Jean Revillard
Reportage

Dans les coulisses de la RTS

12 janvier 2018

Moins de deux mois et les dés seront jetés: les citoyens suisses auront décidé de conserver ou non une télévision et une radio publiques fortes. Reportage en immersion dans la tour de la RTS à Genève avant cette votation couperet.

A chaque fois qu’on pénètre dans la tour de la RTS, on vérifie la même insolite expérience: croiser de nombreux visages connus qui, pour la plupart, ne vous connaissent pas. Le 20, quai Ernest-Ansermet, c’est notre Hollywood, notre unique réservoir de people, même si, pour la plupart d’entre eux, la célébrité régionale est plus une conséquence de leur métier qu’une consécration.

Mais depuis quelques mois, ce petit Hollywood baigne dans une ambiance de cinéma. Plus exactement de film catastrophe avant la catastrophe. Un film qui pourrait s’intituler «No Billag». Le 4 mars prochain, le peuple décidera si la redevance, soit les 75% du financement de la SSR, doit ou non passer à la trappe le 1er janvier 2019. Si, comme l’indiquent jusqu’à présent les sondages, les citoyens choisissaient de soulager leur budget du ménage de 451 francs par année (365 francs dès 2019), cette entreprise nationale employant 6000 collaborateurs disposerait alors de moins d’une année pour compenser tout ou partie du 1,2 milliard de francs ainsi évaporé. Autant dire que ce serait la fin de ce service public tel qu’il existe aujourd’hui, même si – paradoxe suprême – une nette majorité des sondés admettent qu’il leur donne satisfaction. Le retentissement d’un tel scénario, d’un tel sabordage, serait international. Une fortune rare pour une fiction helvétique…

Comment vivent les acteurs malgré eux de cette téléréalité politico-médiatique? Ils ont visiblement choisi de travailler comme si de rien n’était. Ou presque.

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Pierre Poullier et Alberto Montesissa visionnent chacun leur match de Champions League de la soirée. Ils doivent monter et sonoriser seuls leurs résumés. Photo: Jean Revillard

Nous commençons notre immersion dans cette tour potentiellement infernale par un monument: A bon entendeur, alias ABE, 42 ans d’enquêtes pointilleuses sur la consommation, ses arnaques, ses mensonges, ses zones d’ombre. Un triomphe d’audience qui se vérifie 50 fois par année et qui ne se dément pas.

C’est le jour du grand briefing dirigé par la grande prêtresse et visage de l’émission, Manuelle Pernoud. Une séance qui a lieu pendant le repas de midi, autour d’une grande table. Ce jour-là, 20 collaborateurs (journalistes, réalisateurs, recherchistes) planchent sur les thèmes qui seront traités dans les prochaines émissions. Interdiction nous est signifiée de mentionner ces sujets à venir: les acteurs économiques et entreprises potentiellement concernés pourraient en effet prendre les devants et se mettre à l’abri des foudres de l’émission. La machine de guerre ABE, c’est sept émissions réalisées en parallèle. Certains sujets demandent beaucoup de temps de préparation avant de filmer. Pour l’enquête sur les saumons d’élevage par exemple, il a fallu batailler ferme pour obtenir des autorisations de tournage. Tout cela a un prix. Des partenariats avec d’autres médias permettent de réduire certaines factures. Car faire analyser un filet de poisson par un laboratoire coûte par exemple près de 800 francs. Quel autre média pourrait pousser aussi loin la curiosité et jouir d’une telle indépendance au profit des citoyens-consommateurs?

«ABE», nous confirme Manuelle Pernoud, c’est d’ailleurs aussi un échange intense de remarques, de conseils, de questionnements avec les téléspectateurs. Une partie des idées de sujets proviennent même du public. Car il faut varier les plaisirs. «Nous prenons garde de ne pas être une émission petits pois-carottes, tient à préciser la cheffe. J’entends par là que nous diversifions au maximum les contenus, les sujets traités.»

