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Qui est vraiment Céline Amaudruz, 37 ans? D’ordinaire bavarde, l’élue refuse toujours de s’exprimer sur son interpellation pour ivresse au volant en décembre dernier.
Polémique

Céline Amaudruz: les deux visages d’une riche ambitieuse

07 mars 2017

En décembre dernier, la vice-présidente de l’UDC était arrêtée pour ivresse au volant. Pincée avec 1,92‰ dans le sang, la conseillère nationale avait appelé au secours le procureur genevois Olivier Jornot et le conseiller fédéral Guy Parmelin. Trois mois après les faits, alors que vient de s’ouvrir la première session parlementaire de l’année, de nombreuses questions demeurent.

Tout a commencé par un bête communiqué. Dans un mea culpa adressé en décembre dernier, la conseillère nationale genevoise Céline Amaudruz, 37 ans, explique avoir été contrôlée au volant de son véhicule avec un taux d’alcool «excédant la limite légale». L’élue de droite dit regretter son comportement et reconnaît au passage «le travail exemplaire de la police genevoise». Faute avouée est à moitié pardonnée, l’affaire aurait pu s’arrêter là. Sauf que la vice-présidente de l’UDC avait omis quelques précisions. Deux jours plus tard, Le Temps comblait ses trous de mémoire.

Son taux d’alcool, d’abord: 1,92‰. Soit près de quatre fois la limite légale autorisée. Pas rien, donc. Une haleine chargée qui lui vaut aujourd’hui le surnom de «Céline Atraubuz» par la classe politique genevoise. Si les experts se révèlent prudents dans leurs calculs, l’un d’entre eux confiait récemment dans la presse qu’«une femme de 65 kilos ayant consommé de l’alcool durant quatre heures atteint une alcoolémie de 1,92‰ en ayant bu une bouteille et demie de vin, ou 2,5 litres de bière, ou un peu moins d’une demi-bouteille d’alcool fort». Dans ses révélations, Le Temps revenait ensuite sur les détails de l’interpellation, obtenus de source policière.

Retour sur les faits: dans la nuit du 10 au 11 décembre, peu avant 4 heures du matin, un chauffeur de taxi avertit la police genevoise qu’une voiture zigzague sur la route de Ferney. Une patrouille fait signe à Céline Amaudruz de s’arrêter, mais cette dernière poursuit son chemin. Elle finit par être interpellée. La politicienne UDC informe les policiers de sa fonction de conseillère nationale et refuse de se soumettre à l’éthylotest, malgré l’insistance des forces de l’ordre. Elle s’énerve et appelle le procureur général, Olivier Jornot. Sans succès. Elle passe alors plusieurs appels et finit par souffler dans le ballon. Au poste de police, elle contacte son avocat, le conseiller national PLR Christian Lüscher, puis Guy Parmelin, ministre de la Défense et ami proche de la Genevoise, avec qui elle a passé la soirée au concours hippique.

Quand les détails de l’affaire sont sortis, on a d’abord cru à une mauvaise blague. Céline Amaudruz, la cavalière droite dans ses bottes, attrapée en plein zigzag routier? Allons donc. Que s’est-il passé cette nuit-là? Pourquoi la politicienne est-elle montée dans un taxi à sa sortie de Palexpo, accompagnée d’une amie, avant de demander au chauffeur de rebrousser chemin pour prendre sa voiture?

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En septembre 2010, juste après son élection à la présidence de l’UDC Genève, elle pose fièrement dans «L’illustré» au côté de sa jument Ulisca. Photo: Julie de Tribolet

Pour comprendre, nous avons commencé par appeler la principale intéressée. Agacée par cet «acharnement média- tique», Céline Amaudruz a refusé notre interview tout en reconnaissant, une fois encore, avoir commis une erreur. Un écart de conduite qui tombait d’autant plus mal, lâchait-elle au bout du fil, qu’elle visait en ce début d’année une promotion dans sa carrière de gestionnaire de fortune. Fin de la discussion. Hasard du calendrier, on apprendra quelques jours plus tard que la Genevoise, avec une fortune familiale estimée à 10 millions de francs, est la plus riche parlementaire romande à Berne. Pas de quoi s’inquiéter, donc, pour les fins de mois de l’employée de banque.

Même mutisme du côté du chauffeur de taxi, que nous avons retrouvé et tenté d’interroger. Lors de notre première discussion, il expliquait vouloir réfléchir avant de s’exprimer. Quatre jours plus tard, il rappelait, très ébranlé, pour nous dire qu’un membre de la police lui avait déconseillé de parler. «Mme Amaudruz connaît beaucoup de monde à Genève. J’ai une famille, je ne veux pas d’histoires.»

«Pas très maline»

Du côté des chauffeurs de taxi, on assure ne rien savoir de plus. Mais la récente provocation de la politicienne ne leur a, elle, pas échappé: «Comme j’ai été dénoncée par un taxi, qui m’a laissé prendre ma voiture, m’a suivie puis dénoncée, j’utiliserai désormais volontiers Uber», ironisait-elle.

