Jeff Fitlow
Le Genevois possède plus de 60 paires de chaussures, pointure 50. A 13 ans, ne trouvant déjà plus de crampons à sa taille, il est contraint d’arrêter le football.
Rencontre

Clint Capela à la conquête de l’Ouest

16 novembre 2016

Il ne s’intéresse pas à la politique. Sa passion, c’est le basket. «Drafté» par les Rockets en 2014, le Genevois Clint Capela, 22 ans, est devenu un pilier de son équipe. A tel point que la franchise texane a prolongé son contrat jusqu’en 2018.

Ils sont tous là. Harden, Anderson, Capela et les autres. L’équipe des Rockets au complet. Ils sont tous là, à faire crisser sous leurs pieds le parquet rutilant du Toyota Center de Houston, où brille en lettres rouges géantes le nom de la mythique franchise texane. Les ballons fusent dans les paniers et retombent dans un brouhaha de rebonds assourdissants. Au bord du terrain d’entraînement ce matin, une quinzaine de journalistes, micro en main, guettent le début des interviews. C’est James Harden, le très charismatique meneur-arrière de l’équipe, qui s’y colle le premier. Le protocole est rodé. Cinq minutes, pas une de plus. Interdiction de déranger les autres joueurs au travail. Pour Capela, on repassera.

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Le Genevois Clint Capela est le deuxième joueur de basket suisse, après Thabo Sefolosha, à faire le grand saut en NBA.  Photo: Jeff Fitlow

Le Genevois de 22 ans enchaîne les paniers, consciencieux, imperturbable. Dans le milieu, on nous assure que le bonhomme est bosseur et très talentueux. Des qualités qui lui valent en ce début de saison de succéder à l’ancien pivot star des Rockets, Dwight Howard, racheté par les Hawks d’Atlanta.

Mensurations hors norme

A Houston, on le surnomme The Swiss Freak. Traduisez «le phénomène suisse». Clint Capela, c’est d’abord un physique: 2 m 08 sous la toise, 115 kilos sur la balance, 50 de pointure aux pieds, 2 m 24 d’envergure de bras. Des mensurations taillées sur mesure pour la NBA. En rencontrant le Genevois, on se dit surtout que c’est un type sympa et plus mature que ceux de son âge. Du genre bien élevé et pas compliqué, à mille lieues des capricieux qui dominent le milieu. «Mes parents se sont séparés quelques mois après ma naissance. Je n’ai pas souvent vu mon père. Ma mère s’est retrouvée seule pour nous élever, mes frères et moi. J’ai reçu une éducation très stricte.»

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Durant la saison, Clint et ses coéquipiers mangent généralement au stade, où un chef personnel est engagé pour l’équipe. «Quand je cuisine chez moi, c’est souvent des pâtes, des choses simples.» Photo: Jeff Fitlow

Le pivot suisse des Rockets nous reçoit chez lui au lendemain de son entraînement, dans l’appartement qu’il loue à Houston depuis deux ans. Un quatre-pièces à la fois moderne et sans prétention, au deuxième étage d’un immense building au cœur de la ville. «Je l’ai choisi parce qu’il est à dix minutes à pied de la salle. Je n’avais pas encore mon permis de conduire en arrivant ici», explique-t-il. Aujourd’hui, il parque son bolide dans le garage sous-terrain de son immeuble, parcourt l’Amérique à bord du jet privé des Rockets et signe des autographes entre deux virées au centre commercial du coin. A Houston, tout le monde connaît Capela.

Sefolosha en exemple

Rien, pourtant, ne prédestinait le Genevois à une carrière sous les projecteurs de la NBA. «Mon rêve, c’était le football», explique-t-il. Mais son physique hors norme l’exclut des pelouses prématurément. A 13 ans, l’adolescent, qui mesure déjà plus de 1 m 90, ne trouve pas de crampons à sa taille. «Le drame. J’en ai pleuré», rigole-t-il aujourd’hui. Son frère aîné lui suggère alors le basket. Sans grande conviction, il fait ses débuts sur le bitume du parc Geisendorf, dans son quartier des Charmilles. C’est finalement une rencontre Suisse-France à Genève, avec un certain Thabo Sefolosha en guest star, qui révélera sa passion. «Je n’y connaissais rien mais j’ai été fasciné. Ce match a été le déclic.» Il s’inscrit au club de Meyrin et surpasse très vite tout le monde. Son coach de l’époque propose de l’intégrer dans une équipe plus âgée. «C’est à ce moment-là qu’on a commencé à me parler de la NBA. Je me suis mis à suivre les matchs, la draft, les classements sur Internet.» L’adolescent, qui se rêvait jusque-là journaliste sportif ou météorologue, n’a plus qu’une idée en tête: percer aux Etats-Unis.