Buttet ou Johnny?

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Le téléjournal se prépare dans cette grande séance matinale réunissant toutes les professions. Photo: Jean Revillard

Autre gros morceau: l’info, le téléjournal. Le sujet du jour, c’était l’affaire Yannick Buttet qui a éclaté la veille. Premier briefing matinal avec les chefs de rubrique réunis autour de Bernard Rappaz, le rédacteur en chef. «Dans un pays de démocratie directe comme la Suisse, les médias de service public ont le devoir de faire comprendre avec objectivité le monde actuel, ses enjeux, ses défis, aux téléspectateurs et aux auditeurs», nous dit-il en guise de credo avant d’établir le sommaire du jour. On vérifie alors le soin porté à un journalisme irréprochable. Pas question pour le rédacteur en chef qu’une de ses équipes aille «sonner mille fois» à la porte de la femme qui a porté plainte contre le conseiller national valaisan mis en cause. Il en va de l’image de la RTS. On est attentif aussi à l’équilibre entre les cantons: «On n’en fait pas un peu beaucoup sur cette course de l’Escalade? C’est quand même très genevois», s’inquiète un des journalistes lors de la grande séance de 9 h 30, qui réunit toutes les professions. Ce sera un bon TJ, avec bien sûr Darius Rochebin dans le rôle principal. Cela fait vingt et un ans qu’il occupe ce poste, vingt et un ans qu’il y excelle. «Je jouis d’une vraie indépendance dans mon travail, se félicite-t-il. Je peux être impertinent quand c’est justifié d’un point de vue journalistique.» Mais lui non plus ne nous cachera pas son inquiétude plus tard, en tête à tête, à la cafétéria.

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Darius Rochebin se fait maquiller environ pour la millième fois: le journaliste emblématique de la RTS a en effet présenté son premier téléjournal en 1996. Photo: Jean Revillard

Pas le temps de laisser les états d’âme l’emporter: Johnny Hallyday est mort! La source est sûre. Tout le monde est sur le pont pour enterrer l’idole des jeunes. Il faut visionner des archives, dresser la liste des témoins à contacter. Mais la nouvelle est démentie une heure plus tard. Et c’est de nouveau l’affaire Buttet qui ouvrira le TJ.

Johnny décédera la semaine suivante. Les hasards du calendrier feront tomber le sujet sur Infrarouge. L’émission de débat avait prévu de traiter l’affaire Buttet. Le thème sera repoussé au mercredi suivant, ce qui laissera plus de temps pour convaincre des intervenants visiblement peu motivés par le thème du harcèlement sexuel. Esther Mamarbachi, son très remuant second Alexis Favre («On a tous quelque chose de Porrentruyyyyy», s’amusait-il à beugler malgré le stress) et la petite équipe de l’émission parviendront à monter au débotté un très bel Infrarouge spécial Johnny.

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La mort de Johnny Hallyday tombe finalement sur «Infrarouge». Mais ce changement de thème en urgence n’altère pas le côté boute-en-train d’Alexis Favre, qui fait rire ici Esther Mamarbachi et Jean-Marc Aellen. Photo: Jean Revillard

Place au sport. C’est le toujours très athlétique Massimo Lorenzi qui nous fait faire le tour du propriétaire en cette soirée de Ligue des champions. La vingtaine de camarades s’échauffe en cercle serré comme une équipe de rugby en guise de briefing. Il règne de toute évidence une super ambiance dans ce département qui a emménagé dans de nouveaux locaux il y a presque deux ans. «L’expérience de chacun est le trésor de tous», telle est la devise du chef, qui souligne à quel point les horaires de ses collaboratrices et collaborateurs sont exigeants. Et les Jeux olympiques qui s’approchent promettent de nouveaux sacrifices. Bâle gagnera à Lisbonne ce soir-là et se qualifiera pour les huitièmes de finale. Un exploit qu’on peut encore apprécier grâce à la RTS et à la redevance.

