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© Kurt Reichenbach

Bernhard Russi a 70 ans

Publié lundi 14 mai 2018 à 10:49
modifié mardi 15 mai 2018 à 15:56
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Publié lundi 14 mai 2018 à 10:49 
modifié mardi 15 mai 2018 à 15:56
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Alerte septuagénaire depuis le 20 août, symbole de réussite privée et professionnelle, le skieur de légende s’était dévoilé en janvier 2017 dans un documentaire. Il avait alors évoqué les drames de son existence, de sa sœur lourdement handicapée à la mort subite de son frère et de sa première femme. Retour sur une trajectoire cent fois plus difficile qu’on l’imaginait.
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Un documentaire de cinquante minutes, un soir de janvier, sur la chaîne suisse alémanique. Dès les premières secondes, on entend la voix de Bernhard Russi en off, sans mélodrame inutile.
Le timbre assuré, il dit: «Mon père est mort quand j’aurais eu le plus besoin de lui. Ma première femme est morte dans une avalanche. Ma petite sœur est gravement handicapée depuis sa petite enfance. Un de mes frères est mort de façon inattendue. L’autre était un grand talent du ski, mais il n’a jamais trouvé sa voie dans la vie. Je suis Bernhard Russi. On dit que je suis un Sonnyboy.»

Kurt Reichenbach
 

Depuis, Russi est submergé par les messages. «Dans la rue, partout, on s’approche de moi. J’ai reçu des centaines de SMS, même de la part de gens que je n’avais pas vus depuis trente ans. Je n’en reviens pas.» Les réactions vont toutes dans le même sens. Elles louent son courage. «Surtout, ajoute le champion, beaucoup de gens commencent à me raconter leurs propres histoires, c’est très touchant. Certains me glissent que, après quelques minutes d’émission, ils oubliaient qu’il s’agissait de moi, qu’ils pensaient à eux-mêmes.»

Bernhard Russi. Iconique, symbole achevé de la perfection à l’helvétique. Champion du monde et champion olympique de ski, consultant et chroniqueur à la télévision, constructeur de pistes célèbres, support publicitaire épatant. Mari, père et grand-père avec un look juvénile que ses 68 ans exaltent toujours. Un livre d’images d’Epinal à lui seul, jusqu’à être entré dans le langage commun dans l’expression «une réussite à la Russi».

Or, on ne savait pas tout. L’existence a ses zones d’ombre où se nichent les malheurs. Ce documentaire sans faux-semblant, il a hésité à le faire, puis il a dit oui. Il explique qu’il a mûri, qu’on apprend encore, qu’on change sans cesse. «J’ai toujours été dans l’action. Là, j’étais prêt pour autre chose. Je ne voulais pas qu’on se contente de raconter ma carrière sportive.» Sa femme, Mari, renchérit: «Je te trouve courageux. Ce n’est pas que tu sois devenu vieux, même si ta décision a peut-être à voir avec l’âge. Tu fais une pause et tu regardes en arrière.»

Ce qu’il confie? Une vie, la sienne. L’enfance à Andermatt (UR), la neige, la vie en plein air. Et le premier drame. Il a 6 ans quand sa petite sœur, Madeleine, vient au monde. «Avec mes deux frères, Pius et Manfred, nous n’arrêtions pas de nous bagarrer. Elle a amené la paix et le calme dans la maison.» A 3 ans, elle doit être opérée d’une hanche. L’intervention vire au désastre, l’enfant ne se réveillera jamais vraiment de sa narcose. Lourdement handicapée, les médecins lui donnent dix ans à vivre. Ses parents la reprennent à la maison, où elle sera soignée durant vingt-cinq ans. Elle habite aujourd’hui dans un home du canton d’Uri.

Dans le documentaire, on voit Russi, grave, lui rendre visite. Elle a 62 ans. Silencieux, il caresse ses cheveux gris, glisse un morceau de chocolat dans sa bouche. «J’ai longtemps hésité à rendre son destin public, mais Mari m’a encouragé: elle fait partie de la famille!» Si Madeleine Russi réagit aux bruits et aux mouvements, son frère ne pense pas qu’elle le reconnaisse. «Elle vit dans son propre monde. Je ne sais pas à quoi il ressemble. Quand j’étais au sommet de ma carrière, j’ai eu de la peine à surmonter mes visites auprès d’elle. J’en sortais effondré. Par moments, j’ai dû y renoncer, pour me protéger.»

Mort en vingt-quatre heures

Dans les années 1950, les Russi vivent à la gare d’Andermatt. A 11 ou 12 ans, Russi veut devenir prêtre. «J’allais jusqu’à trois fois par jour à l’église. Aujourd’hui, je ne cours pas à la messe, mais il m’arrive de prier. Pas la prière comme nous l’avons apprise à l’école. Le christianisme n’a pas fait un bon marketing, à mon avis. Comment faire pour expliquer à mes petits-enfants que Dieu est au ciel?» Pius, le père, travaille aux chemins de fer Furka-Oberalp. C’est l’univers de Bernhard. «Les autres enfants avaient des trains électriques. Nous en avions des vrais devant la porte.» Pius, le cadet, respire la vie. Personnalité joyeuse, il sera aubergiste, tiendra le célèbre dancing Downhill, à Andermatt, puis le restaurant du ski-club. Il disparaît il y a huit ans, à 56 ans, d’une infection. «Cela ne semblait pas dramatique, et il est mort en vingt-quatre heures. Je passais beaucoup de temps avec lui.»

