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En cuissardes et minijupe cuir sur une Harley-Davidson en 1967, Bardot incarne la femme libérée dans un show pour la TV.
Rencontre

Brigitte Bardot: «Gainsbourg, mon amour»

07 décembre 2017

Un très beau livre retrace sa carrière de chanteuse. Pour «L’illustré», BB se souvient avec émotion de celui qu’elle surnommait «Gaingain», parle de son fiasco avec les Beatles et de l’affaire Weinstein. Etincelles garanties.

En apprenant que Donald Trump avait autorisé les chasseurs américains à importer des trophées d’éléphants tués au Zimbabwe, Brigitte Bardot a dégainé ses mots au vitriol. Depuis sa villa de Saint-Tropez, elle a signifié au président américain qu’«en agissant de manière aussi indigne, il confirmait les rumeurs qui doutent de ses capacités présidentielles». La missive s’ajoutant au tollé mondial, l’hôte de la Maison Blanche a gelé sa décision. A 83 ans, BB reste infatigable lorsqu’il s’agit de plaider la cause animale. Ces jours, elle défend aussi un très bel ouvrage consacré à sa carrière de chanteuse: Moi, je joue (Ed. Flammarion). Il éclaire sa personnalité et son parcours. Pour nous, elle revient sur sa carrière riche de 76 chansons et porte un regard lucide sur ses combats et le présent.

«Chanter, ce que je veux…»

Pour Brigitte Bardot, au commencement était la danse, classique. «C’était une force qui me venait du ventre», dit-elle. Bien plus tard, elle s’imposa, non sans douleur, sur grand écran, contrainte par des réalisateurs parfois capricieux. Dans ce contexte, la chanson fut son espace de liberté. «C’était plus facile qu’au cinéma, parce que j’y ai fait ce que j’ai voulu, comme je l’ai voulu. A chaque fois, j’y ai mis toute ma personnalité.»

Son plus vieux souvenir musical est un saisissant raccourci de sa vie. «C’était Un jour, mon prince viendra dans Blanche-Neige et les sept nains, cela m’avait beaucoup impressionnée. J’ai rêvé d’avoir la même vie, entourée d’animaux et de trouver, moi aussi, le prince charmant.» En 2006, elle révéla que sa carrière au cinéma n’avait servi qu’un seul but: lui permettre de se consacrer entièrement aux bêtes.

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Sur le tournage de "Et Dieu... créa la femme" (1956) Photo: Hollywood Archives/Picturelux/Bureau 223

Avant les animaux, il y eut les hommes. Au fil de ses rencontres naîtront films et chansons. Jean-Max Rivière, compositeur de La Madrague («Sur la plage abandonnée, coquillage et crustacés…») a été son tout premier auteur. Sur les conseils du père de BB, il signa la mélodie de Sidonie à partir d’un poème de Charles Cros. «Sidonie a plus d’un amant, c’est une chose bien connue.» La comptine est reprise dans Vie privée, le long métrage de Louis Malle tourné en partie à Genève. L’occasion de montrer Bardot jouant de la guitare. Le quarante-cinq tours fera le tour du monde. «Cette Sidonie, coquine et indécente, c’est moi», affirme-t-elle. Cette image sulfureuse lui valut de recevoir des poubelles sur la tête, en Suisse, au cri d’«ordures pour l’ordure!». Une autre fois, une femme voulut lui crever les yeux dans un ascenseur.

Bardot faisait chavirer les hommes avec appétit et détermination, et les femmes la détestaient. Dans son juke-box amoureux, il y eut Vadim, Trintignant, Bécaud, le guitariste et crooner Sacha Distel et le comédien Sami Frey. Tous ont précédé Serge Gainsbourg. «Une rencontre «coup de foudre», époustouflante et éphémère. Le hasard a fait le premier pas», confie-t-elle.