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Le No 15 suisse en action lors de la rencontre entre les Houston Rockets et les Memphis Grizzlies, samedi 15 octobre, en match de présaison. Photo: Jeff Fitlow

A 15 ans, il se fait repérer aux Championnats d’Europe juniors avec l’équipe de Suisse et intègre le centre de formation de Chalon-sur-Saône. «Ça n’a pas été facile de quitter Genève, admet-il. Mon premier déracinement, ce n’est pas l’Amérique, c’est la France.» Les coachs mesurent rapidement le potentiel du jeune joueur. Un mois après son arrivée, on lui propose un contrat, histoire de s’assurer qu’il ne file pas ailleurs. Une première. «J’étais payé 150 euros symboliques par mois. C’était rien, mais ça a choqué mes coéquipiers que je sois rémunéré, parce que j’étais le seul joueur en formation à recevoir de l’argent», se souvient Capela. Il signe son premier vrai engagement pro à l’Elan sportif chalonnais sitôt son bac en poche. C’est là-bas qu’il se fait remarquer par la NBA. Classé dans les 20 meilleurs joueurs de sa génération, il s’inscrit à la draft et se rend en juin 2014 à New York avec sa mère et ses frères.

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Fan de jeux vidéo («Surtout de foot, le basket, je préfère y jouer en vrai»), il s’amuse, pour la photo, à poser devant son propre avatar dans «NBA 2K17». Photo: Jeff Fitlow

D’abord pressenti pour jouer aux Raptors de Toronto, il est finalement choisi par les Rockets. «Mon agent a reçu le coup de fil du manager de Houston une minute avant ma sélection. Dès qu’ils ont prononcé mon nom, j’ai mis la casquette de l’équipe et je suis monté sur l’estrade.» Le gamin des Charmilles est propulsé en NBA sept ans après avoir touché son premier ballon. Du jamais vu. Il devient à 20 ans le deuxième Suisse de l’histoire à intégrer la meilleure ligue de basket du monde, après Thabo Sefolosha. «On est allés manger ensemble après une rencontre à Atlanta la saison dernière. Je ne l’avais jamais revu depuis ce fameux match à Genève.»

«Dress code» très strict

Clint débarque au Texas en classe éco, reçoit un premier chèque avec la consigne d’aller se faire tailler quelques costards sur mesure («Le dress code est strict en NBA», nous assure-t-il) et s’émerveille de cette Amérique aux dimensions XXL. «J’ai passé ma première soirée seul au McDonald’s. Je n’en revenais pas de la taille des menus, des trottoirs immenses, des voitures partout», s’étonne-t-il encore. Mais le vrai choc a lieu lors de sa rencontre avec les Rockets et ses premiers duels sur le parquet contre LeBron James et Kobe Bryant, les idoles qui l’ont si longtemps fait rêver sur les posters de sa chambre d’ado. «J’étais très ému de les voir en vrai, parce que ce sont des icônes. Je n’oublierai jamais mon premier match au Staples Center de Los Angeles. Dans le public, il y avait les Kardashian, Kanye West, Denzel Washington. C’était surréaliste», sourit Capela.

Fin octobre, le Genevois a entamé sa troisième saison à Houston. Avec, toujours, cette impression de ne pas y croire. «Tout s’est passé si vite. J’ai mis du temps à réaliser. Je me vois encore déambuler dans Houston après avoir reçu mon premier chèque. J’étais parano, je me retournais dans la rue, je ne savais pas ce qu’il m’arrivait», avoue le basketteur.

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Le pivot genevois sur le «rooftop», au 24e étage de son immeuble, à Houston. A droite séance d’entraînement avec Jeff Bzdelik, coach de la défense des Rockets. Du haut de ses 2 m 08 pour 115 kilos, Capela est un géant, même pour la NBA. Photos: Jeff Fitlow

Son engagement aux Rockets lui rapporte 1,2 million de dollars par année. Un montant qui s’élèvera dès la saison prochaine à 2,334 millions, alors que la franchise texane vient de prolonger son contrat jusqu’en 2018. «J’ai toujours eu un rapport sain à l’argent, je ne suis pas un flambeur», assure pourtant l’athlète. S’il concède un faible pour le shopping (il possède plus de 60 paires de chaussures), sa plus grande satisfaction est surtout d’avoir permis à sa mère d’arrêter de travailler. «Dès que j’ai signé mon contrat, je l’ai appelée pour lui dire qu’elle pouvait démissionner. Elle a bossé en usine pendant plus de trente ans et a tout sacrifié pour nous élever. Aujourd’hui, je suis fier de pouvoir m’occuper d’elle.»

Qu’ils semblent loin, les dribbles au parc Geisendorf, les mercredis avec les copains, la rumba dans le salon, le souvenir des amies congolaises de sa mère à la maison. «J’ai grandi dans cette ambiance très africaine, où chacun se serrait les coudes.» Le jour de sa naissance, c’est l’une des copines de sa mère, fan d’Eastwood, qui lui souffle l’idée de l’appeler Clint. Un prénom taillé pour la conquête de l’Ouest, forcément.