On s’aventure aussi dans les étages de la tour. Alix Nicole, responsable des acquisitions de films et de séries, fait des miracles depuis des années avec son équipe, qui a tissé des liens étroits dans le monde entier pour permettre à la petite RTS de diffuser par exemple l’énorme Game of Thrones avant les concurrents francophones. Est-ce à la RTS d’assurer ces diffusions de séries américaines? Rappelons quand même que Netflix vient d’augmenter ses abonnements mensuels pour la Suisse. L’offre premium frise les 20 francs par mois.

Terminons par deux chefs incarnant la relève. Le temps des patrons saltimbanques à la Chenevière et Vouillamoz est révolu. Voici venue l’ère des prophètes du numérique pour qui le téléviseur n’est bientôt plus qu’un écran parmi d’autres.

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 Les films et les séries que la RTS réussit à diffuser en exclusivité, c’est Alix Nicole (en bas à g.) et Isabell Hagemann qui parviennent à négocier les droits à des tarifs raisonnables. L’agenda de diffusion de ces fictions nécessite un grand tableau. Photo: Jean Revillard

Philippa de Roten, cheffe du département société et culture, choisit de faire face à «No Billag» en revendiquant la complicité avec le public: «La meilleure réponse à cette remise en question inédite que représente «No Billag», c’est de faire comprendre au public que nous sommes là pour lui et avec lui. Une de nos dernières émissions, Caravane FM, illustre bien cette démarche de proximité, d’empathie avec le public.» Ce programme est en effet un vrai bijou d’émission société. La Valaisanne rappelle aussi la vocation régionale irremplaçable de la RTS: «Les grandes histoires que nous racontons sont d’abord des histoires locales. Nous devons êtres plus Romands que jamais, Romands et universels à la fois.» Universels mais aussi branchés dans ce siècle du tout numérique: «Dans la télévision actuelle, le direct n’a plus la suprématie. Le téléviseur n’est plus le seul écran consulté. Le contenu visuel a plusieurs vies», rappelle Philippa de Roten.

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La RTS a renouvelé son équipe dirigeante notamment avec Pascal Crittin, directeur depuis une petite année, et Philippa de Roten, à la tête des programmes société et culture depuis 2016. Photo: Jean Revillard

Et le grand patron pour terminer. Pascal Crittin a repris les commandes de la RTS l’année passée seulement, succédant à Gilles Marchand, lui-même aspiré à Berne pour diriger la SSR. Il tient d’abord à marteler une vérité: la RTS a du succès, les Romands y sont attachés. «En 2017 en télévision, rappelle-t-il, nous avons eu des résultats presque aussi bons que pour une année sportive, c’est-à-dire que pour une année avec Jeux olympiques ou Coupe du monde de football. Ce sont des chiffres d’audience excellents.» Ce journaliste, musicologue et compositeur, joue ensuite la partition officielle quand il s’agit d’imaginer le pire: «Je ne vois pas de plan B en cas de oui à «No Billag». La publicité ne peut pas compenser la part de 75% du financement public. Quant à vendre nos contenus directement au public, cela lui reviendrait bien plus cher. En Italie ou en Allemagne, par exemple, l’abonnement aux seules retransmissions des championnats nationaux est plus onéreux que notre redevance suisse.»

Et le chef de cet orchestre en péril de conclure sur un registre lyrique: «La Suisse romande est une belle histoire parce qu’elle est ouverte au monde et dynamique économiquement. La RTS est au cœur de la place du village pour faire partager cette énergie avec le plus grand nombre, au-delà des frontières de chaque canton.»

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Le journalisme court format, multiplateforme, désormais à l’échelle nationale et en cinq langues: c’est la jeune équipe de Nouvo qui le réinvente en permanence. Photo: Jean Revillard

Le grand village romand se retrouvera-t-il dans moins de deux mois avec une place centrale progressivement aveugle et sourde, sans son ni lumière, sans Temps présent ni Nouvo, sans TTC ni Mise au point?