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© Blaise Kormann / L'illustré

Christian Constantin: «Dans sa forme actuelle, «Le Matin» est mort»

Publié vendredi 13 juillet 2018 à 14:16
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Publié vendredi 13 juillet 2018 à 14:16 
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Christian Constantin veut faire du quotidien orange un bimensuel de sport financé en partie par les divers clubs romands de l’élite. Il espère lever 2 millions de francs pour démarrer le projet en septembre. Interview exclusive.
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Vous semblez vouloir sauver «Le Matin». Etes-vous sérieux ou est-ce un coup de com?

Je n’ai pas l’ambition de vouloir sauver Le Matin. Dans sa forme actuelle, il n’y a rien à sauver excepté le réseau. Avec 6 millions de pertes annuelles et moins de 10 000 abonnés, le journal est mort, la pub et la manière de penser des journalistes sont mortes. Il y a encore deux ans, une enquête estimait que 86% des Matin Dimanche en caissettes étaient volés. Aujourd’hui, les caissettes restent à moitié pleines, le journal n’est même plus volé. Il faut oublier ce modèle.

C’est pour cela que vous étudiez un projet de périodique sportif qui paraîtrait, selon Tamedia (éditeur du «Matin»), dix-huit fois par année?

Une vingtaine de fois même et peut-être plus si le succès est au rendez-vous. Avec la disparition de La Suisse et maintenant du Matin, deux quotidiens pluricantonaux qui jouaient le rôle de trait d’union entre les clubs et leurs publics, le sport romand est en danger. Il faut profiter du réseau du Matin pour maintenir le lien.

Sous quelle forme et quand paraîtrait ce journal?

Nous étudions un projet mixte – papier et digital – pour la rentrée, en septembre. Plus tard, nous pourrons y ajouter de la vidéo, du son avec une station radio sur internet et faire vivre le tout sur les réseaux sociaux.

Comment imaginez-vous financer un tel produit?

Il faut que les clubs de foot et de hockey romands de l’élite se mobilisent. Des discussions sont en cours. Je rencontrerai par exemple Didier Fischer, qui dirige le Servette FC et le Genève-Servette HC à travers la fondation chapeautant les deux clubs, à son retour de vacances. Si tous les clubs participent, je pense pouvoir lever environ 2 millions de francs. Au FC Sion, nous payons notre magazine 220 000 francs par saison, je suis prêt à doubler ce montant pour avoir une meilleure visibilité.

Et quelle serait la contribution de Tamedia?

Le groupe nous mettrait à disposition son réseau de caissettes et ses infrastructures. Je leur demande également de participer au capital de départ à hauteur de 200 000 ou 300 000 francs.

Qu’est-ce qui fait qu’un homme d’affaires comme vous veuille investir dans une industrie aussi fragile?

Comme créateurs d’événements, nous avons tous besoin de supports de diffusion. Le réseau romand du Matin serait également intéressant pour nos partenaires. Je peux imaginer vendre à un sponsor une loge au stade, un événement avec les joueurs et des pages publicitaires pour son business dans le journal, par exemple. Idem pour d’autres secteurs d’activité. Il faut vendre des bouquets.

Si on vous comprend bien, ce que vous souhaitez, c’est un média qui serait à votre botte?

Pas du tout. L’indépendance journalistique ne sera pas remise en cause. Les journalistes auront toute latitude de dire tout le mal qu’ils pensent de moi s’ils jugent que j’ai licencié un entraîneur à tort. C’est le modèle économique qu’il est urgent de changer, pas la ligne éditoriale.

Vous dites pourtant que la manière de penser des journalistes est obsolète…

Ce que je veux dire, c’est que les événements que l’on crée, comme un match de foot de Super League, devraient davantage nous appartenir. Aujourd’hui, les journalistes et les photographes y accèdent gratuitement, disposent des meilleures places et leurs employeurs en font leur beurre. Je pense que ce modèle où nous, les clubs, payons une activité économique dont d’autres profitent gratuitement a bientôt vécu. La TV paie des droits à la Ligue, les journaux devraient être traités de la même façon.

Revenons à votre périodique sportif: où en êtes-vous dans vos discussions avec Pietro Supino, le président du conseil d’administration de Tamedia?

Il m’a fourni les chiffres dont nous avons besoin pour monter un projet. Le sport n’est pas franchement sa tasse de thé, mais c’est quelqu’un d’ouvert, de sensé, un vrai entrepreneur, qui doit faire tourner ses rotatives et son business, avec qui on peut discuter.

Si vos négociations devaient échouer, envisageriez-vous de lancer un quotidien sportif sous un autre nom?

Non. Partir de zéro serait trop lourd et trop coûteux. Avec Le Matin, la base est faite. En partant de zéro, une version numérique suffirait. Ce n’est pas ce qui m’intéresse.

Prenons un peu de hauteur. Pensez-vous que l’Etat et les cantons doivent financer la presse de manière directe?

Non. Ils ne doivent pas le faire et ne le feront jamais, j’espère. Subventionner la presse équivaudrait à revenir au temps de la Pravda
en ex-URSS. L’enjeu est de trouver un modèle économique viable sans ce genre de soutien.

La redevance, dont la quasi-totalité du produit va dans les caisses de la SSR, devrait-elle être répartie auprès de tous les médias qui font œuvre de service public?

C’est quoi, un service public? Dans mon esprit, cette notion n’existe pas. L’expression est simplement utilisée pour faire passer la pilule d’un modèle économique financé par l’Etat et les citoyens. Si je poussais le bouchon, je dirais qu’en finançant un club de foot, en salariant ses joueurs qui sont photographiés gratuitement par des journaux qui revendent ces images, je fais œuvre de service public. Non: la presse, l’info doivent s’autofinancer. A elles de se réinventer et de trouver de nouvelles ressources.

D’ici là, «Le Matin» va continuer 
à exister sur le digital. Vous y croyez?

Pas en l’état. Il y a encore deux ou trois générations qui sont attachées au papier. Pour moi, le digital reste pour l’instant une sorte de mesure d’accompagnement. Mais il est clair que la technologie gagne chaque jour du terrain.

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