Julie de Tribolet
Daniel Brélaz, qui êtes-vous, en 4 mots? «Engagé, compétent, humain, visionnaire.»
Interview intime

Daniel Brélaz: «Oui, il m’est arrivé de pleurer»

06 juillet 2016

Il rend son tablier de syndic. Derrière l’image du Gargantua truculent, célèbre pour son accent, ses régimes et sa bosse des maths, se camoufle un homme plus sensible qu’on ne l’imagine.

Votre épouse Marie-Ange disait que vous étiez marié à la ville de Lausanne, et qu’elle passait toujours au second plan. Elle va redevenir la première?

Elle va me voir plus souvent, mais je vais travailler encore 35 heures par semaine au lieu de 75, je garde quelques mandats. J’étais marié à Lausanne au sens d’une mission et je pense que je vais continuer à distance à m’intéresser au sort de cette ville, mais bon, je pars du principe que les vieux qui s’accrochent, c’est néfaste!

Votre combat contre l’obésité a fait couler presque autant d’encre que vos actions politiques. Est-il sans fin, comme Sisyphe portant son rocher?

Non. J’ai perdu 93 kilos, j’en ai repris 35. Je pèse 125 kilos, j’ai enfin trouvé le bon régime, simplement j’ai mis un peu trop d’ardeur à maigrir, à la fin j’avais un air si cadavérique que cela m’a effrayé moi-même. J’avais l’ambition de faire encore quelque chose pour la société et si votre apparence vous fait tout à coup apparaître trop proche de l’EMS, on ne vous fait plus confiance!

Votre relooking, notamment par notre magazine, a donné subitement une image de vous très différente: aminci, élégant… Avez-vous senti ce changement de regard?

Oui, tout d’un coup j’avais de l’allure aux yeux de certains. Mais c’était plus difficile au niveau du visage, certains ont pensé que j’avais camouflé un cancer généralisé et que j’allais crever dans les trois mois. Il a fallu aussi assumer cette image!

Adolescent, vous ne vous regardiez jamais dans la glace?

Je me regardais seulement pour me raser.

Vous aurez fait le bonheur des humoristes et des caricaturistes. Certains ont-ils parfois franchi la limite et vous ont blessé?

Non, c’est moi qui les appelais pour aller boire un verre. Je distingue la pure méchanceté de la caricature forte! Evidemment, la limite n’est pas toujours facile à tracer…

Doris Cohen-Dumani, ex-collègue, l’a-t-elle franchie lorsqu’elle a dit que vous n’aviez pas l’allure pour être syndic?

(Sourire.) De méchantes langues ont dit aussi qu’elle n’avait pas la tête pour l’être… Je ne crois pas avoir été jamais rancunier en politique!

Certains trouvent que votre intelligence des chiffres vous rend parfois un peu autiste, qu’en pensez-vous?

Il serait interdit d’être intelligent sous peine d’être autiste? (Sourire.)

Mais vous semblez vous méfier toujours des émotions, non?

Je n’arrive pas complètement à les ignorer mais j’y réussis beaucoup plus que les autres. Un événement de ma vie l’explique: le 20 décembre 1954, j’ai failli mourir. J’ai été projeté à 12 mètres par une voiture, ce qui m’a valu d’être entre la vie et la mort pendant une semaine et de perdre quasi deux tiers de ma rate. Dès le moment où vous savez qu’il suffit d’un rien pour être ou ne pas être, que votre vie peut être soumise au diktat du pile ou face, vous relativisez le fait d’être en vie. Lausanne aurait peut-être un autre visage si j’étais mort dans cet accident. Cela ne signifie pas bien sûr que ce serait moins bien! (Sourire.)

Votre fils confiait que vous l’aviez beaucoup dorloté. Il y a donc un Daniel Brélaz très différent dans le privé?

C’est juste que je n’aime pas les effusions publiques. Je suis touché par ce qui arrive à la planète, et sur la planète il y a des êtres humains! Ce n’est pas pour rien que j’ai consacré une partie de ma vie, et je vais continuer, à travailler sur les mutations de société utiles à la planète. Comme la sortie du nucléaire qui va m’occuper cet automne.

Cela vous arrive-t-il de pleurer?

C’est rare, mais oui. En 1989, lors de mon élection à la municipalité, sachant que je devrais choisir entre les SI et la direction des Travaux, mon père, qui a travaillé toute sa vie aux Services industriels m’avait dit: «A ta place, je choisirais les SI.» Je suis monté dans ma chambre et j’ai entendu un immense cri de ma mère. Mon père était mort d’une crise cardiaque après m’avoir dit cela. Le lendemain, lors d’un débat public, j’ai regardé l’heure avant de parler, c’était juste 24 heures après son décès. Là, ce fut assez difficile de gérer mes émotions…

Vous semblez d’ailleurs à nouveau ému en évoquant ce souvenir…

Sa dernière parole cinq minutes avant de mourir évoquait l’idée que son fils allait diriger les services où il avait passé sa vie. Il n’aura pas su que j’allais en prendre la tête, son enterrement a eu lieu avant le premier tour.