Gainsbourg: scandale et amour

Alors mariée au milliardaire Gunter Sachs, elle succomba à l’intelligence et à la sensibilité de l’homme à la tête de chou. «Un seigneur, un génie meurtri, un timide à l’humour grinçant.» La complicité les mena du studio au restaurant puis de la boîte de nuit au lit. Gainsbourg parla d’une «turbulence émotionnelle terrible». Ces deux-là s’apprivoisèrent dans les bulles. «Le champagne me stimulait quand j’enregistrais des chansons», confie Bardot. Ils tentèrent tant bien que mal de dissimuler leur idylle mais furent débusqués une nuit au King Club et dénoncés par le journaliste Jacques Chancel.

BB inspirait «Gaingain». Pour elle, il signa Bonnie and Clyde, Harley-Davidson et lui offrit la chanson la plus provocante du répertoire français. «En me réveillant, j’ai découvert Je t’aime moi non plus, que Serge avait composée pendant la nuit. Ce fut le plus beau réveil de ma vie, la plus belle déclaration d’amour que j’ai reçue.»

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Plus sage, BB fait la révérence devant la reine Elisabeth II à Londres à l'occasion de la première du film "La bataille du Rio de la Plata (1956) Photo: Gamma/Keystone/Getty Images

Les cœurs brisés

Le label Philips avait compris tout le parti qu’il pourrait tirer de cet orgasme musical de 4 minutes 35 enregistré le 19 octobre 1967. Le soir même, à table, Brigitte prit la main de Serge. Le geste «provoqua un choc de part et d’autre. Une soudure interminable et interminée. Une électrocution ininterrompue et incontrôlable.»

Après avoir chanté et s’être aimés, les amants terribles durent déchanter. Les 5000 exemplaires pressés de Je t’aime moi non plus furent envoyés au pilon. «C’est moi qui ai demandé à Serge de ne pas sortir cette chanson. J’étais menacée de divorce par mon mari. J’ai assumé cette décision», commente Bardot. Gainsbourg lui jura qu’il ne l’enregistrerait avec aucune autre. Il trahit son serment en 1969. «La reprise de la chanson avec Jane Birkin m’a brisé le cœur», reconnaît BB. Ils se séparèrent après trois mois en mêlant leur sang. Elle écrivit «Je t’aime» en s’entaillant l’index. Il fit de même et ajouta «Moi non plus».

Gainsbourg parla d’une opération sans anesthésie. «On m’avait déchiré le cœur avec les dents.» Dans la foulée il composa Initials B.B., chanson titre de son huitième album. Bardot s’en émeut, quarante-neuf ans plus tard: «Elle m’a bouleversée, m’a fait pleurer. Quel hommage magnifique Serge m’a rendu.» Le texte, sublime, décrit Bardot partant pour le tournage de Shalako à Almeria, en Espagne.

Bardot était un mythe vivant. Sur un rythme de samba, son nom devint un tube, un hymne chanté par Dario Moreno. Tout le monde désirait voir BB, même les Beatles. Elle n’en garde pas un souvenir impérissable: «Cette rencontre a été ratée du début à la fin. Ils étaient intimidés par  moi et moi par eux. Ils ne parlaient pas français et mon anglais n’était pas terrible. Quel fiasco!» Le photographe Jean-Marie Périer en oublia son appareil. John Lennon fracassé au LSD s’introduisit nu dans le lit de la Française et il fallut quatre hommes pour l’en déloger. «Dieu merci, je n’ai jamais été tentée par toutes ces drogues abominables et destructrices!» Des années plus tard, McCartney et elle défendirent la même cause. Elle le cite: «Si les abattoirs avaient des vitres en verre, nous serions tous végétariens.»

