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© Nicolas Bouvier

Découvrez des photos inédites de Nicolas Bouvier 

Publié jeudi 1 novembre 2018 à 08:48
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Publié jeudi 1 novembre 2018 à 08:48 
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Ecrivain, voyageur, Nicolas Bouvier, l’auteur de «L’usage 
du monde», l’a parcouru et photographié à sa manière, lente, curieuse, poétique. Des images inédites et une rencontre avec Eliane, sa veuve, à l’occasion des 20 ans de sa disparition.
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«Penser qu’il y a vingt ans que Nicolas est mort, ça me paraît à la fois très long et rien du tout, exprime Eliane Bouvier, qui fut sa femme pendant quarante ans. J’ai tellement de souvenirs. J’ai rencontré tellement de gens grâce à lui. Chaque année, je suis allée à Saint-Malo au festival Etonnants Voyageurs qui distribue le prix Nicolas Bouvier… Et puis j’ai dû prendre un agent littéraire pour s’occuper des droits, parce que ça n’arrête pas, hier encore, je recevais une traduction en allemand.»

Nicolas Bouvier
Badwater,vallée de la Mort, Californie, 1990: Invité par différentes universités, Nicolas Bouvier séjourne plusieurs fois aux Etats-Unis.

Ecrivain, photographe, iconographe, voyageur, Nicolas Bouvier, né au Grand-Lancy en 1929 et mort en 1998 à Genève, laisse une œuvre que ses admirateurs n’ont pas fini d’explorer. Une grosse poignée de livres seulement mais aussi des milliers de documents déposés à la Bibliothèque de Genève et des photographies (15 classeurs de négatifs et 11 classeurs de diapositives) confiés au Musée de l’Elysée à Lausanne.
A l’image de celles sélectionnées dans les pages précédentes, il s’agit de photographies en tous genres: portraits, paysages, scènes pittoresques, souvenirs de voyage… Pour lui, elles étaient «des coups de chance, des aubaines, des dons du ciel»; à quoi il ajoutait: «Les photos n’ont pas besoin de traducteur.» Nicolas Bouvier s’était mis à la photographie en 1955 à Tokyo, tandis qu’il essayait de survivre en vendant des textes (dont la traduction lui coûtait cher) et des photographies à des journaux japonais.

Nicolas Bouvier
Pavillon des télécommunications, Exposition universelle, Osaka, 1970: Invité avec la délégation suisse, Nicolas Bouvier séjourne au Japon et poursuit son voyage en Corée.

A Genève, dans l’appartement d’Eliane Bouvier, les souvenirs sont à la fois discrets et bien présents. Une statue de Presset, l’ami sculpteur, un tableau de Thierry Vernet, le compagnon du premier grand voyage, une photographie de Jean Mohr, un dessin de Gérald Poussin, l’ami voisin du dernier étage des tours de l’avenue Vibert à Carouge. Sur la table du salon, un exemplaire de L’illustré, dont elle est une fidèle lectrice. «Vous avez publié une magnifique photo de la collégiale de Genève, c’est là que nous nous sommes mariés, le 13 septembre 1958. Ça n’avait pas été facile de trouver une date parce qu’à ce moment-là mon père, Max Petitpierre, était président de la Confédération! Nous nous sommes un peu mariés pour faire plaisir à nos parents; moi, je suis petite-fille de pasteur mais Nicolas n’était pas follement croyant.»

Bouvier Nicolas
Aoi Matsuri, Kyoto, 1964: Une image réalisée durant son deuxième séjour au Japon, à l’occasion d’un célèbre festival traditionnel.

Dans les yeux d’Eliane, une lumière de grands espaces s’allume quand on évoque l’homme de sa vie. «J’ai rencontré Nicolas en mars 1957 au cours d’une soirée dans l’appartement d’un ex-copain qui pensait m’impressionner en me présentant ce gars qui rentrait d’un long voyage. Mais j’avais déjà entendu parler de Nicolas, parce qu’il avait séjourné trois mois à Kaboul chez mon parrain, qui était alors médecin pour l’OMS… Mais quand Nicolas est entré dans la pièce, sa manière d’ouvrir la porte, sa démarche de chat… J’ai tout de suite senti qu’il allait se passer quelque chose et nous sommes repartis ensemble.» Un silence passe comme une volute de ses inséparables cigarettes… «Il était chaussé de Clarks bordeaux qu’il avait achetées à Hong Kong parce qu’on n’en trouvait pas encore ici! Nicolas le raconte dans le petit bouquin qui s’appelle La chambre rouge.»