De votre mère, vous avez dit qu’elle avait un tempérament castrateur. En quoi cela vous a-t-il marqué enfant?

Ma mère était castratrice dans son raisonnement. Elle était catholique pratiquante et considérait qu’on ne devait avoir qu’une seule relation amoureuse dans sa vie. Sa vision a déteint sur tous ses enfants, qui se sont mariés très tard. Je suis le seul à avoir eu un enfant.

Vous lui en voulez?

Non. C’était sa morale, ses convictions, elle n’était pas méchante.

Votre biographie retiendra que vous avez été le premier écologiste au monde à être élu dans un parlement national. Et que vous n’avez connu l’amour la première fois qu’à 40 ans. Cela vous gêne-t-il?

Non, les faits ont toujours raison sur la théorie.

Vous ne regrettez jamais d’avoir fait cette confidence en public?

Non. Cela ne m’apparaissait pas comme quelque chose d’extraordinaire. Ça existe, j’en suis la preuve!

Glenn Gould, génie du piano, disait qu’il avait lutté toute sa vie pour paraître normal. Cela vous est-il arrivé?

Je n’ai pas toujours été génial. Notamment à 14 ans, la pire année de ma vie, où j’ai pris 25 centimètres en un an. J’étais tellement fatigué que j’étais limite à l’école. Mais l’autodérision et l’humour sont probablement des armes que j’ai forgées au cours du temps pour entrer un peu plus dans le moule.

On dit que votre épouse vous a humanisé, est-ce vrai?

Disons qu’elle a révélé mon humanité. Si elle l’a pu, c’est qu’elle existait quelque part.

Les Brélaz ont un peu un statut de famille princière communale. Rêveriez-vous de voir votre fils devenir syndic?

Alexandre a de grandes qualités, différentes des miennes. D’un côté, il a envie de s’engager dans un conseil communal, de l’autre, c’est un indépendant d’esprit.

Une valeur que vous lui avez transmise?

L’indépendance d’esprit, justement, peut-être trop, la valeur du travail bien fait et une certaine capacité d’adaptation. Il est comme moi capable d’appréhender les changements. Les gens ne se rendent pas compte de ce qui va arriver ces trente prochaines années.

Que va-t-il arriver, dans quel monde vivra Alexandre en 2050?

L’électro solaire aura permis la mutation énergétique. Les véhicules seront à peu près tous automatiques et électriques. Je suis optimiste quant à la possibilité technique de résoudre les problèmes de l’humanité. Il suffirait de cinq fois la surface de la Suisse en panneaux solaires pour que toute l’électricité mondiale soit solaire, y compris les transports. Mais si la technique va de l’avant, l’humain malheureusement a tendance à régresser vers le Moyen Age. Tous ceux qui se sentent perdus par la globalisation tendent à voter pour des gens simplistes qui n’ont pas de solutions, on voit déjà ce phénomène arriver avec Trump. Le désespoir pourra amener le retour de mouvements fascistes.

On dit que vous êtes un des rares hommes politiques à admettre vos erreurs. Cela vient-il encore une fois de votre éducation?

Non, de mon esprit scientifique. J’admets que la théorie précédente peut être fausse si cela est démontré par les faits. Je pense m’être trompé beaucoup moins que la moyenne des politiciens mais j’admets que je me suis trompé une fois ou l’autre.

Cela vous fait réagir quand on vous traite d’immodeste?

Sincèrement, je m’en fiche, j’essaie juste d’être honnête, je sais qui je suis. «Quand je m’observe, je m’inquiète, quand je me compare, je me rassure», dit un dicton. Ce qui est un principe d’immodestie réelle.

«Seule la mort pourrait nous séparer», dit votre épouse. Cela vous angoisse, l’idée de la séparation?

Un peu, mais j’essaie d’y penser le moins souvent possible, et la probabilité que je parte avant elle, vu notre différence d’âge, est de 90%. L’inverse n’est pas égal à zéro mais à 10%, un accident peut arriver. On peut aussi partir ensemble mais ce n’est pas le plus probable. Finalement on n’a rien à souhaiter, juste à espérer.

Vous aimeriez qu’une rue ou une place de Lausanne porte un jour votre nom?

Cela m’est complètement égal. Je serais juste un peu vexé si c’est une impasse! La seule chose qui compte, c’est d’avoir été toujours juste par rapport à ma morale, mon éthique, de n’avoir honte d’aucune décision prise.

Vous croyez en un principe ordonnateur qu’on pourrait appeler Dieu?

En tant que mathématicien, je crois à la probabilité qu’il existe d’autres civilisations dans l’univers. Si Dieu existe, et je ne l’exclus pas, ce n’est pas celui décrit par les religions traditionnelles. Qu’il existe un principe supérieur, difficile à percevoir dans son ensemble, c’est très vraisemblable. Cela dit, si le concile de Trente n’avait pas refusé, à une voix près, le principe de la réincarnation terrestre, comme chez les hindouistes, il y aurait beaucoup plus d’écologistes sur terre. On ferait plus attention du moment qu’on doit y retourner!