Jean-Christophe Bott/Keystone
Le triple champion olympique, Dario Cologna, portera le drapeau suisse lors de la cérémonie d'ouverture des JO d'hiver à Pyeongchang.
JO 2018

Dario Cologna: «Je suis heureux d'être l'homme à battre»

08 février 2018

Choisi comme porte-drapeau de la délégation suisse pour la cérémonie d’ouverture des JO d’hiver 2018 ce vendredi, la star des fondeurs répond aux critiques, évoque les curieuses méthodes des skieurs norvégiens et souligne l’importance du facteur chance pour le matériel.

Dario Cologna, votre victoire au Tour de ski a été célébrée comme un fantastique come-back. Vous êtes-vous réinventé?

Je ne me sens pas différent. Au cours des dernières années, je n’étais jamais loin des premiers et je n’ai pas tourné le dos au sport pour me consacrer à d’autres activités. Simplement, tous les éléments menant à la victoire ont concordé pendant le Tour de ski.

Vous avez malgré tout connu des changements. Le centre d’entraînement de Davos possède depuis cet été un tapis roulant d’une valeur de 140 000 francs.

L’entraînement indoor sur le tapis a sans aucun doute contribué à ce succès. En été, il nous a servi à affiner notre technique. Pourtant, je ne l’ai plus utilisé depuis six semaines, car cet appareil ne permet pas de dominer tous les aspects d’une course. Le plus souvent, on ne sait pas pourquoi tout fonctionne parfaitement un certain jour.

Comment avez-vous maîtrisé les problèmes de toux et d’asthme qui vous handicapent depuis de nombreuses années?

Ils demeurent un sujet de préoccupation. Lors du Tour de ski, j’ai eu la chance de ne pas être exposé à des températures trop basses. En outre, je ne m’étais pas aligné auparavant au départ des épreuves de sprint comptant pour la Coupe du monde afin de ménager mes poumons. Je n’ai ressenti les premières attaques de toux que quelques jours après la fin du Tour de ski.

Hippolyt Kempf, le directeur du ski de fond, a déclaré l’an dernier que vous n’étiez pas suffisamment animé par la soif de vaincre. Avait-il raison?

Je ne le vois pas sous cet angle. Je suis toujours aussi heureux de pouvoir faire d’une passion mon métier. Les émotions que je ressens dans le sport sont intenses, en particulier quand je remporte des victoires et des médailles. Je suis convaincu que les professions qui permettent de vivre de telles impressions sont extrêmement rares. C’est encore mon moteur et je veux continuer à me battre. Cependant, tout ne va pas de soi et les problèmes physiques ne disparaissent pas par enchantement.

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Dario Cologna a longtemps dominé l’épreuve de skiathlon avant que les autres concurrents ne viennent le talonner. L’athlète suisse a finalement franchi la ligne d’arrivée de Sotchi avec une avance de 0,4 seconde – et a remporté la médaille d’or. Photo: Alberto Pizzoli/AFP/Getty Images

Dario Cologna est l’homme des grands moments. Son approche de la neige et sa façon de se tenir sur les skis sont uniques. Il est l’incarnation de l’approche scientifique de l’entraînement idéal, a déclaré un jour Hippolyt Kempf, le patron de la discipline. Au cours des trois dernières années où les victoires lui ont échappé, Dario Cologna n’était pas en mesure de déployer tout son potentiel. Il avait auparavant réussi à surmonter rapidement une grave blessure à la cheville peu avant les Jeux de Sotchi et à y décrocher deux médailles d’or. Mais la douleur est revenue peu après et n’a cessé de le tourmenter. Cela l’a amené à adopter des positions de compensation, au détriment de la technique et du travail normal de la musculature. Ces déséquilibres ont pénalisé sa puissance. «Si cet incident n’était pas survenu avant les Jeux olympiques, je n’aurais pas forcé autant. Mais je n’ai aucun regret, car les résultats ont été à la hauteur de mes espérances.»

Les critiques pleuvent quand vous ne remportez pas de compétition. Vous mesure-t-on à une aune différente d’autres athlètes?

J’en ai parfois l’impression et je m’interroge à ce propos quand une troisième place est considérée comme un échec.

Vous êtes un champion olympique. Les attentes sont donc élevées.

