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© Julie de Tribolet

«Elliott est devenu mon fils, mais je n’ai pas le droit d’adopter sa sœur»

Publié dimanche 9 septembre 2018 à 11:05
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Publié dimanche 9 septembre 2018 à 11:05 
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Marie-Elise Delattre, célibataire, a adopté son fils en Haïti. Elle aurait souhaité faire venir sa petite sœur, confiée peu après à l’adoption, et réunir la fratrie. Mais le Service de protection de la jeunesse et le Tribunal cantonal s’y opposent. Récit d’un combat poignant.
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Elliott, 2 ans, a délaissé ses jouets. Ses petits doigts tournent les pages d’un classeur fédéral bien rempli. Les feuilles administratives condensent quatre ans d’une histoire intense. Celle de sa mère, Marie-Elise Delattre, 41 ans, qui décide en 2014 de fonder une famille sans attendre le grand amour.


Après un long parcours de procréation médicalement assistée, cette infirmière en gynécologie et obstétrique au CHUV a entamé des démarches pour adopter en célibataire. Elle obtient son agrément en août 2015. Deux ans plus tard, elle rencontre son fils, en Haïti. Un pays qu’elle aime et connaît pour y avoir travaillé lors d’une mission humanitaire. «La première fois que j’ai vu Elliott, en photo, c’était comme un coup de foudre. A l’orphelinat, ce qui m’a frappée, c’était son calme. Il m’a souri tout de suite.»

Julie de Tribolet
Dans un carnet de bord, Marie-Elise Delattre a consigné sa rencontre avec Elliott. Pour lui, pour plus tard.

Le 2 juin dernier, après un second séjour sur place, Marie-Elise et son Elliott rentrent en Suisse pour commencer leur nouvelle vie à deux dans leur appartement lausannois. Un bonheur presque complet, presque parfait. Presque, car il manque encore quelque chose à cette maman. Le droit d’avoir pu offrir à son fils la chance de grandir avec sa sœur.

Grandir ensemble

«Durant la procédure d’adoption, raconte Marie-Elise, la petite sœur d’Elliott, âgée d’environ 6 mois, a été confiée au même orphelinat. Leur mère biologique, très malade, vit dans le plus grand bidonville d’Haïti, un endroit extrêmement dangereux et pauvre. Elle a 24 ans et déjà deux aînés de 10 et 8 ans, dont on ignore tout, où ils vivent et comment. Je suis persuadée que cette femme a emmené sa fille à l’orphelinat en espérant que ses enfants seraient placés ensemble, chez la personne venue chercher son fils. Dès que l’intermédiaire en adoption m’a informée de l’adoptabilité de la petite, en janvier, j’ai demandé au Service de protection de la jeunesse (SPJ) une extension de l’agrément pour les adopter tous les deux.»

En Haïti, les lois régissant l’adoption visent à préserver les liens du sang. L’adoption de la petite fille pourrait donc être simplifiée et faire office de regroupement familial. Mais le SPJ refuse d’étendre son agrément. «On m’a dit que ces enfants auraient des troubles de l’attachement et qu’une femme seule ne pourrait pas faire face, s’étrangle Marie-Elise. Les assistantes sociales m’ont carrément dit que j’aurais dû renoncer à mon fils, avec qui j’avais déjà tissé des liens forts, en apprenant qu’il avait une sœur, pour leur donner la chance d’être adoptés par une famille. Ils ont ajouté que si la petite était malade, et qu’ainsi aucune famille ne l’adoptait, je n’avais qu’à revenir dans une année. C’était d’autant plus bouleversant qu’ils ne se basaient sur rien, ni chiffres, ni statistiques, ni témoignages, pour justifier leur position.» Pour Marie-Véronique Blanc, représentante des adoptants célibataires pour l’association Adopte.ch, «cela va à l’encontre du droit. Dans une jurisprudence de 2001, la Cour européenne des droits de l’homme interdit à une administration de prendre une décision contraire aux intérêts d’un justiciable sans qu’il y ait une loi explicitement écrite.»

Julie de Tribolet
Marie-Elise aurait voulu qu’Elliott puisse grandir et jouer avec sa petite sœur.

En février, Marie-Elise obtient un entretien avec Christophe Bornand, chef de service du SPJ, pour plaider sa cause. Le refus est confirmé. «J’ai alors recouru au Tribunal cantonal, relate l’infirmière. Tout le monde s’accorde à dire que mon parcours et mon profil sont exceptionnels et me rendent tout à fait apte à élever un enfant, mais pour un frère et une sœur, c’est non!» Selon les termes du SPJ: «L’intérêt d’Elliott à être adopté seul l’emporte sur l’intérêt des frère et sœur à ne pas être séparés, quand ils n’ont eu aucun lien. Le projet de la maman et l’agrément délivré concernaient l’accueil d’un seul enfant. Nous sommes convaincus qu’elle s’occupera très bien de son fils, mais il sera difficile d’avoir la force et le temps de présence possibles pour accueillir ces deux enfants en même temps.»

