Blaise Kormann
"J'ai un proverbe: la vie commence demain" Christian Jacq
Interview intime

Christian Jacq: «J'écris tout le temps, partout, tous les jours»

30 novembre 2017

Etabli à Blonay (VD), le célèbre égyptologue et écrivain est un homme secret et malicieux, un travailleur acharné qui se méfie de la modernité et n'utilise ni portable ni ordinateur. Confidences. 

Votre vraie patrie, cest lEgypte des pharaons?

Vous avez raison. L’Egypte m’est tombée dessus quand j’avais 13 ans, j’y suis allé pour la première fois à 17 ans et j’y suis retourné des dizaines de fois. L’Egypte, c’est une civilisation qui a duré trois millénaires. C’est ma mère spirituelle, elle a inspiré ma vie, mon œuvre, et je vis avec elle tous les jours. Notre vie est brève, la mienne va bientôt finir, puisque j’ai 70 ans, mais l’Egypte des pharaons est éternelle.

Pourquoi avez-vous choisi de vivre en Suisse?

Quand j’étais gamin, on habitait en France, mais on venait en vacances en Suisse. C’est un pays qui m’a toujours fasciné par son équilibre. Il y a encore des relations humaines que je trouve merveilleuses, la politesse, le respect, le sens du travail… C’était aussi le rêve de mon épouse. On est venus il y a bientôt vingt ans et, depuis deux ans, nous avons la nationalité suisse.

Vous êtes très secret, vous refusez de recevoir des médias chez vous.

Quand mes livres ont eu du succès en France, on habitait dans la région d’Aix-en-Provence. Des photographes sont venus avec des échelles au-dessus de la haie de mon jardin. Mais je ne suis pas une star de cinéma, je n’ai pas envie d’être traqué par des paparazzis. La personne qui a le plus souffert de cela, c’est mon épouse. Elle m’a dit: «Le jour où nous aurons une maison en Suisse, je ne veux pas de médias à la maison.» C’est ce qu’on fait à Blonay où on habite.

Votre femme aime aussi lEgypte?

Ma femme a rencontré un bonhomme un peu particulier qu’on appelle un écrivain. Un écrivain, c’est un moine. Un livre, c’est des heures, des nuits, des semaines… Je travaille au minimum douze heures par jour. Nous discutons tout le temps de mes livres, matin, midi et soir. Elle est ma première lectrice, la plus rigoureuse.

Vous êtes mariés depuis quand?

Je me suis marié à 16 ans et demi, elle avait 17 ans. Dès que je l’ai vue, je me suis dit: «C’est elle et il n’y en aura pas d’autre.» Elle était belle, merveilleuse, intelligente! Nos quatre parents ont accepté de nous donner une dispense parce qu’on était mineurs. Nous avons fait notre voyage de noces en Egypte. Elle s’intéressait beaucoup au taoïsme, aux spiritualités orientales. Un mariage qui dure, c’est une communion d’esprit.

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La déesse de Maât: "Elle est pour moi l'essentiel de l'essentiel. Je la regarde chaque matin." Image: Blaise Kormann

Comment faites-vous pour publier cinq ou six livres chaque année?

C’est assez simple: j’écris tout le temps, partout, tous les jours. J’écris lentement mais sans arrêt. Dans l’avion, dans le train… Pour moi, c’est un bonheur total. Dès que je vois une page blanche, je n’ai qu’une envie, c’est d’écrire! J’ai écrit non premier livre à 13 ans.

Comment se passe votre journée type?

Je me réveille vers 9 heures et je me mets au travail. En fin d’après-midi, je m’accorde un moment de détente pour faire un peu de jardinage et m’occuper de ma roseraie. Je fais aussi des promenades, un peu de natation. J’ai fait beaucoup de tennis, autrefois, mais plus maintenant, je suis trop vieux (rire). Et puis, après le dîner, je travaille de 21 heures à 3 heures du matin.

Vous écrivez sur un ordinateur?

Non, à la main, avec un stylo et du papier. Comme un vieux scribe (rire)! Pour moi, c’est très important, d’abord parce que je veux garder un contact avec la matière, l’encre, le papier, et ensuite parce qu’il faut que la main soit encore en activité. J’étais horrifié en lisant qu’en Finlande, les enfants commencent à écrire sur une tablette et qu’ils ne savent plus manier un stylo.

Vous naimez pas cette modernité?

Pas tellement (rire)! Nous avons perdu une certaine harmonie entre la spiritualité, l’individu et la nature. On parle beaucoup d’écologie, par exemple. En Egypte, il y avait dans chaque province un animal qu’on ne pouvait ni tuer ni manger, y compris le crocodile. Ils avaient déjà pensé à la préservation des espèces. J’ai un petit-fils, Loïc, qui vient d’avoir 7 ans. Je suis très inquiet pour son avenir. Nous avons érigé la technologie en valeur suprême. C’est la Machine! C’est vertigineux! Bientôt on pourra remplacer tous nos organes et peut-être vivre éternellement.

