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© Jean Revillard / Rezo

Arnaud Bédat ou la passion du pape François

Publié jeudi 21 juin 2018 à 15:31
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Publié jeudi 21 juin 2018 à 15:31 
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Journaliste à «L’illustré», Arnaud Bédat avait déjà écrit un premier livre sur le pape. Il en publie 
un deuxième, au terme d’une enquête très fouillée et parfois angoissante, «François seul contre tous».
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On peut le croiser chaque jour dans la vieille ville de Porrentruy, au rythme de ses rituels immuables: le tea-room Roelli puis le café Le Pépin, le matin, où il retrouve ses copains; puis le passage à la case bureau, une arcade qu’il a transformée en une véritable rédaction où il passe toute la journée. Travail, téléphones, lectures, rencontres… Un grand gaillard de 1 m 88, aux cheveux blonds bouclés et à la silhouette un peu épaisse (il assure s’être mis au régime, sans qu’on le croie vraiment) comme celle du commissaire Maigret, dont il est fan depuis toujours.

DR
Dans l’avion qui l’emmène en Géorgie, en septembre 2016, le pape François rit aux éclats en découvrant le cadeau d’Arnaud Bédat: des pralinés de sa chocolaterie préférée à Buenos Aires, le Corso.

A 51 ans, Arnaud Bédat est connu comme le loup blanc dans ce qu’il appelle, affectueusement, «ma bonne ville de Porrentruy». Un enfant du pays, un journaliste ancré dans son terroir, un amoureux de l’histoire locale, que ce soit celle du collège des Jésuites où il a étudié, ado, ou celle de l’écrivain méconnu Robert Caze, un exilé de la Commune qui avait trouvé refuge ici.

«Serial writer»

Mais cet homme d’habitudes est aussi un journaliste passionné qui disparaît régulièrement, du jour au lendemain et même d’une heure à l’autre, pour se lancer dans l’un de ces reportages à hauts risques dont il a le secret: un tremblement de terre en Turquie, une épidémie mortelle en Chine, la traque pour retrouver au Sénégal la famille de Nafissatou Diallo, la femme de chambre agressée par DSK, la disparition de Laurent Bourgnon à Tahiti…

Véritable machine à scoops, Arnaud Bédat est aussi devenu, depuis quelque temps, un serial writer sollicité par les éditeurs français dans les domaines les plus divers: le meurtre du banquier Edouard Stern, à Genève, qu’il raconte dans un ouvrage collectif, True crime (Ed. Ring), un hommage à Jean-Pierre Coffe dans un ouvrage à paraître chez Larousse.

Mais sa dernière passion, c’est le pape François! Il l’a rencontré plusieurs fois, il l’a accompagné dans des voyages officiels, en Arménie, en Azerbaïdjan et en Géorgie. Deux ans après un premier livre, François l’Argentin (Ed. Pygmalion), il publie un nouvel ouvrage, François seul contre tous, dans la prestigieuse collection Enquête chez Flammarion. Un livre qui tombe à pic alors que le pape François suscite une opposition de plus en plus virulente chez les catholiques conservateurs.

Tchang, Gandhi 
et Porrentruy

Il faut dire que notre ami Arnaud Bédat, journaliste à L’illustré depuis un quart de siècle, a un sacré don pour se retrouver toujours au cœur de l’actualité. Une sorte d’instinct, un goût inné pour l’aventure qui lui vient de l’enfance. Libraire à 16 ans, il aime les livres et les voyages et, tout particulièrement, les auteurs qui mélangent les deux, comme Jules Verne, que son père lui fait découvrir à 12 ans, ou Blaise Cendrars, qu’il découvre lui-même deux ou trois ans plus tard. En 1983, il participe à la Course autour du monde, une émission célèbre qui lui permet de parcourir le monde et de réaliser ses premiers scoops: une interview avec l’un des assassins du mahatma Gandhi, une rencontre avec Tchang, le fameux ami de Tintin dans Le lotus bleu. Arnaud Bédat devient journaliste, un journaliste à l’ancienne, qui va sur le terrain et se confronte au réel.