C’est vrai et je n’ai pas toujours été satisfait de mes performances au cours de ma carrière. Toutefois, j’en connaissais la raison la plupart du temps et je n’étais jamais loin des meilleurs.

Vous vous trouvez actuellement dans l’âge idéal pour un sportif d’endurance. Vous confirmez?

Je ne me sens pas très différent du sportif que j’étais à 25 ans. Mais je ne vais pas devenir plus rapide et plus vif. Mes capacités de récupération ne s’améliorent pas non plus. Je peux encore accomplir des progrès en musculation et en endurance. C’est pour ce motif que je me concentre toujours davantage sur les longues distances.

Vous êtes de nouveau l’un des grands favoris aux Jeux olympiques sur les longues distances, en skiathlon, sur 15 et 50 km. Appréciez-vous d’être l’homme à battre?

J’aime la pression et j’en ai besoin. Je suis heureux de me retrouver dans ce rôle, car il me place dans une position de force et me confirme que je n’ai pas à rougir de ma carrière. Je sais aussi que je n’ai plus rien à prouver. Néanmoins, j’ai encore envie de ramener quelques médailles à la maison.

En tant que champion olympique, on a le droit de formuler quelques souhaits précis: le tapis roulant high-tech accompagnera-t-il l’équipe en Corée du Sud?

Ah, je ne savais pas que c’était possible (rire). Non, le tapis roulant restera en Suisse, ce serait un peu exagéré de l’envoyer en Corée du Sud. Ce truc coûte une fortune et exigerait sans doute un transport par bateau à l’autre bout du monde. Pourtant, les Norvégiens disposeront effectivement d’un tel équipement sur place, même si je ne pense pas qu’il soit très utile de courir continuellement sur un tapis roulant.

Les Norvégiens ont aussi de curieuses idées en matière de logement. Ils recouvrent tous les meubles de bâches en plastique afin de se protéger des germes, des acariens et des bactéries. Le faites-vous également?

Non. D’une part, je suis plutôt résistant et, de l’autre, je n’apprécie pas particulièrement de vivre dans une chambre plastifiée. Il est beaucoup plus important à mes yeux de me sentir à l’aise. Un sol en bois par exemple est tout aussi hygiénique et donne une impression de chaleur accueillante. Je n’ai besoin de rien d’autre que d’un bon matelas et d’un peu d’espace.

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Sous les flashs des photographes, Dario Cologna célèbre une victoire sur le fil à Sotchi et la première de ses deux médailles d’or. Photo: John Berry/Getty Images

On se demande parfois si Dario Cologna et ses techniciens gardent jalousement le secret sur leurs méthodes de travail. Tandis que d’autres athlètes de pointe analysent précisément les données relatives au sommeil, à la fréquence cardiaque, aux calories et aux kilomètres d’entraînement, le fondeur suisse est plutôt de la vieille école, comme il le déclare lui-même. Il se fie à son intuition. Il connaît aussi en détail les parcours des prochains Jeux olympiques et il peut utiliser le nouveau tapis roulant afin de simuler exactement les montées. Il affirme néanmoins: «Je ne suis pas un sportif qui prend constamment chacun de ces éléments en considération.» Il aura encore le temps de se faire une idée plus précise sur place. Sa décontraction est d’ailleurs la clé de son succès. Même s’il est difficile de maîtriser certains paramètres comme le logement, les conditions d’entraînement et la nourriture, il demeure serein, contrairement à certains athlètes qui «sortent de leurs gonds au moindre changement de programme». Cette attitude lui évite ces réactions négatives. Il en va autrement du matériel. Dans ce domaine, l’équipe suisse de fond ne laisse rien au hasard, car la victoire peut dépendre du choix des skis.

Quelle météo et quelles conditions de neige attendez-vous?

Nous savons que les conditions peuvent changer rapidement. Les nuits sont très froides alors que les journées sont plutôt tempérées. Afin d’être parfaitement préparée, notre équipe technique est déjà sur place.

Suivez-vous attentivement les opérations de fartage et le polissage ou laissez-vous le champ libre à l’équipe technique?