Une déclaration qui étonne aussi Me Jacques Roulet, avocat genevois spécialiste de la route. «Ce chauffeur de taxi a rempli son devoir civique en dénonçant Mme Amaudruz. Elle devrait plutôt le remercier. Il lui a peut-être évité le pire, ainsi qu’aux autres usagers de la route. En droit pénal, la prise de conscience est très importante. Qu’entend Mme Amaudruz quand elle affirme qu’elle fera dorénavant appel à des chauffeurs Uber? Qu’elle continuera à boire avant de prendre le volant et qu’eux ne la dénonceront pas?»

«Son arrogance ne me surprend guère, nous confie une élue de gauche. Elle est issue d’une famille fortunée, elle a de l’argent et le pouvoir qui y est associé.» Un agacement partagé par cette parlementaire de droite: «On ne peut pas faire la loi et en même temps ne pas la respecter. Céline Amaudruz n’a aucune excuse. Elle n’a vraiment pas été maline. En même temps, venant d’elle, je ne suis pas surprise.» Comprenez que, des sorties «pas très malines», Céline Amaudruz en a aligné quelques-unes. Il y a eu ce moment de solitude en 2015 sur Léman Bleu, quand la Genevoise, questionnée sur le programme d’autosuffisance alimentaire mis en place en Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, confondait le plan Wahlen avec le plan... Gnocchis. Ou son zéro pointé à ce quiz sur Forum en novembre dernier: candidate au Conseil exécutif de Swiss Olympic, elle fut incapable de citer le conseiller fédéral UDC qui avait marqué l’histoire de l’olympisme en Suisse, Adolf Ogi. Enfin, si les chauffeurs de taxi ont une mémoire, les policiers aussi. En septembre 2016, Céline Amaudruz louait le travail des forces de l’ordre zurichoises et critiquait dans la foulée l’insécurité grandissante à Genève. Ironie de l’histoire, elle constatera par elle-même l’efficacité de la police genevoise quelques mois plus tard.

Pincée au volant avec près de quatre fois le taux d’alcool autorisé, la Genevoise a fait l’objet d’une expertise d’aptitude à la conduite. Elle aurait également dû se soumettre, selon une de nos sources, à un prélèvement de cheveux. «Quand on boit de l’alcool, l’éthanol est métabolisé par l’organisme, qui le transforme notamment en une molécule appelée éthylglucuronide, détectable dans les cheveux, explique Marc Augsburger, président de la Société suisse de médecine légale. L’analyse capillaire permet ainsi d’investiguer dans le passé de l’individu. Le cheveu pousse en moyenne d’un centimètre par mois. En analysant une mèche de trois centimètres, il est donc possible d’obtenir une moyenne de consommation des trois derniers mois et de comprendre le comportement de l’individu vis-à-vis de l’alcool. L’unité de mesure utilisée est le picogramme par milligramme de cheveu (pg/ mg). Pour simplifier la lecture de ces analyses, les individus sont classés en trois catégories: un résultat en dessous de 7 pg/ mg ne fournit aucune preuve d’une consommation régulière d’alcool. Entre 7 et 30 pg/mg, il s’agit d’une consommation modérée, voire quotidienne, potentiellement problématique. Au-delà de 30 pg/mg, le résultat parle en faveur d’une consommation abusive et risquée pour la santé.»

Maladie contagieuse

Fin janvier, la conseillère nationale UDC a écopé d’une peine avec sursis de 100 jours-amendes à 450 francs le jour-amende, assortie d’une amende immédiate de 9000 francs. «Cette sanction semble juste, explique Me Jacques Roulet. Toutefois, l’usage prévaut que l’amende immédiate corresponde à un quart de la valeur totale des jours-amendes. Dans ce cas, elle aurait ainsi dû se monter à 11 250 francs. Or elle est de 9000 francs. Il ne s’agit toutefois pas d’une règle légale mais d’une pratique du Ministère public genevois. Je ne connais pas l’ordonnance de condamnation et je ne peux me baser que sur les informations parues dans la presse, mais j’avais cru comprendre que Mme Amaudruz était également coupable d’entrave à la justice en ayant refusé d’obtempérer. Je m’étonne donc que la peine ne soit pas majorée, compte tenu de cette seconde infraction.»

Reste l’inconnue quant à la durée de son retrait de permis. Nous avons cherché à savoir si la conseillère nationale en avait déjà connu par le passé, mais ni elle ni son avocat n’ont jugé utile de nous répondre. D’ordinaire si bavarde, l’élue UDC n’aura décidément jamais été aussi muette. «Ce qui me choque, dans cette histoire, ce n’est pas tant qu’elle ait appelé Guy Parmelin, mais Olivier Jornot, le procureur général, déplore encore une élue parlementaire. Une attitude assez contradictoire pour une politicienne qui tient autant de discours anti-élites!»

En 2011, pourtant, Céline Amaudruz, alors en pleine campagne pour son élection au Conseil national, n’hésitait pas à fustiger l’ex-conseiller d’Etat genevois PLR Mark Muller, soupçonné d’avoir utilisé sa fonction à des fins personnelles dans une affaire immobilière. «Nous regrettons la politique de petits copains qui a été mise en place par la gauche. On voit que c’est une maladie incurable et malheureusement contagieuse à droite.» Pour une fois, on est bien obligé d’être d’accord avec elle.