiance?» Le SPJ reste inflexible: «Nous sommes convaincus qu’elle s’occupera très bien de son fils, mais il sera difficile d’avoir la force et le temps de présence possibles pour accueillir ces deux enfants en même temps.» C’est non, donc, pour la petite sœur. Le Tribunal cantonal, appelé à trancher en appel, ne se pense pas capable de définir mieux que les professionnels de l’enfance où se situe le bien d’Elliott et de sa sœur.

Pas de recours possible, pas de solution: Marie-Elise aurait pu baisser les bras. Elle lance pourtant une pétition pour tenter d’infléchir la position des autorités et contacte L’illustré. L’article publié émeut les lecteurs. Les commentaires pleuvent et le SPJ informe sa hiérarchie d’une polémique.

«J’ai alors été contactée par la conseillère d’Etat Mme Cesla Amarelle, à la tête du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture, raconte la mère de famille. Nous nous sommes vues, et pour la première fois j’ai eu la sensation d’être écoutée. J’étais venue préparée et déterminée et je l’ai sentie ouverte à la discussion. Après ces mois de combat, j’étais vraiment blessée de toutes les accusations que le SPJ avait portées contre moi. Blessée pour moi, mais pour mon fils aussi. L’injustice et l’impression d’être victime d’un système absurde m’ont profondément bouleversée et ont impacté notre début de vie commune.»

Le cas est réexaminé

Sous l’impulsion de la conseillère d’Etat, le SPJ a finalement décidé d’ouvrir à nouveau le dossier de la famille Delattre. Et la bonne nouvelle est tombée: le 20 octobre, Marie-Elise a reçu l’autorisation d’adopter Roodgina. «Aujour­d’hui les autorités vaudoises ont une volonté de mettre en place une politique de prise en compte des familles monoparentales plus libérale dans le cadre de l’adoption», peut-on lire sur le document officiel.

«C’est un immense soulagement et un fort sentiment de reconnaissance envers tous ceux qui ont cru en cette belle histoire et m’ont soutenue, dit Marie-Elise. Un grand vertige aussi, car je ne sous-estime pas la difficulté d’être la mère de deux jeunes enfants qui ont un passé d’abandon.»Personne ne sait exactement quand arrivera Roodgina en Suisse. «Après les documents à faire valoir auprès des autorités suisses, c’est une intermédiaire en adoption qui s’occupe de faire parvenir les autorisations en Haïti. C’est ensuite l’administration là-bas qui dicte son rythme.»

Demain, ils seront trois

Une pause pour reprendre son souffle. Pour imaginer l’avenir. Pour craindre aussi, parfois, de nouveaux rebondissements. Après six mois de congé maternité, l’infirmière reprend ces jours son travail au CHUV, à 60%. Elliott devra apprendre à se séparer de sa maman pour passer quelques heures dans une garderie, après six mois auprès d’elle. Bientôt, il partagera sa chambre avec sa petite sœur. A 2 ans et demi, difficile pour lui de comprendre les changements qui l’attendent. «On enracine déjà le concept de famille, confie Marie-Elise. Cela fait six mois que nous vivons ensemble. Je ne suis plus seulement cette dame qui prend soin de lui. A l’intérieur, pour lui comme pour moi, tout est désormais différent: on s’aime comme une mère et un fils.» Et demain, ils seront trois.


«Le SPj a été très rigoureux. trop?»

Jean-Christophe Bott/Keystone
 

Cesla Amarelle, conseillère d’Etat, chargée du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture, s’explique sur ce dossier.

Madame Amarelle, il est choquant d’imaginer qu’on puisse refuser la réunion d’une fratrie, au motif que la mère adoptante est célibataire. Comment expliquez-vous cette décision?
Je pense qu’un parent élevant seul ses enfants est capable de le faire, et de le faire bien. Prétendre le contraire serait nier la réalité sociale de celles et ceux qui le font tous les jours. Mais l’adoption n’est pas une démarche facile. La double présence d’un père et d’une mère adoptifs est a priori un avantage pour l’enfant qui va devoir se construire une nouvelle identité. En ce sens, un ménage monoparental est forcément plus vulnérable. A deux, on est aussi plus fort pour faire face aux coups du sort: une situation de crise, une maladie, voire un décès, par exemple. C’est pour cela que les adoptions par des personnes seules sont très rares.


Le Service de protection de la jeunesse n’a-t-il pas fait preuve d’une vision de la société et de la famille défaitiste et passéiste?
C’est vrai que le SPJ a considéré qu’il était de sa responsabilité de se montrer très vigilant dans une situation telle que celle de Mme Delattre. Le SPJ a interprété sa mission de protection des enfants à adopter de manière très rigoureuse. Peut-être trop. Le service n’avait pas fermé la porte à une adoption ultérieure de la sœur d’Elliott par Mme Delattre mais avait eu le souci légitime de ne rien précipiter. Il a ainsi voulu s’assurer que la mère adoptive n’allait pas être débordée par l’arrivée du premier enfant avant d’envisager de se prononcer sur une demande d’agrément pour la petite sœur. La réunion de la fratrie a alors été reléguée au second plan, vu que le but du service était de s’assurer du bien-être du premier enfant.


Vous vous êtes personnellement impliquée dans ce dossier. Quel a été votre rôle?
Le chef du SPJ m’a avertie qu’un article de L’illustré allait paraître sur cette situation. Après discussion, il est apparu clairement que cela valait la peine de s’interroger sur le rythme de la prise en considération de cette deuxième demande d’agrément. J’ai eu l’occasion de rencontrer personnellement Mme Delattre en présence du chef du SPJ, j’ai lu le dossier et j’ai vu l’enfant. Il est très éveillé et on constate tout de suite la synergie très forte et constructive qui l’unit à sa mère. D’entente avec le chef du SPJ, nous avons décidé de faire en sorte que ce deuxième agrément puisse être délivré rapidement pour éviter que la petite sœur ne fasse l’objet d’une procédure en adoption par une autre famille.


Qu’est-ce qui vous a interpellée dans ce cas?
Personnellement, c’est l’argument de la fratrie. Il m’a immédiatement semblé prioritaire de réunir le frère et la sœur, dans l’intérêt des deux enfants. Je me suis aussi assurée que la demande de Mme Delattre d’adopter la petite sœur ne pouvait pas être refusée parce qu’elle émanait d’une mère célibataire. Cette forme de discrimination me heurterait. J’ai grandi, moi aussi, dans une famille monoparentale. Si une mère célibataire apporte tous les éléments rassurants sur les plans social, organisationnel et économique, il faut lui faire confiance. J’attends que sa demande soit étudiée avec bienveillance, sans complaisance mais aussi de manière équitable. Et c’est cela qui a prédominé dans cette affaire. Je ne voulais pas que l’on puisse dire que les mères célibataires sont désavantagées par le SPJ.

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