Rolf Neeser
Claire Schäfli, 24 ans, et son berger belge Makani, pris en photo quelques semaines avant la tragédie du lac de Bienne.
Tristesse

Drame à la Neuveville: Révoltés par la mort absurde de leur fille

09 août 2017

En mai, leur fille Claire, 24 ans, a été électrocutée avec sa chienne, au port de La Neuveville. Inconsolables, les parents reprochent leur négligence aux autorités.

C’est une sorte de rituel «et ma thérapie», glisse Robert Schläfli, 64 ans. Chaque soir, il s’assied dans son atelier de La Neuveville (BE) et écrit à Claire, sa fille, «comme si elle se trouvait en vacances en Australie». Même si Claire Schläfli est morte. Elle a succombé à un tragique accident.

Ce funeste matin du 15 mai, Claire dit au revoir à sa mère Christiane, 59 ans: «Je vais me balader avec Makani.» Toutes deux s’embrassent, puis Claire et sa chienne de 7 ans, un berger belge, quittent la maison familiale et s’engagent dans les vignes de La Neuveville, en direction du lac de Bienne. Une profonde complicité les lie. Elles s’entraînent ensemble depuis 2012 au sein d’une société de chiens de sauvetage. Claire a même suivi une formation de dresseuse canine dans le cadre de l’armée.

Le drame se noue très vite. Dans la zone de loisirs du port, Makani tombe dans le lac. Claire veut sauver sa chienne. Or, à peine la jeune femme pénètre-t-elle dans l’eau qu’un choc électrique la frappe et la tue, ainsi que l’animal. En raison d’un câble défectueux de l’installation électrique du port, l’eau et des balustrades étaient parcourues par du courant. Une Hollandaise de 53 ans domiciliée dans le canton de Berne, Miranda Birdsall, se précipite alors pour leur venir en aide. Mère de trois enfants, elle subit le même sort et perd elle aussi la vie.

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Claire Schäfli, 24 ans, et son berger belge Makani, pris en photo quelques semaines avant la tragédie du lac de Bienne. Image: DR

Robert Schläfli regarde à travers la fenêtre de son atelier. Claire était la troisième de ses quatre enfants. «Elle nous manque beaucoup.» Ses collègues l’ont écrit dans leur lettre d’adieu: «Ta force, ta joie de vivre et ta gaieté étaient contagieuses.» Cet automne, elle aurait dû commencer ses études en paléontologie, à l’Université de Fribourg. Elle avait économisé dans ce but pendant des années. Elle pratiquait la moto, l’escalade. Son père, dans un souffle: «Il n’est pas normal que Claire ait dû mourir à cause d’une telle stupidité! Elle jouissait pleinement de sa vie, était emplie de tant de rêves.»

Mi-juin, Robert Schläfli a exprimé sa rage devant le Conseil communal. «Cette mort de deux femmes et d’un chien n’avait rien à voir avec la fatalité. Ce sont des décès par négligence!» Le Ministère public va dans la même direction, car la commune était responsable de l’installation électrique présente dans le port. Comment ces autorités locales ont-elles réagi? Elles ont envoyé une lettre de condoléances à la famille, dans une enveloppe aussi froide qu’une facture. Puis, quelques jours plus tard, elles se sont permis de transmettre un bulletin de versement de 500 francs pour le creusement de la tombe.

Les parents de Claire se sont séparés de leur fille sous la tente blanche de la police. «Ses beaux yeux bleus étaient encore légèrement ouverts. Elle semblait vouloir nous dire encore quelque chose. Nous l’avons caressée, enlacée tendrement.» Claire et Makani sont désormais unies dans la mort. Elles reposent côte à côte, dans la même tombe. La famille éplorée a reçu des centaines de lettres de condoléances, de toute la Suisse.

On frappe doucement à la porte. L’épouse de Robert entre. Tout est devenu trop calme dans la maison, depuis que Claire et Makani n’y sont plus. Toutes deux logeaient au rez. Les autres enfants, Célia, Yvan et André, ont déménagé depuis longtemps. Après la mort de Claire, les parents ont acquis un autre chien. Un bâtard, qui s’appelle Pady. La balle à jouer avec laquelle Claire et Makani s’amusaient quelques minutes avant le drame est posée sur le lit, à côté d’un pyjama. «Je m’assieds parfois sur le lit de Claire et je porte son pyjama jusqu’à mon visage», dit le père. Avec sa femme, s’ils dorment bien et sans médicaments, chaque réveil a des allures de cauchemar, dit la mère. Elle fait mécaniquement son ménage et son jardin. «Avant la mort de Claire, je priais beaucoup Dieu. Maintenant j’ai perdu la foi.»

Son mari est content d’avoir son travail pour meubler le quotidien. Pilote, ex-champion suisse, il exploite un commerce de motos depuis trente ans. Et se rend chaque soir sur le lieu de l’accident, contrairement à sa femme.

Fin juin, pour célébrer la mémoire de la disparue, la famille Schläfli a invité la population locale à une rencontre conviviale, dans le cadre du festival du film, sur la place de la Liberté. On y a ensuite projeté le film favori de Claire, Les aventuriers de l’arche perdue. Christiane en garde un bon souvenir: «Les gens nous ont entourés, nous leur en sommes reconnaissants.» Mais elle se rend plus rarement en ville: «Il est difficile pour moi de faire mes achats. J’ai moins d’énergie pour être à l’écoute.» Elle ajoute: «Quand on perd un enfant, les gens ne savent pas quoi dire. Beaucoup nous évitent.» Elle a perdu un peu de son identité: «Pour beaucoup, je ne suis plus Christiane, mais seulement la mère de Claire.»

Robert reprend son stylo, écrit. Il raconte à Claire ce qu’il a fait aujourd’hui, combien elle manque à toute la famille. Récemment, il lui a dit: «Claire, donne-nous un signe.» Le matin suivant, lors d’une promenade dans les vignes avec Pady, une biche est apparue, «alors que je n’avais jamais vu pareil animal par ici…» Soudain, il regarde vers la porte. «J’ai parfois le sentiment que Claire va entrer.» Puis il se raisonne, secoue la tête.