Adrienne Barman
Conseils

Comment émigrer en toute assurance

10 janvier 2018

Emigrer, c’est l’aventure. Y compris pour ce qui est de la paperasse pour les assurances. Mais attention: ceux qui bâclent la besogne risquent de creuser un trou dans leur couverture financière.

Mon chef est cinglé, le mauvais temps persistant me démoralise, le résultat des votations est, une fois de plus, consternant: c’est en de tels moments que l’on rêve d’aller refaire sa vie ailleurs. Et l’on oublie aisément que le déménagement sous d’autres cieux implique toute une paperasserie. En Suisse, on est assuré contre tout: l’âge, la maladie, l’accident, la pauvreté. Les assureurs, l’Etat et des fonds y pourvoient. Mais à l’étranger, ce n’est pas forcément le cas. «Les candidats à l’émigration doivent se renseigner sérieusement sur la vie dans le pays de destination, notamment en ce qui concerne les assurances. Et il faut le faire avant le départ», conseille Sarah Mastantuoni, directrice de l’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE), qui représente les 775 000 Suisses vivant sous d’autres cieux. Deborah Grangier* regrette de ne pas l’avoir fait en son temps. En 2013, elle s’est installée au Costa Rica. Elle y est restée au terme d’un séjour linguistique. «Ma mère m’avait bien dit que je devais m’informer à propos de l’AVS, concède cette infirmière. Mais je n’avais pas assez de patience pour ces histoires d’assurance.» Elle a préféré faire du surf avec son compagnon, puis avec un nouvel ami attrayant, siroter des noix de coco fraîches face au soleil couchant. Deux ans durant. Puis Deborah a repris l’avion pour la Suisse, quittant son ex-copain si séduisant pour retrouver… un trou dans ses cotisations.

Attention aux lacunes de cotisation

La jeune femme de 28 ans se rend compte du problème dès son retour. «Ma mère m’a demandé si j’avais une idée de ce que cela signifiait de ne pas payer l’AVS pendant une longue période.» Deborah n’en avait aucune idée. Jusqu’au soir qui a suivi son retour, à la table de la cuisine de ses parents, à Fribourg. «Là, d’un coup, j’ai eu vraiment peur pour l’avenir.»

Lorsqu’on ne se préoccupe pas de l’AVS ni de l’AI, on prend le risque d’une lacune de cotisations. Et par conséquent d’une réduction de la rente future de quelque 2,3% par année manquante. Les lacunes de cotisations peuvent être comblées après coup, en payant le montant manquant dans les cinq ans. Ensuite, les remboursements ne sont plus possibles. Sauf si on a commencé à payer des cotisations avant l’âge de 21 ans: il est alors possible de se faire créditer plus tard ces contributions des toutes premières années. Mais mieux vaut ne pas en arriver là, les lacunes de cotisations étant tout à fait évitables. Ceux qui travaillent à l’étranger pour un employeur suisse sont vernis. Car il leur est possible de poursuivre le paiement des cotisations en en faisant la demande dans les six mois. Ceux qui émigrent dans un pays de l’UE ou de l’AELE sont pris en charge par le système de sécurité sociale local. Tous les autres peuvent payer de leur propre chef leurs cotisations AVS/AI à Genève (voir l’encadré «Assurance facultative»). Quant à ceux qui caressent le projet de passer le soir de leur vie sous les palmiers, ils peuvent d’ores et déjà se réjouir: un Suisse qui a payé au moins une année de cotisations AVS a droit à une rente, peu importe où il habite.

Un accident est vite arrivé

L’autre sujet essentiel pour les émigrants est celui de l’assurance maladie. En principe, lorsqu’on part à l’étranger, l’assurance de base devient caduque. «Il y a des gens qui assument le risque et ne s’assurent pas», déplore Sarah Mastantuoni, directrice de l’OSE. En s’annonçant en partance de la Suisse, Deborah Grangier ne s’est pas souciée non plus d’une quelconque assurance maladie. Elle partait de l’idée que, en cas de nécessité absolue, elle serait rapatriée par la Rega et réadmise dans l’assurance de base. «C’est en tout cas ce que me racontaient mes amis.» Sarah Mastantuoni met en garde: «Théoriquement, les caisses maladie peuvent refuser de prendre en charge les frais engendrés par les gens qui ne se rendent en Suisse que pour se faire traiter.» Du coup, pour éviter une montagne de dettes, mieux vaut prendre des précautions, surtout si l’on a choisi de vivre à l’étranger. Quelques assurances voyage internationales proposent un paquet qui comprend assurances maladie, accident et responsabilité civile. Mais en général, de tels forfaits doivent être renouvelés chaque année. Quoi qu’il en soit, les standards, à l’étranger, ne correspondent pas toujours aux suisses. L’assurance maladie internationale d’un prestataire suisse s’en tient aux standards helvétiques. Il convient de demander de nombreuses offres avant de choisir. Conseil de l’experte Sarah Mastantuoni: «Toujours vérifier si l’assurance accident est incluse.»

Plus de boulot, plus de sous

L’âge, l’invalidité, la maladie, l’accident: contre tout cela il est possible de s’assurer. Mais qu’en est-il lorsqu’on perd son emploi? Voici, en résumé, les points essentiels. Assurance chômage: les Suisses de l’étranger ne peuvent pas s’attendre aux indemnités de la caisse de chômage suisse. Seuls ceux qui rentrent au pays et n’ont pas travaillé dans un pays UE/AELE sont assurés à leur retour contre le chômage. Et dans des conditions précises seulement: il faut avoir travaillé au moins douze mois durant les deux années précédentes et il faut rester en Suisse. Les Suisses venus de pays UE/AELE doivent faire valoir leurs prétentions dans le dernier pays où ils ont travaillé. Aide sociale/PC: on entend parler çà et là de jeunes retraités à l’étranger qui ont mangé tout leur avoir LPP et n’ont plus que l’AVS pour vivre. Le plus souvent, il ne leur reste plus qu’à rentrer au pays. L’aide sociale et les prestations complémentaires ne sont accessibles qu’à ceux qui ont un domicile permanent en Suisse. Fonds d’aide financière: le Fonds E. O. Kilcher est un organisme qui, par ses contributions financières, peut aider au retour, à surmonter une situation de détresse ou à se bâtir une nouvelle vie. Chez Soliswiss (autrefois Fonds de solidarité pour les Suisses de l’étranger), il est possible de s’assurer contre la perte du minimum vital en raison d’événements politiques. «Je ne peux pas croire que je me sois aussi mal informée», confesse Deborah Grangier. Depuis lors, elle s’est inscrite à plusieurs groupes Facebook de Suisses de l’étranger afin de partager ses expériences avec autrui. Pour la jeune femme, il y a encore de l’espoir: elle avait cotisé à l’AVS pendant sa formation en soins infirmiers. «Cela me permettra de combler les lacunes.

*Nom fictif.