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Au Canada en 1977, lors de la campagne en faveur de la défense des bébés phoques. Photo: Corbis

BB, grave et mélancolique

Avec des chansons telles que Nue au soleil, C’est rigolo ou Oh! qu’il est vilain, Brigitte Bardot excelle dans un registre léger, reflet de sa part insouciante et solaire. La femme et l’actrice l’étaient moins. Pour preuve, La vérité d’Henri-Georges Clouzot, et cette scène magistrale d’une BB déchirante face au tribunal. «Ma lucidité de l’existence m’a fait connaître bien des désillusions. Il y a une Brigitte grave, profonde, mélancolique, nostalgique, à la recherche de l’absolu. Je cache ce côté pessimiste et négatif par mon côté joyeux, léger, insolent et rigolo. C’est ce que je veux qu’on retienne de moi.»

Proie de choix pour les paparazzis depuis Et Dieu… créa la femme, elle dut vivre son unique grossesse cloîtrée en 1960. «Oh oui, le harcèlement, je l’ai connu, par la traque ininterrompue que j’ai subie, comme un gibier poursuivi par les chasseurs, avec cette meute de photographes qui ne me lâchait jamais. C’était atroce, invivable.» Le 28 septembre, cette année-là, elle tenta de se suicider en avalant des barbituriques et en s’ouvrant les veines. «Les photographes arrêtèrent l’ambulance pour me photographier à l’intérieur. J’ai été sauvée de justesse.»

«Franz Weber, je lui dois tout»

Sa liberté de ton a toujours été sa meilleure arme. «Je dirai toute ma vie ce que je pense, que ça plaise ou non.» Lorsqu’on lui demande ce que lui inspire aujourd’hui l’affaire Weinstein, BB dégaine: «Un bon coup de pied dans les couilles est une bonne défense!» A-t-elle connu pareille mésaventure? «Non, jamais, même quand on me disait que j’avais un joli p’tit cul ou qu’un type qui ne me plaisait pas me disait des mots doux.»

Contrairement à Romy Schneider, Brigitte Bardot a su garder ses distances. «En quittant le cinéma, j’ai sauvé ma peau.» Aujourd’hui, elle fait siennes les paroles de Marilyn Monroe, croisée à Londres en présence de la reine Elisabeth II: «Hollywood est un grand bordel surpeuplé, un manège où les lits auraient remplacé les chevaux.» BB refusa le «rêve» américain. «Oh là là, ne me parlez pas de Hollywood. Je n’ai jamais voulu y mettre les pieds.»

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Bardot et son mari Gunter Sachs au Festival de Cannes en 1967. Elle détestait les mondanités et devait afficher un sourire de circonstance. Photo: RDA/Getty Images

Dans L’ours et la poupée, son film préféré, Bardot inverse les rôles et campe un savoureux macho face à Jean-Pierre Cassel. Et dans la vie, aujourd’hui? «Je suis féminine. J’aime l’harmonie. Je suis un peu autoritaire, car j’ai beaucoup de responsabilités.» Ses journées s’égrènent désormais au son de la musique classique. «Elle me permet d’avoir le calme et la réflexion nécessaires pour affronter les problèmes graves que j’assume.» Qu’écoute-t-elle? «Le Concerto no 21 pour piano de Mozart m’apaise, le Concerto pour deux violons de Bach élève mon esprit et le Concerto pour flûte de Mercadante me remplit de joie.»

Côté variétés, son cœur bat pour Biolay, Julien Clerc et Cabrel, mais elle n’en imagine aucun reprenant ses tubes. «Il n’y a que moi qui puisse les chanter. Ce n’est pas de la prétention.»

Comment se quitter sans évoquer la Suisse? «Je l’aime! Elle garde ses traditions, préserve sa nationalité, elle tient tête à l’Union européenne et assure sa puissance. Quel bel exemple.»

Et BB d’ajouter: «Sans Franz Weber je n’existerais pas. J’ai fait mes premiers pas dans la protection animale en le suivant sur la banquise canadienne en 1977. Grâce à ce combat, je suis devenue une icône de la protection animale dans le monde.» Son bilan reste teinté d’amertume. «Hélas, j’attends ce qui n’arrive jamais! La France, mon pays, impitoyable, n’a aucune considération pour l’amélioration de la condition animale.»