Jean Revillard/Solar Impulse
Après 71 heures non-stop dans un cockpit, Bertrand Piccard avait bien mérité une petite pause tapas dans un bar sévillan.
L'aventure

Du hamburger aux tapas grâce au soleil

29 juin 2016

L’étape atlantique de «Solar Impulse», périlleuse et symbolique, est un triomphe. «L’illustré» l’a vécue en vol avec Bertrand Piccard puis a fait avec lui le bilan de cette traversée.

A Séville, Bertrand Piccard est un aviateur solaire rayonnant. Il vient de réussir brillamment le deuxième plus long vol – 6765 kilomètres – du tour du monde. Rappelons que la plus longue étape, celle reliant le Japon à Hawaii (7212 kilomètres), s’était soldée par une avarie due à la surchauffe des batteries. Cette fois, pas de souci technique: «La seule nouveauté que nous avons intégrée depuis la panne a parfaitement fonctionné: ce sont des clapets permettant, quand le pilote les ouvre, d’aérer et de refroidir les batteries.» Le bilan énergétique de la traversée est lui aussi positif: les cellules solaires de l’avion ont emmagasiné 1388 kWh durant les 71 heures de vol. C’est-à-dire de quoi faire fonctionner un aspirateur de 1000 W, par exemple, durant 1388 heures (60 jours). Mais grâce à l’efficacité maximale de l’avion, une partie seulement de cette électricité a été nécessaire: «J’ai dû couper à plusieurs reprises la recharge des batteries pour éviter justement une surcharge. Je n’ai jamais été stressé par un manque éventuel d’énergie en fin de nuit», se réjouit Bertrand Piccard.

Sur le plan de la vitesse, ce grand vol se classe cinquième sur quinze, avec une moyenne de 88 km/h. Une bonne performance due bien sûr aux vents favorables. On est pourtant loin des 104 km/h entre l’Inde et la Birmanie. «Mais là, j’avais été pris dans un jet-stream qui m’avait fait atteindre une pointe de 216 km/h!» Tout n’a pas été pépère pour autant sur l’Atlantique: «Ce vol a été très tactique, très technique, difficile: j’ai dû passer sous, ou au-dessus ou à côté de grosses formations nuageuses. Et, au-dessus des Açores, j’ai dû m’agripper durant deux heures aux commandes et me battre dans des turbulences qui chahutaient l’avion dans tous les sens.» Mais cette fois, pas de casse. Et les deux dernières étapes (vers l’Egypte, puis Abou Dhabi) ne devraient être que des formalités.

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1 h 30 du matin, durant la nuit du 21 au 22  juin, au-dessus de l’Atlantique.

«Ce que je vois en ce moment, c’est une pleine lune sur l’océan. Au-dessous de moi, des reflets sur la mer et des nuages. Il y a plus de nuages que d’habitude. C’est une couche très, très mince. Elle doit être, je pense, à 1000 mètres au-dessus de l’eau. Et puis il y a lune dans un ciel magnifique. C’est la pleine lune qui correspond avec le solstice d’été. On appelle ça la «strawberry moon» parce que, quand elle se lève, en fonction de la position du soleil qui est juste de l’autre côté, elle devient complètement orange, orange foncé. Elle s’est levée devant moi, c’était absolument superbe.»

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«On n’a pas encore réussi»