Il a cette qualité unique qui ne s’apprend pas dans les cours de journalisme: il est curieux! Il n’a aucun préjugé, aucun a priori, une totale liberté de pensée. Il rencontre les gens, il observe, écoute, se fait sa propre idée. Aimable et chaleureux, très attentif et ouvert, c’est en réalité l’homme le plus redoutable qui soit, car il n’est jamais dupe et il possède un sens du jugement quasiment infaillible. Il a, comme disait Balzac, ce don de seconde vue qui lui permet de voir et de comprendre au-delà des apparences, au-delà des mots convenus, des demi-vérités et des non-dits.

Jean Revillard / Rezo
Pour écrire son nouveau livre sur le pape François, Arnaud Bédat a séjourné longuement à Buenos Aires et au Vatican, mais il a aussi lu des dizaines d’ouvrages qui trônent, empilés, devant son bureau.

Il vit donc entre sa bonne ville de Porrentruy et le vaste monde. Il vit comme l’on vivait autrefois, sur son lieu de travail. Un logement d’étudiant et puis, juste à côté, son vaste bureau, une arcade qui donne sur la rue et qui est devenue le lieu où tout se passe. Des gens s’arrêtent pour lui confier une info, les copains se succèdent, les filles font aussi le détour pour faire la bise à ce séducteur invétéré et bien décidé à demeurer ce célibataire endurci qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. Tout le monde fume, l’odeur âcre et tenace de la cigarette s’accroche aux murs et on se dit que le maître des lieux, décidément, n’est vraiment pas politiquement correct. Des éclats de rire, des emportements, des débats, des passions! Son ami d’enfance Jack arrive pour l’apéro, son copain Roby le photographe débarque dans son sillage, son voisin le croque-mort, Cédric, passe entre deux enterrements, son ami historique, Jean-Jacques, 82 ans, l’ancien imprésario de Léo Ferré, multiplie les allers-retours. L’ancien ministre jurassien François Lachat est aussi l’un des fidèles. «J’adore Arnaud, confie-t-il, il est hyperintelligent et attachant. Je pourrais être son père, puisque je vais avoir 75 ans, mais on est comme deux potes du même âge. Il a eu cette idée géniale, il y a deux ans, d’inviter le pape à Porrentruy. Si ça se fait, ce sera grâce à lui et à personne d’autre. J’ai été très touché de découvrir qu’il m’avait dédié son livre.»

Tout autour, des piles de livres, des affiches du clown Grock et de Charlie Chaplin, des bibelots ramenés au fil de ses reportages: Staline, Lénine, Fidel Castro, Poutine, Mao.

L’athéisme naturel

Car à côté de la vie tranquille à Porrentruy, il y a toujours cette vie de reporter qui le rattrape. Des amis célèbres, des soirées people, des complicités, des tendresses… Le présentateur du journal de TF1 Gilles Bouleau, avec qui il a écrit deux livres sur le Temple solaire, il y a plus de vingt ans. Le chanteur Garou, qui l’a réquisitionné pour une grande soirée à Paris, il y a deux semaines. Il y avait Pamela Anderson, Liane Foly, Roch Voisine, MC Solaar… Arnaud Bédat est aussi pote avec Jérôme Kerviel, l’ex-trader de la Société générale, à qui il a fait rencontrer le pape François.

Mais que vient faire le pape dans tout cela? Arnaud Bédat n’est pas croyant et il assure qu’il ne se pose pas la question de la vie après la vie. On pourrait presque dire qu’il a «l’athéisme naturel», comme on parle de la «foi naturelle». Son père est décédé quand il avait 13 ans, en 1977, et la mort demeure à ses yeux, depuis ce jour, «un trou noir». «Le pape François me touche, explique Arnaud Bédat, parce que c’est un homme profondément bon et sincère, et qu’il ne se contente pas de répéter ses dogmes. Son credo, c’est d’aller rechercher des âmes perdues dans les périphéries, qu’elles soient géographiques ou existentielles. Même une brebis égarée comme moi, il a réussi à la rattraper.»

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