Je prends uniquement part au choix des skis. Je ne veux pas connaître les produits employés par l’équipe technique ni sa manière de les utiliser. Il s’agit d’un secret professionnel. Plus il y a de personnes au courant de nos méthodes, plus le risque est grand qu’elles soient percées à jour par la concurrence.

Vous avez rencontré des problèmes de matériel lors des Championnats du monde à Oslo en 2011. L’équipe norvégienne avait alors une longueur d’avance. La Suisse a-t-elle comblé son retard?

Oui, le team suisse et les autres nations ont réalisé des progrès considérables ces quatre ou cinq dernières années. De nombreuses équipes disposent désormais d’un camion sur place. Comme d’habitude, tout est encore plus imposant pour les athlètes norvégiens, qui peuvent en outre compter sur un personnel plus nombreux. Nous bénéficions aussi de nos propres affûteurs. Des connaissances étendues sont en effet requises pour déterminer le meilleur polissage en fonction de la neige. Cependant, il est possible que les expériences réalisées jusqu’à présent ne se vérifient pas en Corée du Sud et que nous soyons contraints de rechercher de nouvelles solutions. L’ensemble de ces efforts ne garantit pourtant pas le succès. A Sotchi, les Norvégiens n’avaient pas de bons skis. La sélection féminine, nettement plus étoffée que la nôtre, n’a pas remporté la moindre médaille. D’une certaine manière, il est rassurant de constater que ces problèmes n’épargnent pas les grandes équipes et que le facteur chance reste important.

N’est-ce pas frustrant de tout faire pour être au mieux de sa forme le jour J et de dépendre du hasard?

Dans la compétition, il faut compter sur la chance. C’est vrai que je m’énerve quand tout va de travers. Dans de tels moments, j’aimerais être un coureur à pied, car les différences ne sont pas considérables pour les chaussures. En général, le public ne se rend pas compte du rôle crucial joué par le matériel. Si la température demeure à −10° C, il n’est pas compliqué de préparer le matériel et les écarts ne sont pas significatifs. En revanche, quand il fait 0° C ou que le temps est très changeant, un athlète, aussi bon soit-il, ne peut s’imposer avec de mauvais skis. Je suis heureux quand c’est le meilleur skieur qui remporte la course plutôt que les meilleurs skis.

Etes-vous donc le meilleur skieur?

Comme je l’ai déjà dit, tous les éléments doivent concorder. Au mieux de ma forme, je suis en mesure de battre tous mes concurrents.

Evoquons donc vos adversaires: Sergey Ustiugov n’a pas été autorisé à concourir par le CIO, Petter Northug ne passera probablement pas le cap des qualifications. En revanche, son coéquipier Johannes Høsflot Klæbo est la révélation de la saison. Comment évaluez-vous son potentiel?

Il est le grand favori du sprint. Sur d’autres distances, il est un favori parmi d’autres. Et je compte aussi avec Martin Johnsrud Sundby et Alex Harvey.

Les pronostics les plus fréquents vous opposent à un Norvégien. Quels rapports entretenez-vous avec vos adversaires scandinaves?

Nous n’entretenons pas de liens d’amitié, mais nous nous comprenons bien. Ils ont une mentalité semblable à la nôtre, ce sont plutôt des gars tranquilles.

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La blessure au pied, le doute, la lutte et, enfin, l’or en skiathlon à Sotchi en 2014. Lors de la Flower Ceremony, Dario Cologna est submergé par ses émotions. Photo: Richard Heath/Getty Images

Dario Cologna transmet également une impression de calme et de sérénité. Il n’accompagne pas ses propos de grands gestes et, s’il n’est pas avare de paroles, il n’expose pas non plus sa vie personnelle. A certaines reprises, un sourire en coin trahit un côté espiègle. L’an dernier, il a démontré à la télévision norvégienne qu’il était capable d’autodérision. Avec les Championnats du monde de Lahti en point de mire, il a joué à «Super Dario» dans une émission de divertissement. Il roulait en kart dans un costume de Super Mario à travers les rues de Davos, il amassait des pièces d’or et réparait même les WC, comme le ferait un véritable plombier. «Je peux rire de moi-même», déclare cet athlète de 31 ans. Quels que soient ses exploits aux Jeux olympiques, il sait déjà qu’il s’accordera de longues vacances après les compétitions.