Bouvier Nicolas
Hué, Vietnam, 1995: Chaque fois qu’il en eut l’occasion, l’écrivain est retourné en Asie.

A l’époque de leur rencontre, Nicolas Bouvier n’a encore rien écrit. «Il rêvait de repartir, d’aller en Amérique du Sud retrouver des copains de voyage, mais je lui ai dit: «Si tu repars, tu n’écriras jamais ce bouquin…» L’auteur commence alors la rédaction de L’usage du monde, récit d’un voyage effectué cinq ans plus tôt, entre juin 1953 et décembre 1954, avec son ami Thierry Vernet, de Genève jusqu’en Afghanistan à travers la Yougoslavie, la Turquie, le Pakistan. «Il écrivait très lentement et j’ai dû recopier au moins trois fois son tapuscrit. Un jour, j’ai craqué et lui ai demandé d’arrêter les corrections! Mais il était d’un tel perfectionnisme!»

Une nouvelle manière d’écrire

Après le refus des Editions Gallimard (qui ne voulaient pas des dessins de Vernet) et des Editions Arthaud (qui trouvaient le livre trop long), L’usage paraît finalement à compte d’auteur. Mais sa diffusion demeure confidentielle et l’auteur devra encore patienter plusieurs décennies avant que ce texte ne soit reconnu pour ce qu’il est: une nouvelle manière d’écrire la littérature de voyage.

Musée de l’Elysée, Lausanne-Fonds Nicolas Bouvier
Mise en scène: En 1956, Nicolas Bouvier avec des acteurs du théâtre Hirosé de Tokyo.

Aux récits des géographes et ethnologues, Nicolas Bouvier ajoute des observations personnelles comme celle-ci: «C’est une erreur de dire que l’argent roule; il monte. Monte par inclination naturelle, comme le fumet des viandes sacrifiées jusqu’aux narines des puissants.» Une centaine de pages plus loin, arrivé dans les montagnes d’Afghanistan, il décrit aussi des choses comme celle-là: «Au sommet, une mosquée de pierres sèches dont l’étendard vert claque comme un mousquet dans le vent.»
Sur un même ton, toujours plus poétique que documentaire, Nicolas Bouvier écrira encore deux livres majeurs. Chronique japonaise, publié en 1975, version remaniée de textes relatant trois séjours au Japon, le premier en 1955-1956, le deuxième en famille entre 1964 et 1966, durant lequel le plus jeune de ses deux fils est né, et enfin un séjour en 1970 à l’occasion de l’Exposition universelle d’Osaka. Vingt-cinq ans après les faits, Nicolas Bouvier publiera enfin Le poisson-scorpion, récit d’une descente aux enfers ou comment l’auteur, tombé malade et dépressif à Ceylan, frisant la folie, mettra finalement un quart de siècle pour écrire des phrases qui vont faire réfléchir des générations de routards: «On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels.»
A les relire aujourd’hui, beaucoup de ses phrases semblent des aphorismes toujours d’actualité. Exemple: «Vis-à-vis de l’Occident et de ses séductions, l’Afghan conserve une belle indépendance d’esprit. Il le considère avec un peu le même intérêt prudent que nous, l’Afghanistan. Il l’apprécie assez mais quant à s’en laisser imposer…»
Et puis entre toutes celles que l’on pourrait citer, la plus célèbre peut-être, que n’ont pas fini de méditer les bourlingueurs: «Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.»

Les couleurs du voyage, photographies de Nicolas Bouvier (1929-1998), exposition du 30 octobre au 30 novembre, hall UBS, place St-François, Lausanne.

Le voyage en images, journal photographique de «L’usage du monde», Bibliothèque de Genève/Bastion, jusqu’au 2 février 2019.


Chronique japonaise de Nicolas Bouvier, par Olivier Salazar-
Ferrer et Saeko Yazaki, Infolio Editions.

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