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© Blaise Kormann

Le dernier repas de David Goodall

Publié mardi 15 mai 2018 à 00:00
modifié mercredi 16 mai 2018 à 10:07
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Publié mardi 15 mai 2018 à 00:00 
modifié mercredi 16 mai 2018 à 10:07
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La presse mondiale était à Bâle pour écouter les dernières paroles de David Goodall, ce scientifique australien de 104 ans qui a traversé la planète pour mourir dans notre pays. Et faire de sa mort un manifeste pour le droit au suicide assisté. «L’illustré» a partagé ses derniers instants.
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Le vieil homme émerge du couloir dans sa chaise roulante et soudain les flashs crépitent, les micros se tendent et les caméras tournent comme à l’apparition d’une rock star. David Goodall, 104 ans, se fraie un chemin devant les journalistes du monde entier regroupés dans la salle de petit-déjeuner d’un hôtel bâlois. Chine, Australie, Angleterre, Nouvelle-Zélande, le scientifique australien suscite une attention planétaire depuis qu’il a décidé de venir mourir en Suisse parce que son pays ne reconnaît pas le suicide assisté.

Le lendemain, 10 mai, le professeur de botanique ne sera plus de ce monde. Il a toute sa tête, il n’est pas atteint de maladie incurable, si ce n’est une dégradation de sa vue et de son ouïe liée à son grand âge; mais voilà, il veut partir. Même s’il n’a pas réalisé tout ce qu’il aurait aimé accomplir, pour lui, il est temps. Si son cœur pouvait s’arrêter instantanément, a-t-il confié aux deux médecins suisses qui l’ont examiné avant de donner leur feu vert à cette mort programmée, il en serait ravi. La «Swiss option» comme il l’appelle devrait être un modèle pour le monde. L’homme remercie l’association bâloise Lifecircle qui, via sa fondation Eternal Spirit, va lui permettre de mourir dignement dans un appartement de la banlieue de Liestal. Il aurait pu s’adresser à Dignitas mais les Zurichois ne pouvaient honorer un rendez-vous avant fin août. Et David voulait mourir le plus vite possible, lui qui porte depuis des jours à hauteur de poitrine sur son pull ce slogan comme un manifeste: ageing disgracefully (vieillir est indigne). Manifeste. C’est bien de cela qu’il s’agit. Le plus vieux scientifique australien sacrifie l’intimité des derniers instants qu’il pourrait vivre en famille pour que son geste puisse faire avancer la cause qu’il défend. «J’espère que l’on se souviendra de moi comme de quelqu’un qui a permis de faire changer la loi dans mon pays. A partir de 50, 60 ans, tout le monde devrait pouvoir choisir le moment de sa mort.»

Travailler jusqu’à 102 ans

L’homme est né est au début de la Première Guerre mondiale, il a connu les bombardements sur Londres de la deuxième avant d’émigrer en 1948 en Australie. Ce scientifique émérite, botaniste, auteur d’une thèse sur le plant de tomate, a publié bon nombre d’ouvrages mais, s’il a quelque notoriété dans son pays, c’est pour avoir refusé de quitter son travail à... 102 ans. L’Université Edith Cowan de Perth, où il œuvrait bénévolement, estimait pourtant qu’il était temps. Pas lui, qui a joué au tennis jusqu’à 90 ans. David, qui est divorcé, a été marié trois fois et est le père de trois garçons et d’une fille vivant en Australie, aux USA et en France. Il a douze petits-enfants et seize arrière-petits-enfants. Il a d’ailleurs passé ces derniers jours à Bordeaux chez l’un de ses fils.

Sean Gallup
Ecologiste militant. Mercredi 9 mai, il a fait une dernière balade en famille au jardin botanique de Bâle. Ce professeur de botanique et biologiste de l’Université de Perth a travaillé sur les écosystèmes et publié de nombreux ouvrages de référence.

Dans les allées du jardin botanique bâlois où ses trois petits-­enfants l’ont emmené pour une dernière balade, cet écologiste chevronné a évoqué sa vision du futur. S’il reste pessimiste sur la volonté des Etats de respecter les traités signés, comme celui de Paris, tant d’intérêts économiques étant en jeu, il encourage à poursuivre le combat pour la sauvegarde de la planète. «Sinon nous risquons de voir cette planète appuyer sur le bouton «reset» (effacement) et de nous retrouver à l’âge de pierre.»
L’humour, la maîtrise, un phrasé dénué d’émotion, sauf lorsqu’il a entonné l’Hymne à la joie 
devant les journalistes. Ce dernier mouvement de la 9e Symphonie de Beethoven est la musique qu’il souhaitait entendre au moment de partir. Les organisateurs ont réalisé son vœu. «C’est un privilège de pouvoir accompagner mon grand-père jusqu’au bout», a confié Daniel Goodall, 30 ans, son petit-fils bordelais pour qui l’Australien est un «véritable modèle». Difficile d’ailleurs pour les trois petits-­enfants présents à Bâle de partager durant deux jours leur aïeul avec tous ces médias qui ont envahi l’hôtel. Pas facile non plus de signer des formulaires à quelques minutes de son départ alors que les caméras enregistrent toute la scène.