Le frère du milieu, Manfred, est considéré comme le plus doué des trois. Il est le meilleur skieur, il dispose de capacités athlétiques hors norme. Il est membre du cadre C de l’équipe nationale quand Bernhard, à l’étonnement général, est sacré champion du monde de descente, en 1970. Manfred devient pour toujours «le frère de…» et il ne le digérera pas. Sa carrière s’étiole, il devient prof de ski à Zermatt et au Japon, ouvre un magasin de sport à Andermatt. Dans le documentaire, on le voit accoudé à un bar, le regard flottant, comme vidé de toute énergie. «Il n’a jamais vraiment trouvé son chemin dans la vie, glisse Russi. Depuis deux mois, j’ai cependant l’impression qu’il va mieux, il n’a plus touché à un verre d’alcool ni à une cigarette. Nous nous voyons chaque semaine. Manfred sait que je suis toujours là pour lui.»

david birri
 

Leur père était d’un naturel sévère. «A l’époque de mes titres mondial et olympique, j’ai beaucoup eu besoin de lui. Tout le monde me portait aux nues, mon père me remettait les pieds sur terre.» De ses fils, il exige le meilleur, à l’école ou dans la nature. Lui-même spécialiste du combiné nordique, il les emmène souvent en montagne et Bernhard en a gardé ce goût, gravissant les sommets et se gavant d’éternité en arrivant au but. Ce père tombe malade en 1975, un mauvais cancer. Bernhard lui rend visite peu avant la descente de Kitzbühel. Les médecins lui conseillent de lui dire adieu. «Mon père m’a dit que tout irait bien, que je n’avais pas de souci à me faire. «Occupe-toi juste de gagner cette descente», a-t-il ajouté.» Or, voulant trop bien faire, il chute au beau milieu des spectateurs. «J’aurais pu être plus intelligent. Un engagement à 101% aurait suffi…» Il n’a pas pu offrir ce cadeau d’adieu à son père mourant. Quarante ans après, les larmes perlent encore.

Avalanche fatale

En 1977, il épouse la Neuchâteloise et championne suisse de descente Michèle Rubli. Trois ans plus tard, leur fils Ian naît. «Mais nous avons vite senti que nous n’avions bâti qu’une communauté d’intérêts.» S’ils se séparent en 1984, ils restent unis. Pour rester proche de Ian, Michèle vit à une centaine de mètres de Russi, qui a refait sa vie avec Mari. En décembre 1996, tragédie: elle se tue dans une avalanche, en pratiquant l’héliski au Canada. «Le plus dur de mes coups du destin. Cela m’a mis à terre. Michèle aurait préféré aller faire du golf aux Bahamas et c’est moi qui l’ai persuadée d’aller à Whistler Mountain. Je lui ai donné mes nouveaux skis larges, parce qu’elle ne savait pas bien skier dans la grosse neige.» Il n’a rien oublié. «J’étais fier de ce que nous étions arrivés à créer. Nos portes étaient ouvertes, nous restions une famille. Le mérite en revenait aux deux femmes, Michèle et Mari. J’ai connu des instants que j’aurais cru insupportables. Annoncer à mon fils que sa mère était morte, je pensais ne jamais le pouvoir. Or, tu trouves une force quelque part. Pour nous, Michèle fait toujours partie de la famille.»

Aucune plainte inutile: Russi a une manière très directe de vivre ces drames, il ne considère pas qu’un destin particulièrement hostile s’est abattu sur lui. «Avec mon histoire, j’aimerais que les gens comprennent qu’on doit se concentrer sur les moments dans le soleil. Je ne suis pas quelqu’un qui va fouiller dans les tiroirs du passé. Je suis même le contraire. J’essaie d’avaler ce qui m’arrive.»

Son image de Monsieur Parfait, il l’assume avec un rien de classe British: «Elle n’est peut-être pas si fausse. Quand on monte sur scène, on donne des inputs. Les médias les prennent et les exagèrent. Si cette image me plaît, j’exagère aussi. On me décrivait comme sérieux, alors je buvais ma bière dans ma chambre. On décrivait mon coéquipier Roland Collombin comme fêtard, alors il buvait sa bière au bar, devant tout le monde. Mais nous avalions la même quantité de bière…»

Il regarde au loin. Le documentaire prend fin sur une affirmation, alors que, doux et pensif, il mange avec ses petits-enfants devant une cabane de montagne: «Je suis un homme heureux.» 


Avec la collaboration de 
Stefan Regetz et Eva Breitenstein, "Schweizer Illustrierte".

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