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© © sedrik nemeth

Daniel Yule, le feu du Valais et un certain flegme british

Publié mercredi 16 mai 2018 à 14:17
modifié jeudi 17 mai 2018 à 09:09
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Publié mercredi 16 mai 2018 à 14:17 
modifié jeudi 17 mai 2018 à 09:09
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Médaillé d’or olympique, le slalomeur valaisan aux racines britanniques
 cultive sa différence. Réfléchi, curieux de tout, lié à son val Ferret, 
il ne se prend pas au sérieux: «C’est presque un miracle que je sois skieur.»
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L’air est vif et le silence assourdissant dans le village de Branche d’en Haut, le lieu où Daniel Yule est perché depuis toujours. Le slalomeur est né dans une maison encore enfouie dans la neige à fin mars, au bord de la route qui mène à La Fouly. Il vit toujours chez ses parents, dans une chambre à l’étage, même s’il passe 200 jours par an sur les pistes verglacées du cirque blanc.

Revenir sur sa Branche, c’est réactiver des braises de souvenirs profonds. Juste en face de sa maison, au pied d’une paroi abrupte balafrée par une coulée d’avalanche, «nous allions camper avec mon père. Nous aimions être tout le temps dehors, construire des baraques avec ma sœur et mon frère. Pauvre papa, il devait quitter le confort du lit pour nous. Même quand il faisait mauvais en été, nous marchions une demi-heure à l’extérieur, les white walks, une tradition familiale.» Petits, ils s’inventaient des histoires avec des loups, qui ont fini par vraiment revenir dans la vallée; ils jouaient à se faire peur dans cet univers de début du monde.

La maison des Yule a longtemps été un café. Tous deux enseignants, les parents de Daniel ont même tenu l’établissement avant de le placer en location puis de le transformer entièrement en habitation. «Je reviens toujours chez moi avec plaisir, lâche le skieur. Quel bonheur d’avoir le frigo rempli et la machine à laver qui tourne…» Il sourit. Use d’un sain humour British hérité d’un père anglais et d’une mère écossaise. Vivra-t-il sa vie entière ici? Non, sans doute. «Le Valais, c’est petit. Ce sera agréable de ne plus être Daniel-le-fils-à-André, de repartir de zéro ailleurs.»

Revenir, c’est aussi prendre du recul avec sa carrière. Volontiers solitaire et désormais à la retraite, son père lui a légué un très estimable sens de la distance. «Question caractère, j’ai pas mal pris de lui, c’est vrai. Je vis les choses comme elles viennent. Sur les skis, cet état d’esprit me sert.» Simple comme un «hello» sauf que, quelque part dans la maison, brille une médaille d’or olympique. Celle du Team Event, décrochée en équipe le dernier jour des Jeux de Pyeongchang. «Mais où ma mère l’a-t-elle rangée?» se demande Daniel, citant Audrey Hepburn quand elle racontait combien on attend les grands accomplissements, avant de réaliser que rien ne change vraiment ensuite. «Quand je me suis réveillé le lendemain, ma chambre d’hôtel n’était pas plaquée or. La saison vient de finir, on pense déjà aux tests de ski. Ma vie n’est pas bouleversée.»

Arrivé en Valais à 17 ans, son père acquiesce, plutôt satisfait de la manière dont son fils aborde les rivages tumultueux de la réussite. «Je te vois comme un skieur assez cérébral; tu ne descends pas comme une brute…» Tout de même, Daniel remarque qu’on le regarde autrement. Il en hausse les épaules: «La gloire n’est pas ce que je recherche.» Lui, il aime le fracas des piquets qu’on frappe de plein fouet, la lutte au centième de seconde. Deux fois sur le podium cette saison, il n’est plus très loin des deux cadors suprêmes, Hirscher et Kristoffersen. Pourquoi demeurent-ils si souverains? «C’est un ensemble de détails. Ils ont tant gagné qu’ils ne souffrent d’aucune barrière mentale. Et Hirscher possède une marque de skis à 100% derrière lui, un encadrement sur mesure. Il voyage en jet privé et arrive au dernier moment alors que nous patientions. Ces avantages accumulés, ajoutés à un talent à la Federer, lui donnent ce petit dixième qui fait qu’il n’est jamais deuxième.»

Hirscher ou un autre ne changeront rien à sa manière d’aborder les courses. «Tout ce que je fais, je l’accomplis de façon réfléchie. Si un mur mesure 5 mètres de long, je vais prendre le temps de le contourner. Mon ami et équipier Justin Murisier commencera par le briser, lui…» Prudence, évaluation: ses limites, Daniel Yule les connaît si bien que, dans le numéro d’équilibriste que chaque slalom propose, il sort rarement de la piste. Il n’est pas un robot: pour adhérer à l’entraînement, il faut qu’il soit en accord avec les directives qu’on lui donne. «Autrement, je mets les pieds au mur. Il faut m’expliquer. J’aime comprendre les raisons derrière les exercices.»

Le monde l’intéresse. «Parfois, j’aimerais lire tous les livres», glisse-t-il. Certains thèmes l’attirent: l’environnement, la biologie, la diététique. Son bachelor en économie est en bonne voie. Si tout se passe normalement, il l’aura en poche en juin 2019. Devenir banquier, expert en marketing? Il l’ignore encore. Il se fait confiance. «C’est déjà presque un miracle que j’aie fini skieur. Quand j’ai commencé chez les OJ avec ma cheffe Raphaëlle Berclaz, je ne réussissais pas un virage.» Il aimait juste dévaler la Combe verte, la Streif du val Ferret, en l’attaquant depuis le plus haut possible. Puis des coachs comme Philippe Bestak, Steve Locher ou Louis Borloz ont gommé son côté dilettante et fait de lui un champion, un médaillé olympique. A son rythme, easy going, y a pas non plus le feu à la neige. 

Retrouvez les images de 
Daniel Yule dans son Valais natal en exclusivité sur 
illustre.ch/videos

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