«Je réalise que je suis au milieu de l’Atlantique, en train d’accomplir ce vol dont je rêve depuis tellement longtemps. C’est curieux, car quand j’ai décollé de New York, c’était simplement un vol qui avait été préparé. Je n’ai pas réalisé émotionnellement que ça allait être plus que ça. J’ai décollé, le soleil s’est levé, j’ai suivi mes caps, pris mes points GPS, et c’est là que j’ai réalisé que je suis sur l’Atlantique, que je suis en train de faire le vol dont je rêve depuis tellement longtemps. J’ai dû vraiment faire un effort pour réaliser que j’étais là. Et dans tous les moments où je suis un peu seul, où je n’ai rien à faire, je regarde dehors et je me dis qu’il faut que j’immortalise, au moins que je grave en moi tout ce que je vois, tout ce que je vis. Car cela va passer trop vite, ces trois jours et trois nuits. J’ai déjà fait plus de la moitié. Ça va à une vitesse folle. Et quand je pense au temps que j’ai passé à préparer ça… Je veux vraiment me souvenir de tout, alors je prends des notes. Et j’essaie vraiment de garder cette impression. C’est incroyable. Je suis toujours très modeste. On n’a pas encore réussi. J’espère que cela va marcher. C’est la première fois qu’un avion solaire survole l’Atlantique et cela m’impressionne, en fait!»

L’Atlantique remplit son rôle de symbole

«Des états d’esprit»

«Le Pacifique, c’était mon premier long vol avec Solar Impulse, mon premier vol de plusieurs jours. Donc c’était ça qui, pour moi, était fantastique. Maintenant, l’Atlantique, c’est l’océan symbolique entre tous, autant pour les Américains que pour les Européens. C’est l’océan que tout le monde a voulu traverser. A commencer par les bateaux à voile, les bateaux à vapeur, le Titanic, c’était la tentative de record de vitesse sur l’Atlantique. «the blue ribbon», le ruban bleu. Ensuite, c’était les dirigeables. Les avions, avec Lindbergh, les ballons à gaz, Richard Branson et la première traversée en montgolfière… C’est extrêmement symbolique. C’est l’océan qui sépare l’Ancien Monde du Nouveau Monde. Ce que je trouve extraordinaire, c’est que maintenant, l’Ancien Monde et le Nouveau Monde, ce ne sont pas des continents, pas des régions géographiques, mais des états d’esprit. Des états d’esprit liés aux vieilles technologies polluantes évoluant vers des états d’esprit développant des technologies modernes et propres. Une fois de plus, cet océan remplit son rôle de symbole!»

Insomnies obligatoires

«La nuit dernière, entre 11 heures du soir et 5 heures du matin, j’ai pris des moments pour dormir. En fait, des plages de vingt minutes. Et je pense que j’ai dormi la moitié de ces moments, plutôt les dix dernières minutes de ces vingt minutes. Donc j’ai dormi entre deux heures et demie et trois heures au total jusqu’ici. C’est marrant, mais ce n’est pas plus que la nuit d’avant, qui était la nuit où j’ai décollé. Je me suis couché à 19 h 30, je me suis levé à 22 h 30, et puis j’étais sur le terrain à minuit pour me préparer à décoller. Donc, finalement, ce n’est pas un projet dans lequel on dort beaucoup.»

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Surprise

«Gregory Blatt a réussi à me faire dédicacer un livre de Leonard Cohen par… Leonard Cohen lui-même. Et il me l’a caché dans l’avion. Et par téléphone satellite, il me dit: «Ecoute Bertrand, il y a un petit paquet dans le box No 8, tu peux aller l’ouvrir.» C’est le garde-manger. Et puis hop, il y avait, bien emballé, le livre de Leonard Cohen, cela m’a beaucoup touché…»

Lent mais inarrêtable

«Moi, j’aurais adoré continuer au-delà de Séville, effectivement. C’est un avion qui est fait pour continuer. Il va lentement mais il ne sait pas s’arrêter (rire). Finalement, on s’est réparti les vols avec André, sinon je continuerais jusqu’en Egypte. Quand on y pense avec l’équipe, on est engagés là-dedans jour et nuit. Et tous ceux qui sont impliqués dans ce projet partagent notre émotion. Mais il vaut mieux être ému et nostalgique, que cela s’arrête avec un succès, plutôt que frustré et déçu parce que cela s’arrête avec un échec.»

Philippe Clot et Arnaud Bédat