Nous avons assisté à une scène un peu ahurissante lors de l’interview de Duncan Goodall, le petit-fils américain. Face à une journaliste taïwanaise qui est aussi une actrice connue dans son pays, le jeune homme ne peut cacher son émotion. Il explique combien la décision de son grand-père a été un choc pour lui. Qu’il avait eu besoin de faire le voyage pour que celui-ci lui explique de vive voix sa décision. «Sa vie était devenue une vraie torture après sa tentative de suicide au début de l’année. Il a fait des semaines d’hôpital, il devait rester confiné chez lui, il se sentait en prison!» Incapable d’en dire plus, Duncan Goodall interrompra l’interview, trop ému, laissant la journaliste elle-même en pleurs. «Pour nous, ce n’est qu’une histoire, pour lui, c’est la perte d’un être cher», lui soufflera un technicien anglais.

Blaise Kormann
La fin. Poussé par Christian Weber, le médecin d’Eternal Spirit, David Goodall arrive dans la pièce de l’appartement de Liestal où il va recevoir son injection létale. «Pas de tristesse», affirme-t-il, impatient d’en finir.

Adieu à sa fille

Le dernier soir de sa vie, David Goodall a mangé un fish and chips avec un cheese-cake en compagnie de sa famille. Jeudi matin, avant son départ pour Liestal, nous l’avons retrouvé au petit-déjeuner avec ses petits-enfants. Son tout dernier repas. Il ne lui reste que quelques heures à vivre et il parle une dernière fois au téléphone avec sa fille Karen, restée à Perth. Le vieil homme la remercie pour tout ce qu’elle a fait pour lui avant de prendre congé. C’est sa fille qui est à l’origine de sa venue en Suisse et a contacté Exit International quand les autorités australiennes ont refusé que David Goodall mette un terme à son existence. Un appel de fonds a même été lancé par l’association pour financer les coûts. Permettant de lui offrir un vol en business pour lui et son accompagnatrice. Un suicide assisté revient à quelque 10 000 francs. Eternal Spirit ne fait aucun bénéfice.

Avant de partir pour Liestal, David Goodall a encore évoqué pour nous son attachement pour la Suisse, un pays qu’il a visité plusieurs fois avant ce dernier voyage. «Je comprends un peu le suisse allemand. Je suis souvent allé dans les Grisons où vit un de mes amis.» A la question de savoir pourquoi les pays anglo-saxons, de tradition plutôt libérale, refusent de légaliser le suicide assisté, il répond que ça reste un paradoxe à ses yeux. «C’est peut-être une question de religion, je ne sais pas.» Lui est athée.
Il est midi. Nous sommes quelques journalistes à attendre dans une pièce voisine de celle où le scientifique va prendre congé de sa vie. C’est David Goodall lui-même qui doit actionner la valve libérant le Nembutal diffusé par intraveineuse via une solution saline. L’endormissement survient déjà quarante-cinq secondes après et la mort entre deux et quatre minutes plus tard. On a entendu résonner les notes de l’Hymne à la joie à travers la porte. Puis l’infirmière est venue annoncer à la presse que le scientifique s’est éteint paisiblement à 12 h 30. Il est temps de partir pour la plupart des journalistes. Un Anglais s’attarde auprès du directeur d’Exit International pour en savoir plus sur le livre publié par l’organisme, The Peaceful Pill Handbook, sorte de guide du suicide à l’usage de ceux qui décident d’en finir tout seuls. Hier, avant la conférence de presse, l’avocat suisse de Lifecircle avait demandé qu’on ne fasse pas de publicité pour cet ouvrage. Le sujet reste délicat, même dans notre pays.

Sur une place de Bordeaux

Les petits-enfants de David Goodall lui ont demandé la permission de disperser ses cendres sur une place de Bordeaux au cours d’une petite cérémonie à sa mémoire. Le botaniste a dit oui. «Il désirait que son corps soit recyclé de la manière la plus écologiste possible, sans qu’on dépense trop de carburant pour le transport», confie un proche. Ce jour-là pourrait résonner cette chanson de Brel, belle oraison funèbre pour l’occasion: «Mourir, la belle affaire, mais vieillir, ô vieillir...»

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