Célibataire: une sous-maman?

Marie-Elise en est certaine, la décision du SPJ et du tribunal n’est due qu’à une opinion personnelle sur son état civil. Certains membres d’associations pour adoptés et adoptants vont plus loin et parlent carrément de «terrorisme idéologique» pratiqué par la plupart des services sociaux romands. Face aux arguments des autorités, ils s’interrogent: sachant que deux mariages sur cinq finiront par un divorce (selon l’Office fédéral de la statistique), les personnes mariées qui adoptent ne seront-elles pas tôt ou tard presque toutes célibataires? Et à partir de quand développe-t-on un lien avec son frère ou sa sœur? Certes, Elliott et sa cadette ont moins de 3 ans. Ils n’ont passé que quelques mois ensemble à l’orphelinat, mais ils vivaient dans la même section, étaient confiés à la même nourrice, dans un pays qui encourage avec ferveur les liens du sang. On parle d’adoptions simultanées, mais au vu des délais dans le temps de traitement des dossiers, la petite sœur d’Elliott mettrait encore un an à rejoindre son frère. Or, c’est justement la durée que le SPJ juge acceptable pour que Marie-Elise fasse une nouvelle demande d’agrément pour adopter un second enfant, si elle le souhaitait. «Comme précisé à la maman, confirme Christophe Bornand, elle pourra déposer une nouvelle demande d’ici une année, comme cela se fait pour tout couple qui adopte un premier enfant.» «Mais je ne veux pas à tout prix un deuxième enfant, se désole la mère d’Elliott, je veux juste que mon fils puisse vivre avec sa sœur!»

«Une bureaucratie aveugle et stupide»

Interrogé sur ce cas qu’il connaît et soutient, le sociologue et ancien conseiller national socialiste genevois Jean Ziegler s’offusque: «Les arguments de la justice vaudoise et de ce Service de protection de la jeunesse ne sont que des prétextes ridicules. C’est cruel et inhumain pour ces enfants. Il s’agit de la vie d’une petite fille, qui patiente dans des conditions horribles en Haïti et qui aurait la chance de voir son destin changer. On le lui refuse au nom d’une bureaucratie aveugle et stupide. Cette femme mérite au contraire notre soutien et tout notre appui.»

Marie-Véronique Blanc, de l’association Adopte.ch, ne s’étonne pas de ce jugement implacable: «Le SPJ du canton de Vaud se focalise sur les problèmes éventuels, sans aucune étude de masse à l’appui, et joue à prédire l’avenir. Or, qui peut prétendre savoir comment ces enfants iront à l’adolescence ou comment leur mère réagira? On prive ce frère et cette sœur de leur droit à vivre ensemble en supposant ce qui est bien pour eux! Le SPJ vaudois est connu pour être l’un des plus sévères en matière d’adoption par des célibataires. Trop souvent, sa vision du monde et de la société est rétrograde.»

Chargé du recours, le Tribunal cantonal ne s’est pas estimé qualifié pour trancher sur le fond. Il laisse au SPJ le soin d’estimer le bien de l’enfant. Mais alors, comment espérer recourir et échapper à la toute-puissance de cette instance? Dans un bel ensemble, les autorités s’entendent donc pour supposer que le mieux, pour le petit Elliott, est d’avoir sa mère pour lui tout seul, et que la petite ait la chance de grandir dans «une famille complète». Comprendre: avec un père et une mère.

«Pouvoir dire à Elliott que j’ai tout tenté»

Marie-Elise Delattre a pris Elliott sur ses genoux. D’une main, elle caresse le petit bras potelé, la douceur de sa joue. «Je ne sais pas ce que je pourrai lui raconter quand il me demandera pourquoi sa sœur est toujours à l’orphelinat, ou pire encore s’il devait lui arriver quelque chose faute de soins adéquats. Dois-je lui dire que, contrairement à lui, sa sœur méritait mieux qu’une seule maman?»
Parce qu’elle est décidée à remuer ciel et terre, «pour pouvoir dire à Elliott que j’ai tout tenté», Marie-Elise a lancé une pétition et rêve de faire fléchir les instances politiques. Elle est persuadée qu’elle peut élever ces deux enfants, avec le soutien d’un réseau d’amis et de membres de la famille, et maintenir le lien de sang entre son fils et sa petite sœur. Les positions de cette maman et des autorités sont diamétralement opposées. Et au milieu vivent deux enfants, à près de 7700 kilomètres l’un de l’autre. Ce qu’ils partagent: l’amour et la force d’une femme qui se bat pour eux.

Pour signer la pétition: https://bit.ly/2NncHG2


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