Ce nest pas bien?

Vivre pour quoi faire? Et est-ce qu’on sera encore libre? Votre génome étant déchiffré, vous aurez le droit de faire ceci et pas cela, de manger ou de boire ceci et pas cela. Donc attention! C’est notre liberté intérieure qui risque d’être atteinte. Avoir un portable dans sa poche, si vous tombez dans une crevasse, c’est très bien, vous pourrez appeler les secours. En revanche, si toute la journée votre cerveau est conditionné par votre portable, votre ordinateur, votre écran, c’est vous qui allez devenir une machine.

Vous navez pas de portable?

Non, je ne sais pas m’en servir. J’ai essayé, mais ça ne marche pas. Je n’ai pas d’ordinateur non plus. Heureusement, mon épouse sait se servir de tout cela. Je me souviens de ces moments merveilleux, il y a trente ans, où je partais avec mon équipe d’archéologues. A l’époque, le téléphone ne marchait pas en Egypte, on ne pouvait donner aucune nouvelle pendant un mois, mais on rentrait vivants.

Toute votre famille partage votre passion de lEgypte?

Ma fille, Gisèle, est sculptrice. A 5 ans, elle était à dos d’âne sur les sites, en Egypte. Elle vient de faire une exposition à Vevey.

Les anciens Egyptiens ont représenté les forces de l’univers sous forme animale: des taureaux, des béliers, des hippopotames. Ma fille s’est inspirée de cet art qui a tout de même 5000 ans mais qui, d’une certaine manière, est hypermoderne, pour faire sa première exposition et elle va en faire bientôt une deuxième, à Montreux, inspirée aussi par l’Egypte.

Vous êtes très famille?

Oui, et nous avons aussi un chien. En fait, il a vécu jusqu’à 17 ans, mais pour nous il est toujours vivant. Il s’appelle Geb, comme le dieu de la terre. Quand nous sommes allés à la SPA, tous les chiens se sont mis à hurler en disant: «Prends-moi!» Mais il y en avait un tout au bout, un petit noir, assis sur son derrière, silencieux. Et il nous regardait! C’était un bâtard de labrador, de braque et un peu de lévrier. En promenade, il marchait toujours devant, on pouvait se parler, se dire des trucs, c’était invraisemblable. J’ai gardé des photos de lui, ma fille l’a sculpté…

Il faisait partie de la famille?

Bien sûr, d’ailleurs il figure toujours dans mes livres. C’est mon protecteur. D’autant plus qu’en Egypte, le chien, c’est un «anubis», c’est-à-dire un être qui nous accueillera de l’autre côté, après notre mort, pour nous emmener sur le chemin de l’immortalité. C’est un guide des âmes.

Vous pensez quil vous attendra pour de vrai?

C’est le «de vrai» qui pose problème (rire)! Je ne crois pas à la réincarnation. Qu’est-ce que nous dit l’Egypte? Elle nous dit qu’on est un individu, on a un foie, des reins, un cœur, une tête, un cerveau, et tout cela marche ensemble. La mort, ça va être quoi? Ça va être que tout va se dissocier. Après la mort, on ne va pas se retrouver pareil, on ne va pas non plus se transformer en je ne sais quel autre animal, en cheval, en chien…

On va se recomposer en un autre être.

Vous êtes sensible au temps qui passe?

Moi, j’ai un proverbe: la vie commence demain. Ce soir, je vais mourir, puisque je vais m’endormir, c’est un sentiment très égyptien aussi. Pour eux, quand on plonge dans le sommeil, c’est une mort. Ils disent toujours: est-ce que le soleil va réapparaître demain matin? On ne sait pas. Est-ce que je vais me réveiller demain matin? Je ne sais pas. Pour l’instant, j’ai le bonheur de vivre dans le pays que j’aime.

Quand avez-vous acquis la nationalité suisse?

C’était le 17 juin 2016. Je crois que quand on vit dans un pays, il faut y vivre pleinement. J’ai beaucoup apprécié la façon dont ça s’est passé. On a été convoqués d’abord par la police, à Vevey, ensuite j’ai été reçu par Monsieur le syndic. La troisième étape a été le Conseil municipal au complet. Je trouve ce parcours magnifique et j’espère qu’il sera maintenu. Ensuite il y a eu une petite cérémonie à Lausanne. A la fin, nous avons pu faire notre carte d’identité et notre passeport. Tout cela a été fait à la suisse, impeccable.

Vous avez renoncé à votre passeport français?

Oui, je n’étais qu’à moitié Français, puisque ma mère était Polonaise. La France était un passage, mais j’ai choisi la Suisse, qui m’a fait l’honneur de m’adopter, donc je suis Suisse à 100%. La seule chose que je ne puisse pas renier, c’est que je suis un vieil Egyptien (rire)!